Notes sur une “descente aux enfers”

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Notes sur une “descente aux enfers”

Il y a fort peu, une question de jours en fait, une note interne de la présidence de l’UE (nous nous permettrons de ne pas préciser laquelle, entre celle des six mois rotatifs et celle de Van Rompuy) – ce n’est pas rien dans la hiérarchie, une note de la présidence – commençait par cette remarque: «The U.S. Foreign Policy is going down to hell…» Signification? La politique extérieure US est “en train de descendre aux enfers”, disons comme au temps de l’époque GW Bush, lorsque les Européens, malgré toutes les dévotions coutumières, éprouvaient de singulières angoisses dans l’attente de la prochaine initiative de politique extérieure des USA… Descente dans la “politique de l’idéologie et de l’instinct”, avec une idéologie du nihilisme achevé et un instinct de bétail décadent – mais en pire, avec l’absence d’alternative puisque Obama lui-même était supposé être l’alternative.

Un signe dans ce sens – outre, bien entendu, l’affaire afghane et ses enchaînements grotesques – c’est l’Iran; pas l’Iran de la nième révolte démocratique mais l’Iran du nucléaire dénoncé et combattu avant qu’il n’existe, si jamais il doit exister… Il y a un éditorial de Alan J. Kuperman, fort remarqué, dans le New York Times du 23 décembre 2009, qui propose comme “seule façon de stopper l’Iran ( «There’s Only One Way to Stop Iran») – bien sûr, qui ne l’aurait juré? – de l’attaquer… Et, conseil au président Obama, «[t]he sooner the United States takes action, the better».

Alan J. Kuperman est un homme fort honorable, pas un de ces neocons allumés, de grotesque mémoire: directeur du Nuclear Proliferation Prevention Program, à l’université de Austin, Texas. Son édito est partout considéré comme une sorte d’“appel aux armes”, selon le code américaniste d’une hypocrisie qui égale les pratiques de système réunies de l’intelligentsia britannique et de la Pravda de l’époque brejnévienne. Qu’il soit retransmis par le New York Times n’a rien pour étonner. Nous savons ce que vaut évidemment, en goût de la guerre et de la mort, l’esprit libéral postmoderniste que le NYT a la réputation de représenter.

@PAYANT Après une embellie de quelques mois où l’on put croire possible que “yes, we can”, c’est-à-dire qu’on pouvait envisager de “changer” la politique américaniste, le constat qui commence à se répandre est celui de “la descente aux enfers”. Le système est le plus fort et emporte Obama, comme les autres, un Obama dont désormais toutes les qualités montrent leur double sombre, les défauts qui lui correspondent.

La tragédie en préparation, as usual

Dans The Dissident Voice du 26 décembre 2009, Jeremy R. Hammond analyse le texte du Kuperman de service; c’est-à-dire qu’il nous offre une appréciation de la montagne de mensonges et d’actes hypocrites qui, désormais, depuis la fin de l’été dernier, sont la marque de la politique américaniste vis-à-vis de l’Iran. Le dossier est d’une lourdeur édifiante. Nous n’en retiendrons que deux passages du texte de Hammond qui, accolés, nous donne l’explication du Grand Tout.

«Thus, the bombing of Iran is a foreseeable and unavoidable consequence of the present U.S. policy towards Iran. This consequence, admittedly, might very well be disastrous, but the obvious solution – to alter U.S. policy – is simply inconceivable. A change of policy is off the table. The resort to violence is not… […] At stake is U.S. “credibility,” in the Mafioso sense of the word. Washington simply can’t have a country defying its orders. That’s the bottom line. That’s the underlying foundation of the policy of the Obama administration, carried over from the policy of his predecessor.»

Kuperman, bien entendu, ne doute pas une seconde que la leçon sera bien comprise. Elle ne porte pas sur un pays qui va avoir la bombe, puisque Kuperman reconnaît lui-même comme “très basse” cette possibilité pour le temps présent et le terme prévisible, pour l’Iran. Elle concerne un pays qui refuse de se plier aux ordres. Quant à la leçon elle-même, ou plutôt aux moyens de la donner, le Kuperman en question retarde de quelques décennies. Voici un avis que nous tenons pour éclairé d’un expert proche du Pentagone sur l’état actuel des capacités de projection de force des USA… (Le terme “to vaporize” signifiant l’emploi de l’arme nucléaire.)

