Notes sur une identité perdue

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Notes sur une identité perdue

1erjuin 2020 – Les événements américanistes nous donnent une sensation de vertige : par leur soudaineté, leur vitesse, leur puissance, leur incontrôlabilité et la façon dont rien ne semblerait pouvoir résoudre les problèmes qu’ils exposent d’une façon aussi brutale et aussi pressante. On comprendra d’ailleurs qu’on ne s’étonne en aucune façon de ressentir ce sentiment, qui a toujours été notre conviction, dans la mesure où l’Amérique est ce phénomène historique que l’on décrit souvent ici, intimement dépendant et définissant de la modernité, et cette modernité elle-même vecteur et alibi du Système, et le Système en cours d’effondrement... Quel enchaînement irrésistible ! Peut-être pourrait-on parler de “déchaînement de la Matière”.

La singularité, l’étrangeté et le caractère totalement inédit de ces événements s’affirment désormais d’une façon de plus en plus ouverte. On laisse de côté de plus en plus volontiers les clichés poussiéreux (droite-gauche, fascisme, racisme, bla-bla-bla) pour explorer des voies plus originales, sinon pour savoir vers où nous nous dirigeons (bon vent...), au moins pour tenter de comprendre comment nous fonctionnons dans ce périple qui nous emporte tous, qui nous concerne tous, un périple qui est à la fois un abîme, un tourbillon crisique et la Grande Crise elle-même. C’est là que la folie, l’American-Khàos, est un bon indicateur.

Voici Tom Luongo qui  s’attache à cette question, en commençant par exposer son sentiment à partir d’une idée de Scott Adams, dont on a déjà parlé :

« Scott Adams a une phrase parfaite pour décrire notre division politique.
» “Un écran, deux films.”
» Ce qu'il veut dire, c’est que deux personnes voient le même événement et le perçoivent de manière complètement opposée, selon leur point de vue.
» Cette perspective est constituée d'une foule de choses, – état d'esprit présent lors de la perception, expérience personnelle, traits de caractère, chimie du corps, etc.
» Si l’on va plus loin, il est très probable que les traits de survie de l’homme, tels que les préjugés de son groupe ou en-dehors de son groupe et le potentiel d’auto-renforcement des poussées et des pressions d’anxiété, s’opérationnalisent en divisions infranchissables au sein de la société.
» Rien de ce que je viens de décrire n’est nouveau. Il ne devrait même pas être nécessaire de l’expliquer à ce stade. Mais, nous vivons dans un tel état d’anxiété permanente qu'il est facile de perdre de vue l’essentiel. »

L’“essentiel”, tel que nous le comprenons ici, c’est que cette différence de perception est au fond quelque chose de normal. Ce qui est moins normal, c’est qu’il n’y ait qu’un seul écran avec plusieurs films projetés en même temps, et peut-être bien, – c’est notre conviction, – une troisième perception qui soit imposée par un acteur extérieur (disons le Système) aux deux spectateurs qui suivent chacun leur propre film en regardant le même écran.

(Et cette description de la situation américaniste demande en elle-même d’être examinée. C’est un autre sujet, sur lequel on reviendra.)

Exploration d’une impasse

Nous nous arrêtons à un exemple concret pour ce constat de perceptions différentes, dans le cadre des événements actuels aux Etats-Unis, et ayant à l’esprit que ce qu’on y observe et les enseignements qu’on en tire peuvent et même doivent servir à nos propres situations. Nous faisons partie du même monde en ceci, et en ceci seulement, que nous subissons le poids et le feu de la même Grande Crise d’Effondrement du Système (GCES).

Il s’agit de deux interprétations d’un même événement, qui est l’aventure d’une jeune new-yorkaise dans Central Park, avec son chien “délaissé”, et avec rencontre d’un “grand homme Africain-Américain”, avec panique à la clef, coup de fil à la police, mise à l’index de la jeune femme, et ainsi de suite. L’histoire est bien exposée au travers de deux interventions qui sont, répétons-le, diamétralement opposées.

On observera, selon notre point de vue et, disons, notre conviction ou peut-être notre intuition :

• que les deux points de vue sont développés avec mesure, avec des arguments structurés et tout à fait honorables, avec une capacité évidente d’élargir le débat à des références fondamentales, avec une certaine émotion ;
• que nous percevons ces deux avis comme extrêmement honnêtes et, dirions-nous paradoxalement, “sans parti-pris”, c’est-à-dire sans l’intervention d’une passion partisane pour forcer à la prise de position ;
• qu’il y a un désir commun d’explication et de compréhension, chacun de sa perception, et donc de deux perceptions opposées conduisant à l’hypothèse de conclusion que les deux jugements sont justes et justifiés ;
• Comme ils sont tous les deux valables, et donc vrais, et qu’ils sont opposés, alors nous sommes dans une impasse.

