Notes sur le thème de l’apocalypse

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Notes sur le thème de l’apocalypse

8 février 2014 – L’excellent chroniqueur et auteur Tom Engelhardt, éditeur du site TomDispatch.com lui-même d’excellente réputation, est particulièrement préoccupé par la crise climatique et ses conséquences. Nombre de collaborateurs de son site s’intéressent à la question sous divers angles, mais c’est bien dans ses propres chroniques, lorsqu’il prend lui-même la plume, qu’on mesure sa propre préoccupation personnelle à cet égard.

Nous nous attachons à l’une des plus récentes de ses chroniques, en date du 2 février 2014. Engelhardt y aborde un sujet plus spécifique de cette question, et sans doute un des aspects les plus importants, qui est le sujet de la présence, ou plutôt de l’absence dans les “nouvelles” de la crise climatique et de ses implications apocalyptiques : «Ending the World the Human Way – Climate Change as the Anti-News.»

Mises au point et définitions

Renouvelons aussitôt l’avertissement que nous donnons à l’une ou l’autre occasion, lorsque nous abordons nous-mêmes le sujet, et nous disons notre conviction que c’est dans le même esprit qu’Engelhardt lui-même l'aborde effectivement. Nous écartons le facteur un peu trop spectaculaire de la polémique secondaire portant sur la question technique de mesurer l’action humaine précisément sur la question étroite des émissions de CO2 d’origine humaine sur le changement climatique, ou global warming, avec les positions diverses allant de la négation d’un global warming, voire d’une crise climatique, à la question de la part humaine dans ces aspects de la crise générale, lorsque celle-ci est admise.

Ce qui nous intéresse c’est la Grande Crise Générale ou Grande Crise du monde, et crise sans aucun doute eschatologique de la destruction du monde dans le sens physique du terme, qui concerne les diverses et nombreuses activités, et conséquences colossales, du système de développement qui s’est imposé plus qu’il n’a été choisi depuis la fin du XVIIIe siècle, là où nous situons le phénomène du “déchaînement de la Matière”. Ce rangement que nous estimons de type métahistorique est largement confirmé par les scientifiques eux-mêmes, dans leur domaine, avec la probable acceptation officielle d’un nouveau rangement géologique, avec l’institution d’une nouvelle ère géologique, l’“anthropocène”, à partir de la fin du XVIIIe siècle, – 1784 exactement, comme date-symbole, voyant l’introduction des premières machines à vapeur (en Angleterre) et donc de ce qu’Alain Gras nomme Le choix du feu dans son livre éponyme. On a rappelé encore récemment notre analyse à cet égard, le 1er décembre 2013.

Il s’agit donc de la Grande Crise eschatologique de la destruction du monde, essentiellement suscité par l’activité humaine, et qui constitue par conséquent autre chose que les cycles physiques et géologiques habituels conduisant à des modifications des conditions physiques du monde. Il s’agit d’une sorte de gigantesque artefact géologique, une rupture artificielle fondamentale, aux conséquences colossales et hors de la seule dynamique naturelle, qui se sont développées à une vitesse exponentielle. Cette rupture n’a plus aucun rapport avec l’évolution naturelle du monde. En effet, l’élément de la rapidité des changements de destruction est fondamental, unique, central, et donne toute sa substance à la Grande Crise, qui s'insère ou encadre c''est selon ce que nous nommons la crise d’effondrement du Système que nous sommes en train de vivre. Nous ressentons aujourd’hui tous les effets ultimes du processus démarré avec le “déchaînement de la Matière”, effets catastrophiques et eschatologiques, – quelque chose qui est en essence absolument étranger à l’évolution normale du monde. Nous recommandons le livre L’événement anthropocène, de Christophe Bonneuil et Jean-Baptise Fressoz (Seuil, octobre 2013), qui constitue une excellente documentation à cet égard, démontrant l’aspect catastrophique de l’action humaine sur l’évolution du monde, essentiellement par la disposition de la puissance totalement artificielle du technologisme, et des conditions de son emploi au profit de conceptions déstructurantes, dissolvantes et à finalité d’entropisation.

Dans le même ordre d’idées de notre définition des termes employés dans cette note, nous précisons que les termes “apocalypse” et dérivés qui sont utilisés, le sont d’une manière symbolique et pour ainsi dire “impressionniste”, sans signifier quoi que ce soit de précis contenu dans la définition du mot, y compris dans le sens religieux certes. Nous employons ce mot pour désigner la dimension générale, eschatologique, hors du contrôle humain, des événements que nous vivons. Utilisé comme facilité de langage et outil de raisonnement, cela n’interdit aucune possibilité, mais cela n’en indique aucune précisément.

«This is the road to hell»

Nous donnons ci-dessous quelques paragraphes d’introduction du texte d’Engelhardt, et les deux de conclusion, simplement pour situer le problème : pourquoi cet événement colossal, qui devrait surpasser tous les autres dans notre système de la communication, est-il en fait complètement absent dans l’exposé de ses conséquences catastrophiques de plus en plus probables et de plus rapprochées, et des conséquences sans le moindre doute situées dans la dimension eschatologique... Engelhardt termine par la description de «The Road to Hell», comme le chantait de façon prémonitoire Chris Rea, en 1989.