«We can’t even really threaten a country like Iran unless we committ to vaporizing it – they can shut down the Gulf of Hormuz quite easily if it becomes a gotterdamerung type scenario… This of course would make Russia happy – they’d get that $150+ oil they need. And then some. The US gets almost a quarter of it’s oil from the Gulf, Europe two-thirds and Japan 90%. Frankly, I think the US needs to bite the bullet and shift from a Power Projection mentality to Sea Control and Coastal Control. Our SSN/SSGN Force gives us some significant power projection capability and I wouldn’t want to lose that, but the truth of the matter is that Power Projection is something we simply can no longer afford on a massive scale.»

…Ainsi apparaissent les positions de l’éventuelle tragédie en préparation: il est absolument indispensable de faire ce que nous ne pouvons plus faire. Aucune autre option n’est acceptable. C’est ce que la présidence de l’UE nomme “la descente aux enfers de la politique extérieure des USA”.

La pensée-robot de la puissance US

Voilà exposés les bruits et quelques avis; l’exposé ne signifie nullement que nous craignions une attaque US contre l’Iran demain ou après. Nous croyons profondément que les USA n’ont plus la capacité de monter une attaque contre l’Iran car leur quincaillerie est à l’image de leurs banques et de leur réflexion intellectuelle, au niveau de robots détraqués. La puissance militaire américaniste US est aujourd’hui paralysée par son propre poids, par ses propres exigences de soutien logistiques. La situation est au point où, comme l’on sait, il faut plus d’un an pour déployer 30.000 hommes en Afghanistan; elle est au point où certains experts estiment que les nécessités logistiques que s’impose la machine US sont telles qu’elles pourraient causer l’échec de l’opération de déploiement en Afghanistan (voir Melvin A. Goodman, le 8 décembre 2009 dans le Baltimore Sun : «Logistical nightmares may doom U.S. surge in Afghanistan»).

Ce qui subsiste, c’est l’idée intangible de la puissance américaniste. Malgré les revers, les auditions du Congrès qui mettent en lumière les limites et les incapacités catastrophiques de la chose (le Pentagone), la narrative psychologiquement inconsciente de la puissance US subsiste. Les canaux de communication, s’ils détaillent tous les avatars et les crises du Pentagone, véhiculent à côté, comme dans un autre réseau cloisonné, la certitude de l’infaillibilité et de l’inéluctabilité de cette puissance.

Cette croyance, qui ressort de l’hubris de la psychologie américaniste, est substantivée par les énormes sommes allouées au Pentagone. Alors que dans les analyses critiques, ces sommes alimentent l’accusation de gaspillage et d’inefficacité paralysante, l’hubris américaniste les comptabilise au contraire comme la preuve de cette puissance intacte et plus forte que jamais. Il n’y a rien à faire contre ce qui relève du blocage psychologique; nous avons affaire à des robots, d’allure élégante et fort bien mis, dont la programmation est hors de contrôle.

Ankara, ou l’incompréhension du monde

Si l’on élargit cette perspective de l’attitude durcie des USA vis-à-vis de l’Iran, dans la crise iranienne, on mesure plus précisément les possibilités de dégâts épouvantables qui sont en train d’être causés, et qui pourraient être infiniment plus graves si cette politique continuait à être incontrôlée jusqu’à l’incontrôlable possibilité d’une attaque. Cet élargissement de la perspective concerne la Turquie, qui est un acteur de plus en plus central de la crise.

C’est en effet, allant jusqu’à l’hypothèse la plus extrême que recommande Kupelman, aller jusqu’aux hypothèses les plus extrêmes concernant la Turquie. On sait qu’Erdogan a indirectement évoqué des réactions extrêmes de la Turquie si un incident affectait l’espace aérien turc en cas d’attaque israélienne (« Turkish Prime Minister Tayyip Erdogan stated that if Israel crossed over into Turkey’s airspace in order to bomb Iran then their answer to Israel shall be like that of an “earthquake”»).