« Comment en sommes-nous arrivés là ? »

La première intervention est celle de Van Jones, dont nous avons parlé dans notre  texte du 30 mai sur la crise américaniste, et justement en citant des extraits du texte que nous publions ci-après. Van Jones est aujourd’hui commentateur de CNN, et il reste un activiste sociétal travaillant pour la communauté noire. L’intervention de Jones, qui est Africain-Américain comme on le comprend évidemment, a eu lieu le 29 mai sur CNN, et elle est reprise ici sur RealPolitics.com...Nous en donnons la partie consacrée à l’incident évoqué, et la conclusion qui concerne Minneapolis.

 « Ce n’est pas le blanc raciste du Ku Klux Klan qu’il faut craindre. C'est la partisane blanche et progressiste d’Hillary Clinton qui promène son chien dans Central Park et qui vous dit en général : “Oh, je ne distingue pas entre les races, la race n'est pas un problème pour moi, je vois tous les gens de la même façon, je donne aux associations caritatives” ; mais à la minute où elle voit un homme noir qu’elle juge défavorablement, ou dont elle craint quelque chose,  elle fait de la race un argument en sa faveur comme si elle avait été entraînée par la Nation AryenneUn membre du Klan n'aurait pas mieux fait, prenant son téléphone portable et disant à la police qu'un homme noir, un homme africain-américain, menace de s’en prendre à lui.
» Ainsi, même la personne blanche la plus progressiste et la mieux intentionnée du monde a un virus dans son cerveau qui peut être activé en un instant. Et donc, ce que vous voyez maintenant, c'est [que le roi est nu]. Et ceux d'entre nous qui ont été accablés par ce fardeau à chaque minute, à chaque seconde de leur vie entière sont fragiles en ce moment. Nous sommes fragiles en ce moment. Nous sommes fatigués. Et donc j’apprécie les gens qui m’ont tendu la main, des gens qui m’ont tendu la main depuis deux jours maintenant, pour exprimer leur empathie et leur sympathie. [...]
» Et les gens nous disent, eh bien, [ce qui se passe à Minneapolis] peut-être que c’est à cause de ceci, peut-être que c’est à cause de cela, êtes-vous sûr que c’était ceci, êtes-vous sûr que c’était cela ? On n'arrive à aucun résultat. Vous n’arrivez pas au point où vous admettez que les policiers peuvent rester là autour de vous sans problème pour vous, sans parler de celui qui a son genou appuyé sur votre cou. Parfois, il arrive qu’il y ait des psychopathes et des sociopathes qui vous menacent. Mais quand cela arrive, vous appelez la police.
» La police était bien là, mais pour regarder [Chauvin étouffer Floyd avec son genou.] Et pour défendre [Chauvin].[...] Nous avons laissé ce mépris de la vie des Noirs se construire et se développer, et comme James Baldwin l’a si bien dit, les Blancs dans ces situations sont toujours innocents, “oh mon Dieu, je ne peux pas le croire, apprenez-moi, éduquez-moi, aidez-moi à comprendre, je ne peux pas laisser cela se produire, parlez-moi, dites-moi quelque chose, dites-moi quoi faire”, les Blancs sont toujours innocents et c’est leur innocence qui constitue leur crime
» Il est trop tard pour être innocent. Il est trop tard. Nous avons eu trop d'enterrements[de Noirs]. Nous avons eu trop d'enterrements pour que les Blancs soient encore aussi innocents et aussi choqués. Je ne dis pas qu’assister à un lynchage ne vous écraserait pas d’horreur. Cela nous écraserait tous d’horreur. Mais cela nous a écrasés d’horreur pendant des années, des décennies, des siècles. Alors maintenant, nous sommes tous dans le même bateau.
» Il n'y a pas de réponse juridique facile, il n'y a pas de réponse politique facile. Il y a une comptabilité personnelle et spirituelle à laquelle nous sommes tous appelés maintenant. Comment des défenseurs des droits civils comme moi peuvent-ils passer à la télévision tous les jours et promettre un meilleur résultat, échouer tous les jours et continuer à avoir un emploi ? Qu’est-ce qui ne va pas avec des gens comme moi, qu’est-ce qui ne va pas avec nous tous, comment en sommes-nous arrivés là ? »