«Here’s the scoop: When it comes to climate change, there is no “story,” not in the normal news sense anyway. [...] Don't misunderstand me. Each of the above was reported somewhere and climate change itself is an enormous story, if what you mean is Story with a capital S. It could even be considered the story of all stories. It’s just that climate change and its component parts are unlike every other story from the Syrian slaughter and the problems of Obamacare to Bridgegate and Justin Bieber’s arrest. The future of all other stories, of the news and storytelling itself, rests on just how climate change manifests itself over the coming decades or even century. What happens in the 2014 midterms or the 2016 presidential elections, in our wars, politics, and culture, who is celebrated and who ignored – none of it will matter if climate change devastates the planet. Climate change isn’t the news and it isn’t a set of news stories. It’s the prospective end of all news. Think of it as the anti-news.

»All the rest is part of the annals of human history: the rise and fall of empires, of movements, of dictatorships and democracies, of just about anything you want to mention. The most crucial stories, like the most faddish ones, are – every one of them – passing phenomena, which is of course what makes them the news.

»Climate change isn’t. [...]

»We’re so used to the phrase “the news” that we often forget its essence: what’s “new” multiplied by that “s.” It’s true that the “new” can be repetitively so. How many times have you seen essentially the same story about Republicans and Democrats fighting on Capitol Hill? But the momentousness of climate change, which isn’t hard to discern, is difficult to regularly turn into meaningful “new” headlines (“Humanity Doomed If...”), to repeatedly and successfully translate into a form oriented to the present and the passing moment, to what happened yesterday, today, and possibly tomorrow. [...]

»In fact, one of the grim wonders of climate change has been the ability of Big Energy and its lobbyists to politicize an issue that wouldn't normally have a “left” or “right,” and to make bad science into an ongoing news story. In other words, an achievement that couldn’t be more criminal in nature has also been their great coup de théâtre. In a world heading toward the brink, here’s the strange thing: most of the time that brink is nowhere in sight. And how can you get people together to solve a human-caused problem when it’s so seldom meaningfully in the news (and so regularly challenged by energy interests when it is)?

»This is the road to hell and it has not been paved with good intentions. If we stay on it, we won’t even be able to say that future historians considered us both a wonder (for our ability to create world-ending scenarios and put them into effect) and a disgrace (for our inability to face what we had done). By then, humanity might have arrived at the end of history, and so of historians.»

Information sur l’apocalypse en cours

Nous nous saisissons de cette intervention d’Engelhardt pour développer notre propre intervention. Cela commencera par une référence substantielle de deux textes publiés sur ce site. Ces textes nous rappellent que le problème que soulève Engelhardt se posait dès 2006-2007, et qu’il avait alors reçu un commencement de réponse, venu des milieux les plus officiels du Système. En fait, la question du global warming étendue à sa dimension de Grande Crise de la destruction du monde (selon notre énoncé) est posée officiellement, donc sur l’initiative même de représentants du Système, dès l’automne 2006 avec la publication du rapport Stern, réalisé à la demande du gouvernement britannique (voir le 27 octobre 2006).

D’abord, voici des extraits d’un texte du 12 mars 2007, reprenant une partie de la rubrique de defensa de notre Lettre d’Analyse de defensa & eurostratégie (dd&e) volume 22 n°8 du 10 janvier 2007. Le thème était d’ores et déjà du type “comment penser l’apocalypse ?”, “comment informer à propos de l’apocalypse ?”, impliquant alors que la perspective était officiellement admise et que l’on pouvait se pencher sur les manières de l’envisager. En d’autres termes, la problématique dont Engelhardt se plaint de l’absence dans le flux actuel (2014) de l’information, se trouvait dans ce flux en 206-2008 et il était unanimement admis que l’on pouvait s’en préoccuper à visage découvert. Nous extrayons deux passages du texte cité... Le premier envisage les conditions que le professionnel de l’information et de la réflexion à partir de cette information devait affronter pour mener à bien cette tâche.

«Lorsque nous nous retournons sur les trente et quarante dernières années et mesurons le bouleversement formidable qui a transformé le métier de l'information, le métier de commentateur et d'observateur de la marche du monde, alors nous sommes assurés de dire une vérité en parlant d’“indépendance” et de “responsabilité”. Notre métier a acquis des bottes de sept lieues. L'indépendant, sans moyens, sans prestige, est devenu un géant de l'information, — et, s'il le mérite, il est écouté et consulté comme tel. Cela est bien, puisque le monde officiel, nos élites, a abdiqué toute prétention à la dignité et à l'indépendance du jugement. C'est à lui, à cet indépendant chargé d'observer l'état du monde et d'en faire rapport, à tenir ferme le rôle que nos élites, du ministre à l'intellectuel officiel, de l'expert à l'artiste consacré, refusent désormais de tenir.

»Ce rôle n'est pas simple. Il s'agit du mélange d'une fonction de sentinelle, d'un double regard qui sépare l'apparence de la substance, d'une psychologie qui doit tenir bon malgré l'impossible espérance que nous refusent les perspectives du monde, malgré la menace qui existe contre l'équilibre de l'esprit. Il s’agit de mesurer la tragédie du monde. Nous ne pouvons tenir, nous autres indépendants, qu’en acceptant l'inspiration. Nous devons être nécessairement inspirés, ou bien nous ne servons à rien et tout ce gigantesque outil, et ce nécessaire remplacement des élites démissionnaires, n'auront pas de raison d'être. C'est une tâche ardue.