Que se passerait-il si les USA effectuaient une telle opération? Se passeraient-ils de leurs forces aériennes basées en Turquie? Les Turcs interdiraient-ils leur emploi? D’ailleurs, les USA pourraient-ils se passer, d’une façon générale, de l’utilisation de l’espace aérien turc pour effectuer leur opération, eux qui affectionnent l’emploi de tous les moyens possibles? On n’oubliera pas que la Turquie a refusé en 2003 le passage d’une division de l’U.S. Army vers l’Irak lors de l’invasion de ce pays; les USA étaient, à cette époque, infiniment plus puissants qu’ils ne sont aujourd’hui, et la Turquie infiniment mieux disposée à leur égard qu’elle ne l’est aujourd’hui… Imagine-t-on, par exemple, l’armée turque investissant la base d’Incirlink, qui serait essentielle pour une attaque contre l’Iran, qui est essentielle pour le trafic militaire US vers l’Afghanistan, qui est “officiellement” une base de l’OTAN… (Car, entretemps, nous n’avons pas oublié que la Turquie fait partie de l’OTAN.)

Copenhague ou l’ignorance du monde

En élargissant plus encore la perspective pour embrasser l’essentiel des relations internationales, la question est, à ce point, de savoir si les USA sont effectivement revenus à une politique quasiment bushiste. Ou bien, élargissons encore la question, cette “politique de l’idéologie et de l’instinct”, comme dit Harlan K. Ullman, n’est-elle pas la politique inévitable des USA aujourd’hui?

La “catastrophe de Copenhague” l’a été pour tout le monde, mais encore plus pour les USA. Comme on l’a vu, Obama y a été humilié. C’est la conséquence de la perception qu’Obama n’a rien changé à la politique US d’une part, de l’absence complète de préparation de la conférence par les USA d’autre part. Plus que jamais, l’approche US est unilatéraliste, comme si rien d’autre que les USA n’existaient.

Arrivant à Copenhague, le président et son équipe étaient persuadés qu’un simple claquement de doigt rallierait comme d’habitude les fidèles et les vassaux, c’est-à-dire à peu près tout le monde, autour du président. La seule rencontre qui avait été préparée était celle de Medvedev, en marge de la conférence, et elle portait sur les négociations START-II de réductions des armements stratégiques. Obama y tient et il sait que, pour signer un tel traité, il faut être deux.

La conclusion tirée de Copenhague constitue la confirmation de ce qu’on pressentait depuis l’été dernier. Obama n’a rien changé à la politique US – s’il l’a tenté effectivement – et cette politique US s’avère par conséquent être autre chose que le simple accident d’une époque (9/11 et la suite) et d’un homme (Bush). La “politique de l’idéologie et de l’instinct” n’est ni un accident ni en enjeu, c’est la politique US, point final.

Tokyo, ou la politique du Pentagone

…Ou, plutôt, c’est la politique inspirée par la principale puissance dans l’assemblage et la mosaïque des pouvoirs bureaucratiques. De ce point de vue, le Pentagone est aujourd’hui tout-puissant, et que cette toute-puissance soit installée sur une crise sans précédent n’a rien que de très logique; il s’agit du miroir et du cœur de la crise du système lui-même, bien sûr.

Ce pouvoir s’exprime par la place prise dans la diplomatie US par le Pentagone. Certaines relations extérieures relèvent presque exclusivement du Pentagone, comme les relations avec Taïwan, la Corée du Sud, le Japon, Israël. Les résultats sont souvent catastrophiques lorsque de vrais problèmes surgissent, comme on le voit avec le Japon aujourd’hui. Pour autant, rien n’est changé dans la ligne dure du Pentagone et la position officielle US aujourd’hui est que les Japonais céderont. Rien n’est moins sûr mais rien, également, ne modifiera d’un pouce cette analyse de la situation.

La Constitution existe-t-elle encore?

Par ailleurs, et selon l’habituelle dichotomie de la perception de leur propre pays par nombre d’experts US, cette prépondérance du Pentagone est de plus en plus dénoncée, de plus en plus crainte, de plus en plus perçue comme catastrophique. Ainsi ne change-t-on pas de politique tout en observant qu’elle est sans doute catastrophique. Ainsi ne change-t-on rien à la toute-puissance du Pentagone tout en observant que c’est une catastrophe pour les USA, que cela menace l’essence même du la Grande République.