Vivre « dans la peur »

Le second intervenant est un auteur et un commentateur de tendance libertarienne, donc nettement à droite. Pour rester dans le PC, on dira que ce Blanc est donc un Caucasien-Américain, différemment de l’Africain-Américain Jones. John Derbyshire publie régulièrement dans l’excellent site UNZ.com, et le texte ci-dessous, sur UNZ.com le  29 mai 2020, est un extrait d’une de ses interventions radiodiffusée (il possède son propre site de radiodiffusion, Radio Derb). Le sujet qu’il aborde est bien sûr le même que celui qu’aborde Van Jones, et dans un sens absolument opposé bien sûr, puisque c’est là la raison, d’être de ces citations.

 « Une jeune femme blanche qui travaille et vit à New York a emmené son chien en promenade à Central Park. Dans un endroit isolé appelé Ramble, très prisé des ornithologues, elle a laissé son chien sans laisse, ce qu'elle n'aurait pas dû faire, – il y a des panneaux qui l’interdisent.
» Un homme noir de grande taille qui la croisait, un ornithologue, a fait une remarque exprimant son opposition à ce qu’elle enfreigne les règles en libérant son chien. Elle a répondu en s’opposant à ce qu’il s’y oppose. Il a répondu par ces mots : “Écoutez, si vous faites ce qu’il vous plaît, alors moi aussi je peux faire ce qu’il me plaît mais vous n’allez pas aimer ça.”
» Effrayée, elle a appelé la police sur son téléphone portable, disant qu’un homme noir la menaçait... sauf qu’elle n’a pas dit ‘noir’, elle a utilisé le descriptif politiquement correct de ‘Africain-Américain’. Elle semble être une de ces ‘gentilles progressistes’  comme on en rencontre en nombre dans la ville de New York [Amy Cooper and Christian Cooper: A Confrontation in the Park, New York Times28 mai 2020].
» L'homme noir était parti sans autre incident lorsque les policiers sont arrivés. Il avait cependant filmé la rencontre, et la vidéo a été diffusée sur les médias sociaux. La femme blanche a été renvoyée de son travail et son chien a été confisqué. Elle est maintenant probablement sans espoir de trouver un emploi.
» La vidéo donne l’impression que la femme est un peu tendue, l'homme un peu odieux. Rien là-dedans ne semble être un motif de licenciement.
» D’une certaine façon, elle a eu raison d’avoir peur. Une femme blanche vulnérable, seule dans un endroit isolé avec un inconnu noir de grande taille, utilisant des mots menaçants : bien sûr qu'elle avait peur.
» Les hommes noirs commettent des agressions sexuelles et  des violscontre les femmes blanches avec une telle fréquence que le gouvernement fédéral a cessé de publier les chiffres il y a quelques années, lorsque le  glissement vers le dénis’est accéléré sous l’administration Obama.
» On me dit que le Bureau des Statistiques du ministère de la justice continue de recueillir ces chiffres, mais  n’ose pas les publier. Pourtant, et même si les médias de grande diffusion font de leur mieux pour cacher les faits, il est difficile de ne pas les connaître, – surtout dans une grande ville où il y a beaucoup de Noirs et de jeunes femmes blanches célibataires.
» Cette jeune femme avait donc raison d'être effrayée. Mais parce que c'est un homme noir qui lui a fait peur, – délibérément, ne peut-on s’empêcher de penser à partir des mots qu'il a prononcés, – la vie de cette jeune femme a été brisée.
» ...Elle a tenté de se repentir, affirmant qu’elle n’était pas raciste. Bien sûr, cela ne l’a pas aidée. Ses camarades, les ‘gentils-progressistes’, l’ont chassée du cercle enchanté des citoyens bien-pensants. Elle se trouve désormais dans les ténèbres extérieurs, et elle y restera pour toujours.
» C'est ainsi que les Américains blancs vivent aujourd'hui : dans la peur. ‘Land of the Free’ ! »

L'intuition de Pfaff

Ces deux événements, sur lesquels nous reviendrons plus loin, constituent selon notre perception un signe de ce que nous identifions comme une perte d’identité, entraînant des perceptions complètement différentes sinon opposées des mêmes événements. En élargissant le propos, nous dirions que tous les événements, aujourd’hui aux USA, outre d’être les symptômes de la Grande Crise sous tous ses aspects, constituent notamment autant de signe de cette perte d’identité. C’est à cette question, ce problème, cette tragédie que nous allons nous attacher ici, et bien entendu à propos des USA.