»Nous voulons parler, bien entendu, des crises gigantesques qui nous pressent, qui n'ont plus rien à voir, désormais, avec les classifications anciennes, les guerres, les révolutions, les conquêtes. Nous sommes entrés dans le domaine de l'inconnu paroxystique, que l'on parle de “la crise de l'énergie” ou de “la crise climatique”, dans ce domaine où les événements catastrophiques ont nécessairement une résonance d'apocalypse. Rien ne nous y préparait. Au contraire, la vanité et la lâcheté de l'esprit humain n'ont cessé de faire miroiter à nos esprits et à nos mémoires, par une voie ou par une autre, par de multiples voix charmeuses comme autant de sirènes acharnées à tromper et à enchaîner leur Ulysse, les lendemains qui chantent et le Progrès globalisant du monde. Rien de cela ne s'est produit. Si certains le savent, aucune voix ne s'élève, qui puisse marquer l'époque par sa lucidité, pour dénoncer la tromperie à laquelle il est demandé une complète soumission, aucune voix qui puisse dépasser son destin individuel pour oser embrasser le destin collectif qui nous menace.

»Le défi le plus grand dans cette situation se définit par l'audace de la pensée qu'il nous faut, le saut du jugement dans l'inconnu de situations gigantesques que seuls quelques rares esprits, des indépendants certes, sont capables d'embrasser. Il est difficile de faire preuve d'audace, c'est-à-dire d'alacrité et d'allant, pour juger d'une situation qui ne semble laisser aucun espoir. Il est difficile de continuer à espérer en étant, d'une certaine façon, sans espoir. Il faut, à la fois, une rage qui vous remue le corps et une inspiration évidente qui vous entraîne et vous élève l'âme. A ce compte, et à ce compte seulement, le gladiateur se trouve prêt au combat.»

Comment “penser l’apocalypse” ?

Plus loin, – en conclusion de l’extrait de dd&e cité, nous précisions les conditions opérationnelles auxquelles nous devions faire face. Nous jugions que certains événements très pressants et très proches devaient effectivement nous placer dans un laps de temps très rapproché dans des conditions où nous devrions nous atteler à cette tâche que nous définirions un peu plus tard comme le devoir de “penser l’apocalypse”.

«Pourtant, les événements nous pressent. Quelles crises (ou réalisation, ou prise en compte de quelles crises déjà existantes) sont venues s'ajouter à notre architecture? Nous en distinguons deux, essentiellement.

»• Depuis octobre-décembre 2006, la crise climatique est brutalement acceptée, avec ses perspectives les plus extrêmes. “C’est la crise de la survie de l’espèce”, remarque, avec quelle sobriété, un très haut fonctionnaire international dans une organisation européenne de sécurité. Du rapport Stern à la mobilisation sur le thème à la Commission européenne, tout le confirme.

»• Désormais, la crise américaniste est prise très au sérieux par des cercles dirigeants européens au point où, selon une autre source européenne de haut niveau, “certaines bureaucraties travaillent d'ores et déjà sur la question: qu'allons-nous faire dans l’hypothèse d'un effondrement progressif, peut-être rapide, du système américain?”

»On comprend ainsi, à peine évoquées deux perspectives d'apocalypse, — car que peut-on imaginer de pire que ces deux crises, aux niveaux de la nature du monde et de la politique du monde des hommes? — combien l'évolution des choses s'accélère dans un crescendo tragique. La chose, pour ceux qui la connaissent et qui la mesurent, est d'autant plus effrayante qu'elle se déroule dans une atmosphère délétère. Il faut bien du courage pour être courageux.

»Le fond général sur lequel se met en place cette terrible prise de conscience des crises de la fin des temps est celui d'un système dont la raison de vivre n'est plus qu'une représentation virtualiste et faussaire du monde, une représentation forcenée et hors de toute raison, sans parler de courage et de dignité. Il faut en effet du courage (bis) pour explorer les conditions de ces crises terribles alors que triomphe une entreprise systématique de dissimulation des conditions de ces crises terribles; alors que règne une volonté absolument et évidemment systémique, mais aussi inconsciente, robotisée, de prôner une façon de vivre et une perception du monde qui bafouent chaque jour le bon sens et la réalité; alors que se manifeste un penchant irrésistible et sans cesse accéléré pour le nihilisme le plus complet, le plus insensible à toute dignité et à toute mesure. C'est un temps où les âmes doivent se tremper si elles ne veulent pas mourir. C'est un temps de fer et de feu.»

2008, année fatidique

Dans la logique de cette analyse, nous évoquions le 2 janvier 2008, ce que pouvait devenir cette année 2008 à l’aune de cet “esprit de l’apocalypse” qui s’était installé comme une des premières préoccupations des réflexions générales, y compris dans le Système. Nous nous référions notamment au livre que venait de publier René Girard, Achever Clausewitz, dans lequel le philosophe décrivait ce qu’il jugeait être les temps nouveaux qui s’installaient, selon une sorte de définition qu’on retrouvait dans diverses réflexions, et qui rencontrait nos propres développements constatant l’intégration des événements politiques courants de plus en plus marqués par la violence et la confusion d'une part, des événements naturels causés par les dérèglements suscités par la crise de destruction du monde d'autre part : «La violence est aujourd’hui déchaînée au niveau de la planète entière, provoquant ce que les textes apocalyptiques annonçaient: une confusion entre les désastres causés par la nature et les désastres causés par les hommes, la confusion du naturel et de l’artificiel...» A partir de cette description, Girard réclamait “un autre type de rationalité” pour “penser la crise”, ou, selon notre approche définie par cette expression, pour “penser l’apocalypse” : «[...N]ous sommes entrés dans une période où l’anthropologie va devenir un outil plus pertinent que les sciences politiques. Nous allons devoir changer radicalement notre interprétation des événements, cesser de penser en hommes des Lumières, envisager enfin la radicalité de la violence, et avec elle constituer un tout autre type de rationalité. Les événements l’exigent.»

