Occupy Wall Street, pourquoi faire ?



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Le mouvement “Occuper Wall Street” atteint sa deuxième semaine et présente tous les signes d’une assez belle santé. On a déjà vu qu’il a tendance à s’étendre, à faire des émules, à susciter des mouvements de même nature dans d’autres villes des Etats-Unis (certains estiment que le développement de la chose pourrait parvenir à la mise en place de mouvements similaires dans 130 villes des USA, comme c’est déjà le cas dans de grandes métropoles comme Los Angeles et Chicago). Deux organisations ont déjà pignon sur Internet, elles-mêmes relayées par une multitude de sites de la gauche dissidente ; il y a le site Occupy Wall Street lui-même, avec, curieusement, une devise en français (un peu approximatif) : «La résistance persévère au Liberty Square et nationale!» ; il y a le le site Occupy Together, qui agit en complément du précédent.

Occupy Wall Street s’explique notamment de la sorte : «OccupyWallSt.org is the unofficial de facto online resource for the ongoing protests happening on Wall Street. […] The leaders of this movement are the everyday people participating in the occupation. We use a tool called the “General Assembly” to facilitate open, participatory and horizontal organizing between members of the public. We welcome people from all colors, genders and beliefs to participate in our daily assemblies. Visit the NYC General Assembly website to learn how you can become involved, read updates/minutes…».

• …Et Occupy Together : «…an unofficial hub for all of the events springing up across the country in solidarity with Occupy Wall St. As we have followed the news on facebook, twitter, and the various live feeds across the internet, we felt compelled to build a site that would help spread the word as more protests organize across the country. We hope to provide people with information about events that are organizing, ongoing, and building across the U.S. as we, the 99%, take action against the greed and corruption of the 1%.»

• Que veut Occupy Wall Street, quels sont ses buts, ses objectifs ? Personne ne peut le dire, parce que les buts et les objectifs relèvent de la fiction utopique (abrogez la rapacité de Wall Street, par exemple), – et cela, peut-être, d’une façon intentionnelle, ou inconsciemment intentionnelle. La presse-Système, qui commence à suivre la chose, relève en général, comme un constat plus que comme un jugement critique, ce caractère. Par exemple, le Los Angeles Times du 29 septembre 2011.

«Michael Moore and Susan Sarandon have dropped in. A seasoned diplomat dispenses free advice. Supporters send everything from boxes of food and clothes to Whole Foods gift cards. They even have their own app, for the legions of fans following them on iPhones and Androids.

»Nearly two weeks into a sit-in at a park in Manhattan's financial district, the “leaderless resistance movement” calling itself Occupy Wall Street is at a crossroads. The number of protesters on scene so far tops out at a few hundred, tiny by Athens or Cairo standards. But the traction they have gained from run-ins with police, a live feed from their encampment and celebrity visits is upping expectations. How about some specific demands, a long-term strategy, maybe even … office space? So far the group, which generally defines itself as anti-greed, has none of those.

»“At a certain point, there's a valid criticism in people asking, ‘What are you doing here?’” protester Chris Biemer, 23, said on Wednesday, Day 11 of the demonstration. In an exchange that illuminated one of the dilemmas that any movement for change faces in trying to sustain momentum, Biemer and protester Victoria Sobel made it clear they had different visions for Occupy Wall Street.»

• Quoi qu’il en soit du fait de savoir si Occupy Wall Street est “à la croisée des chemins”, comme le suggère le Los Angeles Times, il reste qu’un des objectifs du mouvement est la subsistance, voire le renforcement sur le long terme, pour le seul fait de durer. Voici un reportage de Huffington.post, relayé par CommonDreams.org, le 29 septembre 2011.

«That crowd, which in some ways resembles an indie-rock concert audience – mostly young people, with a smattering of Baby Boomers, and a higher than average quotient of hair dye – has been gathered here, steps from Wall Street, since September 17. They've been addressing a mishmash of concerns and causes – from war to income inequality to corporate influence in politics – that has left many onlookers bewildered.

»The occupiers' speak-and-repeat technique is time-consuming, but their willingness to use it suggests a group not easily discouraged. Many of the protesters have been camped in this park for what is now nearly two weeks, sleeping on foam pads, cardboard boxes, and a ragtag collection of mattresses and furniture.