Il y a une approche spécifique des évènements qui donne une parabole permettant de penser que cette saison 2016-2020 est celle où le grain semé près d’un quart de siècle plus tôt pourrait bien avoir germé décisivement. Le premier point essentiel à rappeler est qu’entre 1989 et 1996 (jusqu'à “la rupture d’Atlanta” des JO de juillet 1996), l’Amérique a connu une terrible crise d’identité que l’histoire officielle se garde bien de signaler. Cette expression de “crise d’identité”, nous l’empruntons à William Pfaff, ce brillant historien-chroniqueur qui se disait lui-même “gaulliste américain” et qu’on définissait aussi bien, – preuve de l’incapacité de l’emprisonner dans une étiquette, – comme un “chrétien conservateur” et comme un “libéral” au sens américain du terme. (PhG  l’avait salué  comme il convient lorsque Pfaff nous avait quittés.)

Au début de 1992, après un voyage de plusieurs semaines aux USA (il habitait à Paris), Pfaff revenait dans sa capitale d’adoption et rédigeait une série de trois articles dont il nous disait au cours d’une discussion personnelle qu’ils reflétaient « un sentiment de désarroi comme il n’en avait jamais connu dans ce pays, y compris dans les souvenirs d’enfant qu’il avait de la Grande Dépression, un sentiment de désarroi qui semblait impensable pour l’Amérique ».

On empruntera ici la conclusion du premier et du second de ces articles (disponibles sur ce site), tous les deux dans l’International Herald Tribune des 10 et 11 février 1992. On notera bien entendu que Pfaff nous parle déjà de l’“Amérique multiculturelle”, de cette Amérique qu’on qualifiait alors joliment et le cœur léger et plein d’allégresse d’“arc-en-ciel”, qui est la cause et la manifestation de la crise d’identité. Par rapport à la situation présente, le fondement du problème n’a pas changé, sinon qu’il s’est aggravé au-delà de toute mesure, et peut-être au-delà de toute possibilité de résolution, sans parler de rédemption, jusqu’à l’effondrement.

« En ce qui concerne les questions pratiques de politique et de réalignement national, il me semble qu’il est justifié d’adopter un point de vue assez peu enthousiaste sur les effets de la fin de la guerre froide sur la vie et les institutions américaines. Mais il y a une question plus profonde à laquelle il faut tenter de répondre, que je vais aborder dans mon prochain article. Je crois que la fin de la guerre froide a mis à jour une crise très profonde de ce que l'on peut appeler l'identité américaine, – le sens qu’a ou n’a pas l’Américain, non seulement de la finalité nationale mais de ce qu’il est vraiment, ou souhaite devenir... [...]
» ... Alors, où allons-nous maintenant, nous les Américains ? Qui sommes-nous maintenant ? Je n’ai pas de réponse. Je sais simplement que je trouve l'idée d’une nation multiculturelle ou “arc-en-ciel” peu convaincante. D’une certaine manière, c’est une idée séduisante. Elle corrige les injustices. Elle invite à un nouvel ordre social de coopération et de bonne volonté. Mais je crains que les résultats dans la réalité en soient exactement le contraire. Je ne prétends pas le savoir. Je soutiens simplement que la désorientation et l’anxiété ressenties par les Américains dans cet après-guerre, cette sorte de gueule de bois où nous plonge la fin de la guerre froide, sont liés à la perte d'une identité, – et nullement à la perte d'un ennemi. »

Los Angeles, avril-mai 1992

Passons de février 1992 (mais selon des remarques embrassant l’Amérique de 1991-1996) à la fin du printemps de 1992. En nous référant aux bruits de troubles et de violences qui entourent l’actuelle séquence 2016-2020, et qui n’ont strictement aucun fondement idéologique fondamental (y compris les accusations-Système de “racisme”, “xénophobie”, etc., habituels mots de passe des vigiles-Système) mais sont le résultat de pressions, de manipulations, et surtout d’une extrême tension alimentées par une colère générale s’exprimant dans tous les sens de la radicalisation politique jusqu’à l’hystérie et à la démence, on comprend que la grande menace que contient cette crise est dès 2016 celle de  troubles graves  occasionnées par une colère populaire considérable où les causes sont souvent mélangées et  manipulées.