A partir de ces observations, nous développions une réflexion qui, effectivement, prenait en compte comme un fait acquis de la situation internationale cette perspective de la Grande Crise de destruction du monde, considérée désormais comme un fait patent, indéniable. Nous envisagions effectivement que des événements, dans cette année 2008, allaient développer des situations où ce facteur de la Grande Crise aurait sa présence assurée, et cette présence reconnue comme telle, y compris par les autorités-Système elles-mêmes. Nous donnions des précisions, à cet égard, à propos de tels événements...

«Ce que Girard suggère, c’est un changement de notre psychologie pour aborder la puissance des événements qui nous pressent, et les apprécier avec un autre “esprit” que celui auquel nous sommes accoutumés. Nous dirions que cela va de soi, a contrario finalement, – par le constat que la psychologie actuelle, telle qu’elle est contrainte par les normes imposées par la civilisation en cours, est totalement incapable de supporter le choc des événements qui s’amassent, sinon par aveuglement volontaire quoique inconscient ou menacée par la folie, – le premier menant au second sur le terme.

»Parlons de cet “aveuglement volontaire quoique inconscient”. Le constat que nous faisons est que la fatalité de la modernité, notamment avec l’aide des formidables moyens technologiques qu’elle a dégagés, notamment dans le domaine de la communication, a entraîné et continue d'entraîner comme mesure d’urgence de sauvegarde d’elle-même (de la modernité) une déformation de la rationalité courante. Nous sommes passés d’une déformation transformationnelle notamment fournie par les références utopiques, à une déformation substantielle, avec ce que nous désignons comme le virtualisme, que nous pourrions désigner comme le “stade ultime de l’utopie”. (Nous parlons bien d’une psychologie déformée, et non d’une propagande assumée. Les “virtualistes” sont aussi les premiers à être “virtualisés” ; ils croient à l’univers en faux-semblant qu’ils créent, au contraire des propagandistes qui ne font que travailler sur des moyens de transformer la perception des autres sans prendre position sur la chose ainsi créée.) Une telle situation, qui implique le naufrage de la rationalité telle que nous la connaissons et la pratiquons, implique a contrario la nécessité de créer une autre rationalité, – disons, pour rejoindre notre citation sans pour autant partager l’analyse que fait Girard des causes de cette nécessité, “un tout autre type de rationalité”. Sans aucun doute, “[l]es événements l’exigent”.

»(Girard base son exigence sur la forme de la violence, c’est-à-dire, selon lui, la guerre qui devient apocalyptique. Nous avons une autre approche, à moins que l’on mette en cause la substance même de la guerre, et que le concept de “guerre” décrive autre chose que ce qu’il décrit aujourd’hui. La guerre est devenue, aujourd’hui, quelque chose qui a essentiellement à voir avec la communication et marginalement avec l’opération guerrière. Elle est de plus en plus infaisable par refus de coopération des adversaires de ceux qui la promeuvent.) [...]

»Cette dynamique folle du développement machiniste du Progrès, amène à la perte de contrôle, à la prise du pouvoir par un processus systémique contre lequel on se trouve désarmé et qui nous emprisonne si l’on ne modifie pas sa rationalité critique qui permet effectivement de porter un jugement libéré. On conclut effectivement que la crise actuelle, notre crise systémique fondamentale est moins cette question machiniste (économique et technologique) qui en est l’origine et le moteur et qui existe depuis longtemps, qu’une question psychologique dans un l'aspect désormais essentiel de son fondement, – c’est-à-dire notre crise psychologique, conduisant à la recherche d’«un tout autre type de rationalité» pour la résoudre. C’est notre psychologie qui a permis à la bête de se déchaîner et qui nous a conduits à nous enchaîner, par fascination et vanité tout autant, à son développement incontrôlé. C’est elle seule, notre psychologie, si nous acceptons l’idée qu’il nous faut développer une “nouvelle rationalité”, qui nous permettrait de nous en libérer: non seulement pour observer d’une façon radicalement critique un domaine jusqu’ici considéré comme tabou, mais pour écarter, grâce à cette vision critique, notre tendance systémique à confondre l’idée de la force avec l’idée du bien et à faire d'une fonction dynamique (la force) une fonction morale (le bien).

»Il nous apparaît évident que l’idée d’une psychologie évoluant de façon à pouvoir “penser l’apocalypse” comme on pense un événement historique possible est une voie acceptable pour tenter d’atteindre à ce «tout autre type de rationalité» que réclame Girard. L’année 2008 pourrait être un bon exercice pour cela, dans la mesure où elle pourrait être une année où certaines réalités pourraient s’imposer et faire voler en éclats notre virtualisme (nous pensons notamment aux événements que pourrait susciter, aux USA d’abord et ailleurs ensuite, l’élection présidentielle US).»

Pourquoi rien de tout cela ne s’est réalisé ?

Dans son article, Engelhardt emploie l’expression d’“anti-news” pour marquer ce qu’il juge être l’état actuel de l’information sur ce que nous définissions, nous, comme la crise de la destruction du monde, et même comme la crise eschatologique de la destruction du monde. Il remercie même celui qui lui a suggéré l’expression, qui va bien au-delà d’une sorte d’aspect de censure par refus de la nouvelle, qui constitue presque une sorte d’impossibilité d’être traité comme une “nouvelle”, par le canal classique de l’information, par le système de la communication. (Engelhardt  «Note: I would like to thank Jonathan Schell for loaning me the term “anti-news” in relation to climate change.»)