Cette critique est vraiment générale. On peut lire dans le Washington Post, du 21 décembre 2009, un texte qui sonne l’alarme par rapport à la puissance du Pentagone. Il est de Thomas A. Schweich, qui est le fils d’un colonel de l’USAF, qui occupa un poste de direction de la lutte anti-drogue en Afghanistan dans l’administration Bush. Rien d’une “colombe” libérale et défaitiste, Thomas A. Schweich.

«We no longer have a civilian-led government. It is hard for a lifelong Republican and son of a retired Air Force colonel to say this, but the most unnerving legacy of the Bush administration is the encroachment of the Department of Defense into a striking number of aspects of civilian government. Our Constitution is at risk.»

Washington, comme un zoo qui chante “Bomb! Bomb! Bomb!

Ce qui apparaît le plus impressionnant dans ce tableau général, c’est la médiocrité sans mesure du comportement d’apparence de l’establishment US en même temps que toutes ces sottises, ces crises et ces risques sont reconnus et mesurés. C’est une étrange invasion d’intelligences incontestables, diplômées, reconnues et diplômées, qui finissent par réduire leur réflexion par des conclusions d’une crétinerie hébétée qui les portent à psalmodier “bomb, bomb, bomb !” – à la manière de McCain, plutôt sur un air des Beach Boys que sur les notes d’un adagio de Bach. Le sénateur Lieberman, qui a sans doute mal compris sa dernière communication avec Tel Aviv et oublié l’Iran, annonce que le Yemen pourrait être la troisième guerre de la guerre contre la terreur, qui suivrait les triomphes irakien et afghan. Le tout (un attentat manqué, décidément plus efficace qu’un attentat réussi) entraîne une escalade verbale en forme de surenchère belliciste d’une pauvreté sans bornes entre les républicains, les démocrates, Obama & compagnie. C’est à qui évoquera les plans les plus audacieux et les plus décisifs pour une “chouette petite guerre” de plus contre le Yemen. La fascination du nihilisme est un des très grands phénomènes psychologiques de notre fin précipitée de civilisation.

Nous serions fermement tentés de voir dans cette situation une des meilleures illustrations de la thèse de La grâce de l’Histoire selon laquelle notre système représente une invasion de l’esprit par la ferraille et le technologisme, l’esprit ayant pour mission de justifier intellectuellement, voire spirituellement l’emploi systématique et aveugle de la ferraille pour la résolution des problèmes du monde. L’idée est aujourd’hui en représentation permanente à Washington. Les critiques de ces mêmes esprits contre eux-mêmes (contre la politique qu’ils soutiennent), lorsqu’ils parviennent à s’échapper un instant de cette situation schizophrénique, ne changent évidemment rien.

Le système est bloqué, certes, et ce n’est pas une nouvelle. Les esprits le sont aussi, et c’est à peine plus nouveau mais tout de même orignal quand cela se manifeste de la sorte. L’establishment washingtonien est devenu une sorte de zoo où les grands esprits font les beaux à la manière des caniches, enfermés dans leurs cages de ferrailles et de quincailleries diverses. Avec le New York Times, ils ont leur Pravda, encore plus hypocrite et méprisable que la véritable. Ce système est simplement à vomir.

La dernière chance ayant été gâchée…

…Il est aussi à périr, ce système, car cette “descente aux enfers” est celle d’un géant absolument vidé de sa substance et totalement discrédité, comme le président Obama a pu le constater à Copenhague – mais non, sans doute ne l’a-t-il pas noté. La “descente aux enfers”, dans ces conditions, est diablement risquée.

La situation nous instruit d’un fait essentiel: personne ne peut plus rien pour changer la politique US, pour regagner le contrôle du système. Si Obama n’a pas réussi, et notre conviction est qu’il l’a tenté d’une certaine façon dans les 6-8 premiers mois de son mandat, personne n’y parviendra, compte tenu de tous les avantages dont il disposait au départ (jeunesse, popularité, bonne réputation dans l’establishment mais une position de marginalité à cause de sa condition d’Africain-Américain, intelligence brillante, etc.). BHO était la dernière chance de la Grande République.

Nous attendons avec intérêt 2010 et les élections mid-term, avec les surprises possibles, car la situation actuelle représente une telle tension qu’effectivement bien des surprises sont possibles. La moindre n’est certes pas celle d’un agacement d’une opinion publique de plus en plus poussée à bout, avec un œil intéressé vers Tea Party.