Macron, la tragédie sans bouffe ?

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Macron, la tragédie sans bouffe ?

Une expression qui refléte bien la très-haute estime où nous tenons cette “étrange” époque, c’est l’expression d’un sujet du  Glossaire.dde de  “tragédie-bouffe”. C’est dire l’intérêt que nous mettons dans notre démarche lorsque nous sommes conduits à nous poser la question, – à propos de Macron et  de son interview à  The Economist  suivant son discours du 27 août, – de savoir si cet homme politique qui prétend à la dignité de chef d’État puisqu’il en occupe la fonction n’est pas en train d’atteindre à la perception que notre “étrange” époque, derrière son masque-bouffe clinquant et bling-bling de communication, est d’abord une immense “tragédie sans bouffe”, puisque époque de la Fin des Temps.

L’interview ci-dessous, publiée par  Figaro-Vox  le 8 novembre s’adresse à Arnaud Benedetti, professeur en communication à Paris-Sorbonne et auteur du  Coup de com’ permanent (éd. du Cerf, 2018) souvent sollicité sur les médias (LCI, Figaro-Vox, etc.), sur la question de la communication, notamment celle de Macron, dans les événements en cours. On notera que son intérêt jusqu’ici portait essentiellement, voire exclusivement, sur les événements intérieurs du quinquennat Macron (affaire Benalla, Gilets-Jaunes), et fort peu, si pas du tout, sur les événements extérieurs. Cette fois, au contraire, il traite essentiellement, – c’est d’ailleurs tout le sens affirmé de l’interview,– sur l’événement purement extérieur, même s’il a évidemment et nécessairement une dimension et des effets intérieurs, qu’est l’interview à  The Economist.

De façon très significative, alors qu’il acte l’échec de la communication qu’avait déployée Macron comme stratégie de départ de son quinquennat, Benedetti en arrive à constater que Macron se trouve confronté avec les problèmes tragiques de cette “étrange” époque. (« Le charme communicant n’opérant plus, la politique, la vraie, celle du conflit, des linéaments de classes aussi, des inquiétudes existentielles collectives est revenue. ») Il reconnaît alors cette attitude que montre Macron, que nous avons observée depuis le 27 août, d’accepter cette confrontation, en n’hésitant plus à clamer que “le roi est nu”, – tout en faisant (Benedetti) les réserves du communicant qui constate que cette façon de se hausser (de se “re-présidentialiser”, dit-il) ne conduira nullement Macron à des issues politiques triomphales, – tant et tant s’en faut, face à la crise qui engloutit notre civilisation, que telle issue est nécessairement impossible...

« Son ton prophétique, inquiet vise à le “re-présidentialiser”, à le hausser aussi au niveau d’une Histoire lourde et hors-normes, comme s’il voulait être “l’homme du destin” ainsi que Churchill le disait de De Gaulle en juin 1940.  [...] Le risque est néanmoins d’apparaître comme un “prophète désarmé”. On sait depuis Machiavel qu’il s’agit là du sceau de la pire des faiblesses pour le Prince. »

Cela est donc juste mais cela n’est pas l’essentiel : ni Machiavel, ni de Gaulle, ni quelque Prince ou héros de la métahistoire que ce soit, ne pourraient rien aujourd’hui contre l’immense crise qui nous écrase. La lucidité du constat et les rares précautions à prendre sont les seules choses qu’un “prophète” ou qu’un “Prince“ puisse offrir à ses mandants, – voire avec un secret espoir que la chose aille aussi vite que possible, “et que la Bête meurt” enfin... Que le prophète (comme image d’un être humain hors des standards) soit “désarmé”, qui s’en étonnerait car qui pourrait dire quelle “arme” humaine pourrait exister aujourd’hui face à cette cataracte, cette tempête qui pulvérise la civilisation et secoue le monde ?

Benedetti juge que « tout se passe comme si le chevénementisme de sa jeunesse en venait à irriguer son propos » (la référence est bonne, et l’ambiguïté du propos ne permet pas de savoir si Macron a été tenté par le chevènementiste dans sa jeunesse). D’ailleurs, il a  le soutien de Chevènement, comme il a celui de Védrine, c’est-à-dire des rares (vieux) hommes politiques français ayant encore une vue globale et réaliste du monde, c’est-à-dire de la crise du monde. Ainsi, dit Benedetti, Macron est « en quelque sorte un Giscard qui aurait compris pour reprendre la formule d’Aron que “l’histoire est tragique” ». (C’est Françoise Giroud, ministre de quelques jours chez Giscard, qui avait fait cette remarque que Giscard ne croyait pas que “l’Histoire est tragique”.)