Cette idée doit être développée, en fonction du fait évident qu’en 2006-2008, l’information sur la crise de la destruction du monde était entrée dans le circuit du système de la communication, et qu’elle en a quasiment disparu comme le déplore Engelhardt. (On peut accepter ce terme d’“anti-news, ou “anti-nouvelle”, dans le sens opérationnel proposé par Engelhardt en référence à la disproportion de cette faible couverture informationnelle par rapport au gigantisme eschatologique indescriptible de la chose, même si sa pertinence peut être mise en question. Ce terme d’“indescriptible”, renforcé d’autres tel que “indicible“, etc., doit être retenu, pour décrire la réalité ontologique du phénomène. Littéralement, on peut alors aisément envisager que la Grande Crise de la destruction du monde ne peut être décrite par le seul usage normal de l’information.)

D’abord les événements ... Dans notre deuxième texte référencé, nous annoncions que l’année 2008 pourrait être celle où l’on pourrait commencer à “penser l’apocalypse” : « Il nous apparaît évident que l’idée d’une psychologie évoluant de façon à pouvoir “penser l’apocalypse” comme on pense un événement historique possible est une voie acceptable pour tenter d’atteindre à ce “tout autre type de rationalité” que réclame Girard. L’année 2008 pourrait être un bon exercice pour cela, dans la mesure où elle pourrait être une année où certaines réalités pourraient s’imposer et faire voler en éclats notre virtualisme (nous pensons notamment aux événements que pourrait susciter, aux USA d’abord et ailleurs ensuite, l’élection présidentielle US).»

Curieusement, cette prévision se rapproche de certains événements qui pourraient la justifier a posteriori, et elle est complètement fausse dans son esprit. Un événement formidable a eu lieu aux USA, le 15 septembre 2008, avec l’effondrement financier de Wall Street. Il avait lieu en marge de la campagne présidentielle certes mais il exerça sur cette campagne une influence considérable, qui n’a jamais été reconnue à sa juste valeur. (Notre conviction est qu’Obama l’a emporté notamment sinon principalement à cause de la crise, ses qualités d’orateur aussi bien que sa forte présence à la réunion de crise de la Maison-Blanche du 24 septembre 2008 rassemblant les principaux dirigeants US en activité ou sur le point de l’être, contrastant avec le stupéfiant mutisme de son adversaire John McCain dans cette occasion. La crise, et cette perception d’Obama comme “président de crise” écarta l’obstacle que pouvait constituer pour lui le fait d’être Africain-Américain, – et notre conviction a toujours été qu’on a élu le 5 novembre 2008 le meilleur “président de crise” disponible, avec la tromperie allant avec, et nullement le premier président Africain-Américain.) On pouvait donc penser que la prévision avait une certaine vérité et que cet événement majeur de 2008 était promis à permettre de commencer à “penser l’apocalypse”...

Il n’en a rien été, directement considéré. L’événement 9/15 a, au contraire, étouffé toute perspective de “penser l’apocalypse”, cela dans un premier temps.

Une crise de déflection-deception

Par rapport à notre impératif de “penser l’apocalypse”, la crise 9/15 est une crise de déflection-deception. Nous employons les deux mots d’une façon réaliste et symbolique à la fois, avec le premier (déflection) indiquant une “modification de trajectoire”, qui est l’effet direct de 9/15, et le second, le mot deception en anglais, faux-ami par excellence, qui signifie “tromperie”, qui est l’effet indirect de 9/15, et qui pourrait être aussi bien vécu comme une déception (en français).

Ce qui s’est passé avec 9/15 est qu’on a retrouvé une crise classique, du déjà-vu pour les esprits des dirigeants et du public, à l’occasion de laquelle les analogies historiques ne manquèrent pas (le spectre de la Grande Dépression). L’important dans cet événement pour notre propos est qu’on pouvait s’éloigner de la recherche de “penser l’apocalypse” et du «tout autre type de rationalité» recommandé par Girard. En quelque sorte, la crise énorme de 9/15 était rassurante, au point qu’un bouffon faisant-sérieux comme Bernanke pouvait annoncer les “jeunes pousses du printemps” (la reprise) dès mars 2009 et développer sa campagne d’intox déflection-deception durant tout le printemps (voir le 23 mai 2009). Bien entendu, tout cela était pure tromperie, mais la véritable tromperie (deception) était bien de remplacer une crise par l’autre.

Effectivement, avec 9/15 et immédiatement après, on ne pensa plus guère à la crise climatique et il fut surtout question des chicayas autour de l’événement dit de Climategate pour savoir qui était exactement coupable de quoi dans la comptabilité des émissions de CO2 ... On ne pensa plus guère à la Grande Crise de la destruction du monde en tant que phénomène eschatologique fondamental, comme on l’avait fait de l’automne 2006 jusqu’à 9/15 (2008), mais en termes parcellaires et opérationnels, à l’occasion d’accidents ou de catastrophes climatiques, d’anomalies géophysiques, etc. Mais il s’agit ici d’un point de vue relatif à ce qui avait précédé, et une démarche de liquidation de la démarche impliquant de “penser l’apocalypse”. Cette “stratégie” naturelle de dissimulation du Système (“dissimulation”, autre mot pour deception, proche de “tromperie“ mais avec une nuance d’élaboration en plus) portait une dimension bien plus grave pour le Système ; parfait retour de flamme, “tel est pris qui croyait prendre”, inversion vertueuse prestement réalisée..

Un “complot” du Système contre lui-même

De nombreuses thèses de manipulation et de “complots” ont été émises pour expliciter ou interpréter cette crise 9/15, mais elles ressortent toutes des activités complotistes habituelles, comme elles ressortent également des effets d’accaparement du pouvoir par l’une ou l’autre faction du Système ; elles n’ont aucun intérêt pour notre raisonnement. S’il nous importe de retenir l’idée d’un “complot”, c’est à une toute autre hauteur, dans un autre champ, dans un tout autre domaine qui est celui de la métahistoire.