»Despite lousy weather, media skepticism and clashes with the police – including an ugly incident this past Saturday in which an officer pepper-sprayed several young women during a march – the faithful seem to be in it for the long haul. “Indefinitely,” said Shon Botado, one of the protesters staffing the first aid station, a couple of tables spilling over with donated cold medicine, vitamins, tampons and other paraphernalia, when asked how long he was planning to be there. “Until change is made to the financial structure.”

»What that change might look like, no one can say for sure…»

• Enfin, il y a quelques commentaires déjà enthousiastes, qui ressuscitent implicitement, par cet enthousiasme lui-même, les mythes révolutionnaires (sans violence, please), de l’imagination au pouvoir, des vertus du spontanéisme et ainsi de suite. Mais les fantômes du passé (et du passé avec ses ratages et ses échecs essentiellement) ne suffisent sans aucun doute pas à capturer l’essence de la chose. Dans le commentaire, il y a aussi une certaine appréciation qui laisse ouverte la possibilité que cet événement encore si incertain “peut nous réserver des surprises”. Sur l’esprit d’un tel commentaire, on peut consulter l’article, acclamé par Occupy Wall Strett comme si représentatif du mouvement, du Guardian, le 25 septembre 2011Occupy Wall Street rediscovers the radical imagination. The young people protesting in Wall Street and beyond reject this vain economic order. They have come to reclaim the future…»).

«Why are people occupying Wall Street? Why has the occupation – despite the latest police crackdown – sent out sparks across America, within days, inspiring hundreds of people to send pizzas, money, equipment and, now, to start their own movements called OccupyChicago, OccupyFlorida, in OccupyDenver or OccupyLA?

»There are obvious reasons. We are watching the beginnings of the defiant self-assertion of a new generation of Americans, a generation who are looking forward to finishing their education with no jobs, no future, but still saddled with enormous and unforgivable debt. Most, I found, were of working-class or otherwise modest backgrounds, kids who did exactly what they were told they should: studied, got into college, and are now not just being punished for it, but humiliated – faced with a life of being treated as deadbeats, moral reprobates.

»Is it really surprising they would like to have a word with the financial magnates who stole their future? Just as in Europe, we are seeing the results of colossal social failure. The occupiers are the very sort of people, brimming with ideas, whose energies a healthy society would be marshaling to improve life for everyone. Instead, they are using it to envision ways to bring the whole system down.»

Certes, on entend d’ici gronder de mépris et grincer des dents de scepticisme tous ceux qui jugent que l’action, et surtout les actions potentiellement révolutionnaires, doivent d’abord être or-ga-ni-sées, – c’est-à-dire, avec une hiérarchie, des buts bien précis, – bref, comme l’on dit dans le Système, “un agenda”. Rien de tout cela dans Occupy Wall Street. Il s’agit d’un étrange artefact dont on ne sait par quel bout le prendre, trop flasque, trop incertain, trop déstructuré pour avoir seulement “un bout” par lequel on pourrait le prendre.

“Etrange artefact” ? Pas tant que cela, et même au contraire. Il s’agit en effet d’un événement typique de la nouvelle époque où nous nous trouvons depuis 2008-2010 ; un événement qui peut se placer dans le développement du phénomène de chaîne crisique dont le premier cas est évidemment l’enchaînement dit du “printemps arabe” ; un événement qui s’impose comme une dynamique de formation d’un système antiSystème. Tout montre que Occupy Wall Street est en train de “prendre”, comme l’on dirait d’une mayonnaise, parce qu’il correspondrait aux impératifs de notoriété et d’efficacité de notre époque.

Quelles sont ses caractéristiques ?

• L’événement table essentiellement sur la durée et l’écho de la communication, avec l’utilisation de symboles puissants (Wall Street, bien entendu). Il tend à chercher des répliques dans diverses villes du pays, mais aussi à établir des contacts internationaux : tout le monde est victime de Wall Street. (Ce dernier point souligne particulièrement le reclassement et la transformation des relations internationales, avec une internationalisation du facteur-Système et de l’opposition au Système.)

• Il est totalement insaisissable, donc impossible à mettre dans une catégorie où il rencontrerait des références-Système et serait récupéré ou annihilé, d’une façon ou l’autre, par le Système. Les caractères de son insaisissabilité sont principalement : l’absence de structures, l’absence de hiérarchie, l’absence d’objectifs sinon de vagues références utopiques, et d’ailleurs que nous jugerions quasi-volontairement utopiques et irréalistes (cela, plutôt inconsciemment que consciemment). On retrouve les caractères généraux de cette sorte de mouvements très caractéristiques de notre époque, caractères très divers et souvent d’apparence peu importante du point de vue de la puissance, pourtant beaucoup plus importants finalement que des facteurs quantitatifs comme le nombre des participants.