Il nous paraît intéressant, ici, de rapporter ce qui nous semble être l’événement originel de l’actuelle séquence de colère populaire telle que nous l’entendons s’exprimer de tous les côtés, sans faire ces classements primaires et simplistes conservateurs-progressistes, racistes-antiracistes, etc., qui valent en signification morale et intellectuelle ce que valent les paires Clinton-Soros et Trump-Kushner dans ce domaine. Ainsi en venons-nous à avril-mai 1992 et aux fameuses et sanglantes (près de 60 morts, près de 3.000 blessés) émeutes de Los Angeles.

A l’époque, cet événement fit grand bruit et porta une ombre terrible sur la situation des USA. Dans notre éditorial de la Lettre d’Analyse dedefensa & eurostratégie (dd&e) du 10 mai 1992, nous écrivions (les autres citations de ce passage viennent du même numéro de dd&e) : « l’Amérique en état de siège, comme dans les années 60 ? il y avait alors des perspectives, les droits civiques que les Noirs n’avaient pas et qu’ils ont reçus depuis. Que reste-t-il ? Des leçons de morale irresponsables et dérisoires... La crise américaine entre dans sa phase aigüe. S’en étonneront ceux qui voient le monde d’une manière parcellaire. Pour le reste, les soubresauts du grand pays suivent les lignes d’une époque qui retrouve la logique cruelle de l’Histoire. »

Dans ce même numéro de dd&e, nous faisions les remarques suivantes sur ces émeutes, dont l’écho médiatique avait été considérable : « Aujourd’hui, les violences sont non seulement incontrôlées mais incontrôlables, sans revendications réelles sinon une protestation générale contre une situation globale ; sans organisation ni leaders, “une explosion de guerre économique et sociale, à simple finalité darwinienne note un sociologue français. Tuer pour ne pas être tué, voler pour ne pas être volé et ainsi de suite”. [...] L’explosion de fin avril [...] met en évidence une situation connue mais jusqu’alors contenue... [...] [...P]lus que jamais, la crise de confiance que traverse l’Amérique est particulièrement impressionnante et elle semble justifiée par la paralysie des pouvoirs dans les questions intérieures, même les plus pressantes... » (Qui trouverait ridicule un tel commentaire pour les actuels événements, ici et à Minneapolis en 2020, aux USA ?)

Bien entendu, la situation économique et sociale avait déjà son lot d’observations catastrophiques. En lisant ce que nous écrivions alors et ce qui est écrit aujourd’hui, il ne semble y avoir structurellement rien de différent sinon la poursuite conjoncturelle ultra-rapide d’une aggravation vertigineuse des mêmes maux. « ...La seule situation comparable est, selon l’économiste de Harvard Claudia Goldin, celle “des bouleversements sociaux de la Grande Dépression et du New Deal”. [...] [S]elon les derniers chiffres qui viennent d’être publiés, – ils datent de 1989, – 834.000 personnes, où 1% de la population, possèdent $5,3 trillions alors que 84 millions, ou 90%de la population, possèdent $4,6 trillions(Les 1% de la population US possédaient en 1981 31% du patrimoine du pays, ils en possédaient 37% en 1989.) » (dd&e, 10 mai 1992)

Aujourd’hui, on connaît les faits comptables des inégalités, dont l’incroyable grossièreté est devenue monnaie courante, mais dont on constate qu’effectivement il s’agit toujours des mêmes caractères de déséquilibre confinant désormais à une sorte de situation caricaturale, obscène sinon “indicible”, surréaliste à force d’outrance : 

« Au niveau mondial, l’écart est encore plus vertigineux avec 1 % des plus riches qui détient deux fois la richesse de 92 % de la population. Selon de nouvelles statistiques de la Banque mondiale, près de la moitié de la population mondiale essaie de survivre avec moins de cinq euros par jour. “Pour de nombreuses personnes, il suffit d’une facture d’hôpital ou d’une mauvaise récolte pour basculer dans la misère”, alerte Oxfam. À l’autre extrémité, les plus riches s’enrichissent presque “sans effort” : entre 2011 et 2017, les dividendes versés aux actionnaires ont crû de 31 % contre 3 % pour les salaires moyens des pays du G7. [...]
» Selon un nouveau rapport de l'Institute for Policy Studies, les milliardaires des États-Unis ont augmenté leur richesse de 282 milliards de dollars depuis la chute des actions à la mi-mars[2020]. Alors que plus d'un cinquième de la population américaine est aujourd'hui au chômage, et que des millions de personnes sont privées de leurs besoins essentiels et sont confrontées à un avenir incertain, la situation des super riches s'est non seulement redressée, mais elle s'améliore considérablement.
» La fortune de Jeff Bezos a augmenté de 25 milliards de dollars entre le 1er janvier et le 15 avril. Jamais dans l'histoire un individu n'a fait une telle fortune aussi rapidement. Comme l'indique le rapport, “cette somme est supérieure au produit intérieur brut du Honduras, qui était de 23,9 milliards de dollars en 2018”. » (WSWS.org29 avril 2020.)