De notre point de vue, on pourrait très logiquement interpréter la crise 9/15 de 2008 comme une sorte de “complot” déflection-deception du Système contre lui-même. Il est alors entendu que nous considérons le Système comme une entité, voire une égrégore, dont l’activité répond à une psychologie intégrée et à une logique globale interne, et à niveau d’intelligence allant de la surpuissance extatique à l’autodestruction d’une stupidité avérée. En effet, la dynamique que nous baptisions “penser l’apocalypse” durant les années fin 2006-début 2008 avait été lancée par le Système lui-même (rapport Stern) ; c’est donc contre lui-même que la crise financière 9/15 est activée et se développe si on considère cette crise effectivement comme de type déflection-deception, destinée à détourner notre attention de la Grande Crise de destruction du monde per se. 9/15 concentre toute l’attention, toute la capacité d’alarme et de débat, toute la potentialité de réflexion autour de la problématique de la crise sectorielle de la finance enchaînant sur l’économico-sociale. C’est un domaine fécond, à la fois pour l’analyse critique, à la fois pour l’intérêt du public et des contestataires antiSystème, à la fois pour l’exercice du pouvoir, qui se trouve en plus “confortablement” installée sur de nombreuses références historiques, à la fois rassurantes et rationalisantes pour l’esprit. Ainsi disparut la dynamique du “penser l’apocalypse”, ainsi la Grande Crise de destruction du monde devint-elle, selon le mot d’Engelhardt, une “anti-nouvelle”, ou, mieux encore, une “non-information”

Enchaînement politique : chaîne crisique et infrastructure crisique

Le complot réussit au-delà de toute espérance, c’est-à-dire qu’il se dépassa lui-même, produisant de plus en plus de crises de toutes les formes, de tous les domaines sectoriels, dont on pourrait croire à première vue qu’elles poursuivirent et renforcèrent le travail de déflection-deception en accentuant l’impression de fragmentation et de cloisonnement empêchant la réalisation de la Grande Crise dans son ensemble. Mais qu’y a-t-il “au-delà de toute espérance” dans la situation que nous décrivons, sinon des domaines où l’on trouve brusquement des situations conjoncturelles qui ridiculisent l’espérance en question, qui trahissent le but recherché et découvrent ce qu’on a voulu dissimuler ?

D’abord, 9/15 n’aboutit pas au but opérationnel recherché. Ce ne fut pas une “crise” au sens initial du mot, – un paroxysme, suivi d’un apaisement, dans un sens ou l’autre, et d’un retour à l’ordre, d’une nature ou l’autre. La crise évolua en embourbement crisique si l’on veut, répondant ainsi d’une façon convaincante à une nouvelle définition du concept de “crise” déjà préparée par des séquences telle que celle de la “crise iranienne” démontrant son caractère chaotique d’embourbement depuis 2005. Nous nous retrouvâmes rapidement dans la situation décrite par la rapide définition mentionnée au début de notre Glossaire.dde du 12 janvier 2014 (la “crise d’effondrement du Système” constituant un événement central de notre temps, qui renvoie bien entendu à la Grande Crise de la destruction du monde, et vice-versa, les deux étant irrémédiablement liées jusqu’à se confondre dans telle ou telle occasion) :

«On observera ici, et cela vaut aussi pour d’autres articles du Glossaire.dde, que l’emploi généralisé du terme “crise” n’est pas nécessairement approprié selon la stricte définition de la chose ; mais il l’est, selon nous, si on situe cet emploi dans un contexte particulier, qui est effectivement celui que nous choisissons, que nous désignons explicitement ou qui est simplement implicite chez nous ; il s’agit du contexte de cette période spécifique de “fin de civilisation”, ou de “fin de ‘notre’ contre-civilisation” comme nous désignons la “civilisation” où nous nous trouvons depuis le début du XIXe siècle. La “crise” devient alors dans ce cas une circonstance d’une séquence temporelle et civilisationnelle plus large, plus ample et évidemment décisive, et une circonstance si fortement liée à cette “séquence temporelle et civilisationnelle” qu’elle en est d’une même substance. La “crise” devient une composante essentielle, et de plus en plus exclusive, du Temps Général que nous vivons, et elle se caractérise par une sorte de structuration, voire même jusqu’à représenter l’idée assez paradoxale, sinon oxymorique, d’une “paroxysme durable” qui devient de plus en plus un “paroxysme structurel”, qui devient la seule façon d’être de notre temps métahistorique.»

On sait comment les choses se sont déroulées depuis 9/15, accentuant les remarques ci-dessus. D’autres crises sont apparues et ont pris la même forme, ou plutôt la même absence de forme que 9/15, en même temps qu’un reclassement général des principaux centres du Système se faisait sous la forme du bloc BAO. Les crises se sont empilées dans divers domaines, sous la forme d’une chaîne crisique dans le chef du “printemps arabe”, pour former une infrastructure crisique, qui constitue une opérationnalisation générale de l’embourbement crisique et de l’utilisation du concept de “crise” comme matériel de base des relations internationales, et de la situation du monde en général. C’est notre situation actuelle...