Cette analyse nous sied. Benedetti pose que Macron, avec ses interventions, acte “l’échec de son idéal” qu’est la communication maîtrisée et manipulée, c’est-à-dire faussaire et trompeuse, véritable rejeton de l’inversion de l’époque. Drôle d’idéal ! C’est déjà une vertu que cet homme (Macron), chargé de tant de préjugés, de défauts, de visions modernistes faussaires, soit parvenu à distinguer certaines  vérités-de-situation  fulgurantes de la Grande Crise d’Effondrement du Système.

Cela ne signifie pas qu’il ne continuera pas à manœuvrer dans sa politique intérieure, de se rendre détestable en nombre d’occasions, impopulaire, etc., car il conserve ses traits de caractère dont nombre sont assimilables à des défauts parfois insupportables. On voit néanmoins que son évolution de la perception de la situation du monde l’a rendu extraordinairement prudent dans sa volonté de réformisme et de modernisation de la “société” [?] française. C’est Julien Dray qui disait avant-hier sur LCI que les événements extérieurs dans le monde, toutes les révoltes  qui éclatent, marquent profondément Macron et le conduisent à l’attentisme, au louvoiement pour les réformes-en-France, notamment celle des retraites, parce qu’il est devant l’énigme de la possibilité affreuse pour lui d’une reprise brutale d’une colère française absolument possible, un épisode “Gilet-Jaune” multiplié par dix, transcendé par l’extraordinaire brouhaha extérieur, – par la “giletjaunisation du monde”, comme dit Frédéric Taddei.

Macron n’a pas abandonné la pratique de la com’. Simplement, il l’a mise à l’épreuve de ce qu’il a mesuré de la crise du monde, ce qui n’est déjà pas si mal. C’est dans tous les cas un signe que cette crise pénètre tous les esprits puisqu’elle frappe toutes les psychologies. Quel dirigeant pouvait plus sembler issu du Système, et absolument accointé avec le Système, que le Macron fraîchement élu de mai 2017, objet absolument immanquable de tous les sarcasmes et les haines antiSystème ? (Et nous n’étions pas les derniers.) C’est pourtant le même homme qui, aujourd’hui, est vilipendé par ceux de ses “compagnons” qui l’accueillirent comme un sauveur et qui, eux, n’ont jamais osé regarder la vérité-de-situation du monde dans les yeux, – Merkel en premier, le résidu politique le plus représentatif de cette caste des zombieSystème devenus orques de la Fin des Temps, terminant son temps de service avant de prendre sa place dans la poubelle postmoderne de l’Histoire.

dedefensa.org

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« Macron prend acte de l’échec de son idéal »

Figaro-Vox : « En donnant une interview iconoclaste à ‘The Economist’, dans laquelle il s’en prend pêle-mêle à l’OTAN ou encore à la règle des 3 %, le chef de l’État réaffirme-t-il son rôle de leader sur la scène internationale ? »

Arnaud Benedetti : « Il se veut un lucide agitateur d’idées. Il intériorise le désordre international pour livrer une analyse qui prend à revers pour une part le logiciel politique qui fut le sien durant la campagne présidentielle. La mondialisation n’est plus heureuse, elle est inquiète. L’irénisme n’est plus de mise. C’est une vision plutôt sombre, au demeurant assez réaliste, de la nouvelle scène mondiale qu’il véhicule. Il prend acte de l’échec en quelque sorte de son idéal. Pour autant, ce chant un peu désespéré se veut volontariste. Il essaye de rétablir, de restaurer le politique en instrument de maîtrise et cet instrument de maîtrise c’est le retour à une Europe-puissance qui ne fait pas du marché, de l’économie sa finalité exclusive. D’où son insistance sur la notion de souveraineté, sur les questions de défense et de technologie. Sa lecture est désormais bien plus régalienne qu’économique. La critique du dogme des 3% constitue peut-être la meilleure illustration de cet infléchissement. Tout se passe comme si le chevénementisme de sa jeunesse en venait à irriguer son propos. Dans les faits, il métabolise la critique des populistes dont il a fait ses adversaires pour les contourner par un appel à une Europe qui se vertébrerait par le haut. Le problème c’est qu’il se heurte à la realpolitik dont il se veut aussi l’apôtre. Nonobstant les avancées qu’il prétend percevoir chez certains de ses homologues, Emmanuel Macron est pour l’instant un homme assez isolé. Son diagnostic sur l’Union européenne comporte un angle mort: le besoin de démocratie exprimé par les eurocritiques. Or il n’existe pas à ce stade d’autre forme politique authentiquement démocratique que celle de l’État-nation. Cet impensé de la rhétorique macroniste résonne comme une limite à l’aggiornamento que le Président appelle de ses vœux, non sans énergie. »