La fuite en avant de la crise identitaire

Finalement, les émeutes de Los Angeles de 1992, déclenchées à la suite d’un incident de type racial (un Africain-Américain tabassé par des policiers blancs à Los Angeles), se caractérisèrent par le contraire d’une crise raciale comme on en avait vu dans les années 1960. Toutes les communautés des quartiers touchés furent impliquées (Africains-Américains, Latinos, communauté d’origine asiatique, etc.) selon un schéma relevant de l’insurrection anarchique sinon “darwinienne” comme le relevait le sociologue cité.

Cela conduisait à des hypothèses concernant la réaction des autorités pouvant être tentée par des “aventures extérieures“ pour faire diversion de la situation intérieure. Nous notions dans ce numéro de dd&e : « D’ores et déjà, note un analyste européen, on se trouve dans un cas absolument inédit que la “seule superpuissance du monde“ commence à se percevoir comme étant en danger d’instabilité intérieure, et cela pourrait la conduire, un peu à la manière de l’Union Soviétique de la fin des années soixante-dix, vers l’aventurisme extérieur”. [... [..U]n journaliste canadien écrit que la classe politique américaine actuelle ressemble par sa paralysie et son discrédit dans la population à la “nomenklatura de la fin des années Brejnev en Union Soviétique”. »

Il est intéressant de noter que c’est la même année, en février 1992, que fut rendu public le fameux rapport Wolfowitz, que nombre d’analystes antiSystème juge être un blueprint  pour la conquête du monde par les USA. (Voir encore William Pfaff, dans son troisième article de la série présentée, « To Finish In a Burlesque of an Empire ? »). A la lumière de ce que nous venons de présenter, ce fameux rapport, d’abord rejeté, finalement plus ou moins suivi, représenterait plutôt une mesure de sauvegarde du type-“fuite en avant”, pour tenter de tenir la situation intérieure, bien plus que le programme triomphant de la conquête du monde par une puissance sûre d’elle-même et irrésistible.

9/11 : La deuxième Guerre de Sécession

On connaît la suite, la “rupture d’Atlanta” avec la période d’euphorie virtualiste qui suivit, – qui, complètement ignorée par l’hagiographie officielle, représente un événement d’une telle importance qui mérite une explication spécifique qu’on trouve sur ce site à la référence soulignée plus haut ; puis l’enchaînement des épisodes de l’aventurisme extérieur, à partir du Kosovo et des conséquences bellicistes de 9/11.

Dans ce rappel, ce qui domine tout si l’on suit l’analyse présentée, c’est d’abord la crise de l’identité américaine telle que perçue par William Pfaff ; la tendance au bellicisme, à l’expansionnisme, etc., n’en étant alors qu’une réaction de sauvegarde représentée par des dirigeants de plus en plus corrompus et de plus en plus affectés par un  affectivisme  paroxystique et par le  déterminisme-narrativiste  d’une part ; et des dirigeants de plus en plus inquiets, sinon paniqués par les tendances qui apparaissent épisodiquement comme témoignage du mécontentement de la population d’autre part.

Il s’agit donc d’un renversement complet du schéma habituellement présenté, le bellicisme voyant et affiché des USA devenant objectivement (sans conscience des dirigeants et des manipulateurs du genre) la conséquence d’une situation intérieure alarmante, et non plus la cause de cette situation intérieure.

Si l’on veut, on pourrait comprendre que les évènements depuis 1999-2001 représente une deuxième Guerre de Sécession, cette fois de l’Amérique avec le monde qui lui est lié, pour forcer à une union selon les normes du Système (tout ce qui est dit à propos de l’Amérique vaut pour le Système, cela va de soi), tout comme le Nord se lança dans la Guerre de Sécession pour ramener le Sud dans son giron et lui imposer ses conditions économiques, son industrialisation, etc. Sur la question des esclaves, on peut évidemment broder  à-la-Spielberg  pour faire pleurer Margot dans les salons parisiens, tout en observant qu’aujourd’hui, la seconde Guerre de Sécession que l’on interprète aurait plutôt eu pour but de rétablir l’esclavage, – on veut dire, en un sens, quoi, et en bonne part avec le coup de main donné par le passage des deux mandats du premier président des USA Africain-Américain, – ce qui ne manque pas de sel, tout ça...