Retour par le fenêtre : la crise du monde revient et devient politique

Le résultat est une situation générale sans précédent. La crise d’effondrement du Système, qui est décrite et opérationnalisée par la multitude de phénomènes crisiques constituant la substance de la situation générale du monde, et définissant l’essence de cette situation, englobe désormais toute notre époque. Rien ne lui échappe. D’une façon très logique, la Grande Crise de la destruction du monde, dont les manifestations ou ce qui est perçu comme ses manifestations se multiplient, a naturellement trouvé sa place dans cette “situation générale sans précédent”. La psychologie joue un rôle fondamental dans ce processus, elle qui est désormais d’une sensibilité exacerbée à tout ce qui concerne de près ou de loin le caractère crisique de cette “situation générale sans précédent” ; cela fait que tout événement naturel, climatique avec ses conséquences, etc., semblant hors des normes, – et l’interprétation dans ce sens est aisée, – est aussitôt interprétée comme une manifestation de la Grande Crise de destruction du monde et aussitôt intégrée dans cette “situation générale sans précédent”.

Ce phénomène d’intégration de la Grande Crise de destruction du monde, dont le principe et l’identification avaient été écartés par 9/15, fait que ce qui avait été chassé par la grande porte de 9/15 est revenu par la fenêtre, sans la moindre opposition de quiconque. Dans ce cas comme dans tant d’autres, on voit ce confirmer ce qu’on a défini depuis 2008 sous le terme “bloc BAO”, savoir que le Système, malgré ses fureurs de surpuissance, est dans une position de formidable fragilité (autodestruction découlant de la surpuissance) qui lui interdit de contrecarrer de tels événements comme celui du “retour par la fenêtre” de la Grande Crise de destruction du monde.

Nous observions ce phénomène, notamment dès le 22 juillet 2010, dans un texte sur l’“intégration de la crise climatique” (dans la crise d’effondrement du Système...). Nous proposions ainsi :

«La crise climatique est entrée dans la crise du système, elle s’est intégrée. Comme d’habitude, le système, d’une puissance inouïe, est d’une sottise à mesure. Il n’a pas su appréhender cette crise climatique selon ses propres paramètres (réduction conséquente de la consommation d’énergie, technologies “propres”, etc.) et il n’y parviendra pas parce qu’il est totalement impuissant à mettre un frein à sa boulimie de puissance. Il alimente donc l’élargissement radical de la crise, la transformation de crises sectorielles d’une part, de crises “naturelles” d’autre part, en des crises “politiques”, c’est-à-dire des crises métahistoriques selon la référence de la Grande Dépression (avec le Dust Bowl). Il accélère considérablement les conditions “objectives”, – ou, disons, les conditions “eschatologiques” de la mise en cause de lui-même par l’intégration des événements qu’il rencontre.

»Aujourd’hui, plus aucune catastrophe naturelle, même si elle est “réellement” naturelle, ne peut plus échapper à cette fatalité d’être considérée comme une conséquence de la crise du système, ou comme une conséquence de la crise climatique dans la mesure où cette crise climatique est la conséquence de la crise du système. C’est une machinerie infernale, qui s’ajoute à d’autres machineries du même genre, qui alimente évidemment la crise psychologique générale (notre “épuisement psychologique”) dont on ne cesse de relever les effets dans tous les domaines. De ce point de vue également, à côté des amuse-bouche sur le pourcentage de la responsabilité humaine dans le global warming, histoire d’animer les talk-shows, la crise climatique s’est installée dans notre tête et dans notre psychologie comme un enfant difforme et infâme de la crise du système. Le DVD montrant le flot de pétrole s’échappant de la conduite BP au fond du Golfe du Mexique n’a pas fini de faire des dégâts dans nos psychismes.»

La crise du monde dans toute son ampleur, accusatrice du Système

Ce processus s’est poursuivi et il est désormais bien rodé. On comprend l’amertume d’Engelhardt devant la disparition dans “les nouvelles” de la crise climatique (la Grande Crise...), mais on le jugera infondé par le fait même que nous avons décrit : l’intégration de la Grande Crise de destruction du monde. La psychologie, puis le jugement, ont entériné cela, comme nous l’avons noté dans plusieurs textes récents, si bien qu’en n’étant guère identifiée pour ce qu’elle est, la “Grande Crise...” est partout présente. Plus encore, elle est implicitement identifiée pour ce qu’elle est, à savoir la conséquence directe des systèmes développés par notre contre-civilisation, donc conséquence à la fois symbolique et eschatologique du Système ; notamment et essentiellement par conséquent, son caractère eschatologique ne peut plus être ni dénié, ni écarté... Cette fois, alors qu’elle est de retour, elle trouve le Système totalement sur la défensive, totalement impuissant, alors même qu’il en est lui-même à subir sa propre crise d’effondrement (bien plus que la gérer, cela va sans dire). C’était le constat que nous faisions le 16 septembre 2013, commentant une initiative-Système face à la Grande Crise de l’effondrement du monde, qui était aussi une aveu du Système de sa propre responsabilité dans cette Grande Crise...

«Le “rapport Stern” était un document recommandant une stratégie de lutte contre ce processus, avec comme philosophie implicite qu’il existait effectivement une possibilité d’infléchir la courbe générale de déstructuration et de dissolution de l’environnement. Il s’agissait de la filière générale de négociations diverses concernant la régulation de production de gaz à effets de serre, de transformation des processus de production d’énergie et de sources d’énergie, etc. Il s’agissait donc d’une sorte de “plan général” de contre-offensive, pour infléchir d’une façon décisive le fonctionnement du Système et éviter les principaux effets catastrophiques de la crise environnementale. En un sens, la menace eschatologique de la crise environnementale n’était justement pas perçue comme eschatologique, puisqu’il était admis qu’une action concertée pouvait en écarter les principaux effets.