Figaro-Vox : « Le chef de l’État brosse son lecteur anglais dans le sens du poil… après avoir fait la même chose auprès des lecteurs de Valeurs Actuelles sur l’immigration. Fidèle en cela à la stratégie originelle du macronisme ?»

Arnaud Benedetti : « Le macronisme en effet à un petit côté transformiste. Comme s’il s’agissait de “trianguler” en permanence et en surface. La surface des choses c’est sa com’  le choix entre autres de ses relais médiatiques. Il adresse des signaux, des clins d’œil, sans pour autant dire exactement ce que les publics auxquels il s’adresse souhaitent entendre. Il les reconnaît pour autant, – ce qui déjà à l’heure du “politiquement correct” constitue une transgression. Il désigne moins l’adversaire, se résout à moins le stigmatiser, il “conflictualise” moins, il conceptualise plus, il est moins adepte de Carl Schmitt mais plus d’Alain. »

» Tout le problème néanmoins consiste à demeurer audible, lisible, cohérent. Macron a quand même vendu cette idée qu’il était d’abord l’homme qui ne changeait pas, a contrario de ses prédécesseurs et des “politiques” traditionnels que des opinions dubitatives et déniaisées soupçonnent d’une versatilité de circonstances. Afin sans doute d’atténuer cette banalisation et non sans conviction certainement, le Chef de l’État argue non sans raison qu’il fait avec un monde entré en convulsions, en anomie . Il est en quelque sorte un Giscard qui aurait compris pour reprendre la formule d’Aron que “l’histoire est tragique”. Il professe cette idée à plusieurs reprises, parfois avec une surabondance de coquetteries, dans l’entretien accordé à ‘The Economist’. Son ton prophétique, inquiet vise à le “re-présidentialiser”, à le hausser aussi au niveau d’une Histoire lourde et hors-normes, comme s’il voulait être “l’homme du destin” ainsi que Churchill le disait de De Gaulle en juin 1940. D’ailleurs le choix d’un média anglais pour parler de haut, réactive quelque part aussi cet imaginaire. Le risque est néanmoins d’apparaître comme un “prophète désarmé”. On sait depuis Machiavel qu’il s’agit là du sceau de la pire des faiblesses pour le prince. »

Figaro-Vox : « À mi-mandat, quel bilan faites-vous de la révolution communicante portée par Emmanuel Macron ? »

Arnaud Benedetti : « Macron a cru maîtriser la com’. La distance, le surplomb, l’art du récit médiatique ont été au seuil du mandat les vecteurs de sa façon d’être au monde. Il a cru que l’ère de la com’ n’était pas aussi bousculée qu’elle ne l’était par le surgissement de ce nouvel espace public que la combinaison de l’info permanente et des réseaux a fait advenir. Ses succès initiaux, alors que beaucoup lui prédisaient un maelström social sur le code du travail ou sur le changement de statut de la SNCF, l’ont sans doute aussi éloigné de la réalité sociale du pays, de sa fragmentation, de la cornerisation de nombre de ses territoires, du déclassement de segments entiers de la population. »

» Le social l’a d’autant plus rattrapé qu’il donnait le sentiment de n’y voir qu’une survivance obsolète du passé. Ses petites phrases intentionnelles ou non, délibérées ou saisies sur le vif l’ont exposé à la vindicte qui est l’arme fatale des invisibles, des oubliés, de celles et ceux qui se sentent méprisés. L’épisode Benalla a infusé un “vent mauvais” dans les tréfonds de l’opinion, il a précédé la colère des gilets jaunes et lui a conféré, inconsciemment ou pas, une partie de son souffle dévastateur. Dès lors le doute s’est installé, y compris chez les éditorialistes les plus enclins à accorder leur bienveillance au Président. Le charme communicant n’opérant plus, la politique, la vraie, celle du conflit, des linéaments de classes aussi, des inquiétudes existentielles collectives est revenue. Il n’y a pas eu de révolution communicante mais un essoufflement progressif de la com’ comme instrument de gouvernement. »

Interview de Paul Seguy, pour Figaro-Vox

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