Mais cette fois, les Yankees n’ont pas trouvé leur Grant-Sherman et, décidément, Obama ne fut pas un nouveau-Lincoln un peu basané, ni Trump un réinventeur de l’isolationnisme triomphant.  Le personnel n’est plus ce qu’il était. La seconde Guerre de Sécession “USA vs The Rest Of the World” a donc échoué et s’est transmutée en véritable Guerre de Sécession, alias Civil War 2.0, aux USA même. 

Retour de la crise de l’identité

Divers épisodes ont signalé, toujours selon cette interprétation, l’existence et l’aggravation souterraines de la crise identitaire des USA, qu’elle se manifeste par des mouvements type Tea PartyOccupy, le succès de Ron Paul, etc., qui ne sont que des symptômes du même mal. Bien entendu, les évènements “extérieurs”, c’est-à-dire sans rapport direct avec cette colère populaire puisqu’on y met la crise financière de l’automne 2008, avec les divers conflits, les scandales, la mise en évidence de la paralysie du pouvoir, etc., ces évènements n’ont fait qu’exacerber (toujours indirectement et sans conscience des principaux acteurs, par la seule pression qu’ils exercent) cette colère intérieure.

On comprend alors combien nous sommes naturellement conduit à interpréter la crise actuelle, non selon les facéties de Donald Trump candidat puis président, non selon les sinistres magouilles du parti républicain et de Trump, non selon le piètre historique de l’affrontement constant entre Obama et le Congrès dominé par les républicains puis entre Obama resté puissant et Trump survenant à la Maison-Blanche, non selon l’hystérie incroyable de la haine antiTrump des démocrates (Russiagate et tout le toutim), mais selon l’idée puissante et impérieuse de la réapparition tonitruante de la crise sous-jacente de l’identité américaine qui s’était déjà signalée dans l’immédiat après-Guerre froide. Naturellement, cette réapparition prend ici et là des aspects raciaux et xénophobes parce qu’il s’agit effDerbyshireectivement de quelques-uns des signes puissants caractérisant une crise d’identité.

Les questions de William Pfaff résonnent plus hautes, plus fortes et plus tragiques que jamais : « Alors se pose la question : où allons-nous maintenant, nous Américains ? Qui sommes-nous maintenant ?» ( «... So where do we Americans go now? Who are we now? »).

On notera que ces questions n’on font qu’une, qui est celle de l’ontologie, de l’être de l’Amérique elle-même, dès son origine. C’est la question de la fondation de l’Amérique, présentée comme une Révolution et qui s’avéra être la transformation d’une colonie en une oligarchie ; c’est la question de la Guerre de Sécession, qui priva des composants de l’Union de la capacité de faire sécession qui consistait un des points principaux de l’association des États de l’Union en fédération ; c’est la question de la Grande Dépression, où il apparut que le système économique sur lequel était bâti l’Amérique recélait tous les ingrédients de son anéantissement...

Personne n’a jamais répondu, ou n’a jamais osé répondre à cette question ontologique. La question-sans-réponse n’a cessé de devenir vitale, écrasante, étouffante, et a poussé les dirigeants vers une politique de plus en plus extrême et de plus en plus folle.Il est très, très difficile de ne pas considérer que l’évènement si extraordinaire parce que si inattendue et si improbable de la crise actuelle ne constitue pas la tentative la plus puissante, sinon la tentative décisive de cette crise d’identité d’apparaître au grand jour et de constituer purement et simplement la crise ontologique, nécessairement finale, de l’Amérique dans toute sa puissance déstructurante et dissolvante.

Et, bien entendu, répétons la formule rituelle : tout ce qui est dit à propos de l’Amérique vaut pour le Système, cela va de soi... Et vaut pour nous également, car leur crise d'identité et aussi la nôtre, à chacun d'entre nous, tant cette contre-civilisation et le Système qui la conduisent sont castrateurs de tout ce qui est principe, et du principe identitaire en premier.

Apartheid vertueux

C’est donc bien à cette lumière que nous proposons d’observer et d’interpréter les incidents en cours aux USA, l’émeute nationale qui a enflammé l’Amérique. Le racisme n’y est présent que comme l’un des composants de la crise d’identité, une conséquence de cette crise si l’on veut mais certainement pas un élément fondateur, malgré les efforts désespérés de ceux qui insistent sur son rôle central pour le charger de tous les péchés, c’est-à-dire prendre à sa charge ceux que véhicule leur façon de voir, ainsi sauvegardant leur précieuse vertu, leur délicate morale, leur pensée à la mode, leur tolérance surgelée, leurs Lumières en panne...