»Sept ans plus tard, avec la création du CSER comme événement symbolique, on peut mesurer le chemin parcouru dans le sens de la dégradation extraordinairement rapide de la situation, et l’impuissance totale des élites-Système à incurver la course du Système. C’est à ce point, dans le domaine le plus spectaculairement effrayant de la “destruction du monde”, qu’on peut mesurer la validité matérielle, – dans le domaine de la Matière elle-même, censée être pourtant le moteur du Système, – que l’équation surpuissance-autodestruction prend toute sa force. La création du CSER signale en effet, principalement, deux grands constats, qui prennent acte de la modification complète de la perception de la situation par rapport à “l’époque” du rapport Stern.»

Nous sommes désormais “pensés par l’apocalypse”

Notre conclusion de cette description d’une évolution ultra-rapide d’intégration de phénomènes sans précédent, – la crise d’effondrement du Système, la Grande Crise de la destruction du monde, la responsabilité directe de la première comme cause essentielle de la seconde, – se trouve dans la description d’un renversement complet du processus de jugement de la situation générale de notre pensée. Nous n’en sommes plus à tenter de “penser l’apocalypse”, nous en sommes au stade où l’apocalypse commence à nous penser, plus encore, où l'apocalypse nous pense déjà complètement, – où, désormais, nous sommes “pensés par l’apocalypse”. Nous avions voulu maîtriser (le rapport Stern) ce que nous identifiions comme un danger majeur mais le Système a évidemment sabordé cette tentative qui l’aurait rapidement mis en accusation en introduisant des facteurs (eschatologiques) qu’il ne contrôle pas. L’inverse complet s’est réalisé, en accouchant d’une situation pire pour le Système, la pire qu’on puisse imaginer : désormais, c’est Notre Tout Crisique qui est devenu eschatologique, la crise climatique transmutée en Grande Crise de destruction du monde, nos crises sectorielles réalisées et intégrées en une immense crise d’effondrement du Système, et les deux branches étant elles-mêmes intégrées.

Les événements terrestres ne constituent plus des catégories à part, faites pour nous interdire une pensée générale et intégratrice, ils sont forcés de s’intégrer dans le courant “apocalyptique”. Ils ne présentent plus aucune cohérence interne, ils se développent dans un désordre général qui porte chaque jour témoignage de cette situation apocalyptique. Leur opérationnalisation interne est elle-même devenue complètement chaotique, dans un “monde antipolaire” qui refuse désormais tout contrôle humain. Chaque nouvel épisode crisique nous montre cela, jusqu’aux plus infimes et grotesques péripéties (voir, pour le plus récent et pour le grotesque, l’épisode “Victoria Nuland-Fuck” lié à l’Ukraine [le 7 février 2014]).

Avec 9/15, le Système croyait échapper au pire de ce qu’il pouvait craindre avec une classification des événements le mettant directement en question en imposant, contre le champ apocalyptique ouvert par le rapport Stern, des événements terrestres (9/15, l’énorme crise financière) qui, par leur ampleur, écartaient la terrible menace du “penser l’apocalypse”. Il y est aujourd’hui complètement soumis, dans un renversement stupéfiant, qui est bien plus qu’une inversion vertueuse, qui est une révolution de l’esprit dont nous allons découvrir les conséquences absolument prodigieuses remettant en cause plus de 3-5 siècles de civilisation transformée en contre-civilisation. Nous sommes soumis aujourd’hui, comme l’on dit d’un combattant vaincu, par ce renversement complet des exigences de la logique des événements. Nous (y compris les autorités-Système, et les autorités-Système en premier, dans un bouleversement terrifiant pour elles et dont il faut se réjouir au plus haut point), – nous n’intégrons absolument pas le “penser l’apocalypse” tout en le contrôlant, mais nous sommes intégrés de toute force par les événements dans un “penser l’apocalypse” qui nous a échappé, qui se manifeste dans des événements supérieurs et incontrôlables, manifestement de nature supra-humaine, qui nous domine absolument et nous emporte comme fétus de paille. Nous, – c’est-à-dire lui, le Système, ou “toi, le venin”, – le Système a tout perdu au change : refusant le “penser l’apocalypse” comme un des domaines de sa réflexion, il est devenu lui-même “pensé par l’apocalypse”, il a été annexé par l’apocalypse...

Ainsi, comme le constate Engelhardt, effectivement la crise climatique en tant qu’elle opérationnalise et symbolise absolument la Grande Crise de la destruction du monde n’est pas dans les nouvelles. Mais elle n’est pas anti-news pour autant. Elle est devenue la substance fondatrice, prégnante, omniprésente de l’information et même du système de la communication, en intégrant absolument la crise d’effondrement du Système.... Ce sont les crises accumulées par le Système depuis 2008 qui forment ces chaînes crisiques, cette infrastructure crisique, qui s’insèrent dans un ensemble qui porte la marque de la crise dite de l’apocalypse. Nous n’avons plus à chercher à “penser l’apocalypse” car voici la Grande Nouvelle  : désormais, l’apocalypse pense pour nous, comme elle nous pense...

... Cela dit sans autre constat que ce soit, ni terreurs horrifiées, ni joie exacerbée et un peu hystérique, non. Il s’agit d’un constat. Il correspond à ce que nous jugeons de la situation et nous affirmons là-dessus tout ignorer, et tout vouloir ignorer pour écarter les pressions trompeuses de l’affectivité humaine, de ce que ce constat signifie et nous réserve. Mais nous ne voyons dans la perspective aucune fatalité que notre raison (suspecte, puisque sensible à la subversion) pourrait nous suggérer. Nous sommes dans une situation qui n’est plus ni dans notre pouvoir, ni dans notre perception, et dont les protagonistes nous dépassent.