• Le mouvement, de tendance libérale (progressiste) de gauche, avec des soutiens dans l’intelligentsia, dispose d’une bonne couverture de communication, avec notamment la visite régulière de “vedettes” médiatisées (le réalisateur Michael Moore, l’actrice Susan Sarandon, le professeur activiste africain-américain et anti-Obama Cornel West, etc.). Cette “publicité”-people est, outre certains aspects sérieux, particulièrement efficace dans une époque où les aspects futiles figurent avec autant d’importance que les plus sérieux.

• La futilité ayant effectivement un rôle prépondérant dans le chef du système de la communication, on peut également noter divers incidents qui figureraient comme facteurs indirects de renforcement du mouvement, par effets de jugements et de réactions psychologiques suscités par les effets de communication. Il y a cet incident de quelques traders de Wall Street, hilares et sablant le champagne au balcon, au-dessus des “occupants” regroupés dans leurs campements de Liberty Square, avec la diffusion des vidéos de la chose qui n’a pas peu contribué à renforcer la réputation de cynisme de la profession. Quelques violences policières, particulièrement stupides (la violence dans ce cas n’a d’intérêt que si elle interrompt effectivement la contestation), ayant entrainé en plus des actions légales (de la police elle-même et du procureur Vance de New York) contre un policier gradé qui aurait utilisé des “gaz poivrés”, ont contribué à rendre Occupy Wall Street encore plus sympathique au grand public, – en complet contraste, par exemple, avec la plupart des actions activistes dans les années 1960.

Comme d’habitude, les analystes politiques “sérieux”, et donc conformistes et dépassés, s’interrogent et s’interrogeront avec scepticisme et dédain sur ces caractères qui sembleraient à leurs yeux impliquer une totale inefficacité. Comme on le voit partout, il faut considérer ces événements, pour comprendre leur véritable efficacité, avec une logique totalement inversée (“inversion vertueuse”) par rapport aux habituels manuels du parfait révolutionnaire. Il s’agit d’événements dont la vocation et la vertu justement sont de ne pas être satisfaits en quoi que ce soit (absence de revendications concrètes, évocations utopiques abstraites, désintérêt pour le pouvoir, etc.), dont le but implicite, nullement réalisé ni substantivé, est d’exercer une pression grandissante sur le Système, sans autre but que cette pression. (Voir notre texte du 28 juin 2011.) C’est la logique des “indignés”, qui n’a pas bonne presse chez les révolutionnaires sérieux, lesquels ratent régulièrement leur coup ou transforment leur coup en charniers depuis deux siècles. Les “indignés” ne sont pas là pour remporter quoi que ce soit mais pour exercer une pression et une fureur constante, qui ne peuvent être en aucune façon contenues et apaisées sinon par la disparition du Système. Les “indignés” constituent une génération spontanée d’une époque où dominent l’“inconnaissance”, la nécessité de se tenir en dehors du Système pour agir contre lui. Nous ne disons pas que le facteur “indigné” dispose d’une capacité hors-norme, d’une sorte de génie néo-révolutionnaire ; nous disons que le facteur “indigné” est celui d’une génération spontanément née de la crise, qui semble pouvoir comprendre quelle sorte de pression peut parvenir à véritablement déterminer ce qui peut vraiment constituer une réelle préoccupation pour le Système et accélérer sa tendance à l’autodestruction.

Occupy Wall Street semble répondre à ces critères. Il tend à rétablir la gauche US dans une position de contestation d’où elle se sentait exclue, à sa grande “indignation”, depuis l’ascension de Tea Party. La chose a de bonnes chances de tenir, pour constituer un nouveau facteur dissolvant des structures traditionnelles du Système aux USA. Bien entendu, il importe de placer cela dans la perspective des présidentielles de 2012, qui fourniront l’aliment pour l’accélération d’une situation de grande tension, que tout le monde voit venir, et qui viendra effectivement parce que nous sommes dans une époque où les enchaînements crisiques combinés aux grands événements du Système sont irrésistibles. (La surprise se trouve plutôt dans la façon et dans l’expression des troubles qu’on prévoit pour des périodes identifiées. Occupy Wall Street est un bon exemple, puisque personne n’a rien vu venir précisément.)

Mis en ligne le 30 septembre 2011 à 11H43