Finalement, les deux regards du début, – celui de Van Jones et celui de John Derbyshire, – sont justes et cohérents, mais aucun n’est conforme à la  vérité-de-situation. Tous les deux, ils sont deux facettes du symptôme de la crise d’identité, dans la mesure où ni les Blancs, ni les Noirs (pour s’en tenir à ces deux acteurs, mais il y en a d’autres, ce qui complique le problème) ne trouvent une identité satisfaisante dans les USA d’aujourd’hui ; tous deux sont frustrés, furieux, amers et, finalement, désespérés comme l’on perd tout espoir ; tous deux nous livrent en toute honnêteté et complète justesse selon leur point de vue, un récit désespéré et sans perspective du même incident, et chaque récit diamétralement opposé à l’autre, et aucun ne s’accordant à ce que devrait être une vérité-de-situation.

Hier soir 31 mai 2020, la télévision donnait dans une série magazine (Le Doc du Bourlingueur, RTBF3), notamment un reportage dans une ville résidentielle pour riches et super-riches, à l’Est de Washington D.C. Il y a dix ans, il y avait deux tiers de Blancs et un tiers de Noirs. Aujourd’hui, il n’y a que des Noirs, qui parlent tous $millions, qui ont de superbes limousines, des montres super-blingbling et des bagues plein les doigts, de riches maisons à l’américaniste (c’est-à-dire dont l’esthétique est mesurée en $millions plutôt qu’en esthétique), qui ont des entreprises prospères (uniquement des Noirs : discrimination à l’embauche). Ils ne parlent qu’entre Noirs, de “leur communauté”, et affichent sans complexe ni hésitation la fierté de leur “réussite noire” et leur volonté de vivre entre eux. Aucun Caucasien-Américain à l’horizon dans cette république miniature Africaine-Américaine et très prospère.

Puis le reportage passe à une ville où il n’y a que des Blancs, incomparablement moins riches mais tout aussi radicalisés, qui accueillent des groupes extrémistes estimant que ce ne sont plus des villes qui doivent être réservées à des communautés homogènes, mais des États de l’Union, – certains noirs, certains blancs...

Qu’est-ce donc sinon que de l’apartheid égalitaire, voulu et assumé par les deux côtés, un apartheid qui n’est rien d’autre pour chacun des acteurs qu’une re-création identitaire ? Le naufrage complet de l’idée multiculturaliste, du melting pot, de la globalisation, de la dénonciation de l’identité, etc., de tout ce que la postmodernité considère comme essentiel et irréversible. En théorie, cela ne signifie pas l’affrontement mais peut-être bien la fin de l’affrontement, et d’ailleurs cela rejoint les visions utopistes de Malcolm X en 1964-1965, comme les slogans aujourd’hui paresseux de la Nation of Islam de l’organisation de Farrakhan (la notion religieuse étant ici bien moins évidente). C’est ce vers quoi tend le constat des réalités de l’échec d’une tentative de deux siècles et demi, – cette Amérique qui voulait fonder un monde nouveau mais qui le fit en installant des états d’esprit mortels d’affrontement camouflée et de hiérarchie dissimiulée. Inutile de dire que cet échec entraîne une catastrophique révision, ou refus de révision c’est selon, dans tous les cas la condamnation à mort et sans appel de toutes les “valeurs”, des Lumières révolutionnaires aux anti-Lumières déconstructrices, qui portent nos plus pompeuses réalisation et notre extraordinaire suffisance dans nos vertus humanistes, à l’ombre des institutions-UE en fleur, – bref, comme autant de “jeunes filles en fleur-fanée”.

Il nous paraît bien difficile d’envisager de tels projets (apartheid vertueux) d’une façon concrète, dans l’extraordinaire désordre, la confusion sans fin, la concurrence des pouvoirs, les pressions de tous côtés et en tous sens caractérisant aujourd’hui l’Amérique. Il nous paraît encore bien plus difficile, et pour tout dire impossible, de conserver la situation actuelle qui est le contraire de ces projets, alors que la formule qui la représente est en train de se désintégrer dans l’explosion du pays que prétend encore être les États-Unis d’Amérique. Dilemme, du type favori de notre époque, entre le tout à fait improbable et le complètement impossible.

Laissons là l’extrême difficulté de la chose, et attendons avec philosophie que les dieux veuillent bien trancher raide.