L’Ukraine, la Russie et la Raison

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L’Ukraine, la Russie et la Raison

• Le commentateur Andrew Korybko évoque dans un texte rapide et incisif comme un éditorial définitif, les alternatives envisageables à une victoire totale de la Russie en Ukraine. • Cela implique des accords, des traités, des promesses entre adversaires jurés devenant soudain partenaires de bonne foi. • C’est donner à la raison devenue Raison un rôle qu’elle n’a jamais pu tenir et qui a débouché sur la GrandeCrise. • Alors, que faire ? Pas de réponse, nous ne savons plus que ce qu’il ne faut pas faire.

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Nous allons d’abord reprendre un très récent texte (de ce même 10 août) d’Andrew Korybko que nous jugeons très caractéristique d’une pensée rationnelle et modérée qui est : “Défendre la Russie, cela sera sans doute (certainement) possible en signant un accord de compromis plus qu’en remportant une victoire totale en Ukraine”.

C’est une pensée qui rejoint celle de “néo-occidentalistes” russes (entente armée avec l’Occident, sur un pied de guerre et prêts à la riposte) qui poursuivent en la nuançant en fonction des récents événements la pensée nettement occidentaliste (entente totale jusqu’à l’intégration) avec l’Occident durant les années 1985-2005. Insistons sur ce point : la démarche de Korybko est moins marquée par la faiblesse, la bassesse ou la trahison selon des jugements abrupts, que par une “raison pure” tablant que la vertu de la raison est universellement distribuée et qu’elle finira par s’imposer si les conditions qu’on suscite y invite ; — et ainsi reviendrons-nous, nous tous, à la raison.

Le texte de Korybko, ci-dessous, a été publié sous le titre

« La Russie cesserait-elle vraiment d'exister sans une victoire maximale dans le conflit ukrainien ? ».

« Fin juillet, l'ancien président russe et actuel vice-président du Conseil de sécurité, Dmitri Medvedev, a déclaré : « Notre mission commune est de préserver notre pays. La seule façon d'y parvenir est de remporter la victoire dans cette opération militaire spéciale.» Officiellement, la victoire est définie par les autorités, de Poutine jusqu'aux échelons inférieurs, comme la démilitarisation et la dénazification de l'Ukraine, le rétablissement de sa neutralité constitutionnelle et la reconnaissance officielle par Kiev de la perte de cinq régions.

» Une victoire maximale serait le meilleur moyen de garantir les intérêts nationaux globaux de la Russie. Toutefois, même si tous les objectifs susmentionnés ne sont pas atteints à la fin du conflit, selon une estimation coûts-avantages hypothétique de Poutine, la Russie survivrait probablement. Ce scénario ne peut être écarté, le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, ayant récemment réaffirmé l'engagement de son pays envers “l'esprit d'Anchorage”, selon lequel Poutine cesserait les hostilités si Trump obtenait de Zelensky la cession du Donbass.

» La nouvelle « guerre d'usure » menée par l'Occident (notamment les États-Unis et la France) contre la Russie, sur le front ukrainien, qui cible également les infrastructures logistiques civiles et résulte de la stratégie de Trump visant à “désamorcer” les tensions avec la Russie, pourrait également modifier les calculs de Poutine si elle s'intensifiait radicalement. Ces facteurs ne sont pas évoqués pour suggérer que la Russie devrait renoncer à sa quête d'une victoire maximale, mais simplement pour souligner les raisons pour lesquelles elle pourrait y renoncer, ce qui alimente la réflexion suscitée par la remarque de Medvedev.

» Si l'Ukraine demeure militarisée, n'est pas dénazifiée, ne rétablit pas sa neutralité constitutionnelle et/ou refuse de reconnaître officiellement la perte de cinq régions à la fin du conflit, la Russie survivrait probablement pour les raisons suivantes. La militarisation continue de l'Ukraine inciterait la Russie à suivre le même rythme, tout comme celle de l'OTAN (et surtout de l'Allemagne), perpétuant ainsi leur course aux armements.

» Le maintien de l'Ukraine comme État nazi après Maïdan contraindrait la Russie à redoubler d'efforts dans ses politiques de désinformation, d'éducation aux médias et de “sécurité démocratique”, et à affiner sa politique interethnique pour se prémunir contre les menaces idéologiques que cela engendrerait. La fusion des cultures militaire et sociale, comme l'avait suggéré l'ancien haut responsable des services secrets russes, Andreï Bezroukov, serait également une solution. La menace que représente le manque de neutralité de l'Ukraine pourrait être contrée par les missiles balistiques intercontinentaux Sarmat russes, afin de dissuader les déploiements de l'OTAN.

» Enfin, les conséquences humanitaires du maintien par Kiev du contrôle d'une partie des territoires contestés pourraient être atténuées par un accord négocié par une tierce partie, permettant aux résidents concernés de migrer vers la Russie. Cependant, même l'absence d'un tel accord n'aurait aucune conséquence existentielle pour la Russie. L'essentiel, dans cette réflexion, qui rappelle le scénario évoqué fin mai par Vasily Kashine, expert russe de haut niveau, est que la Russie maintienne le rythme de la course aux armements et que sa population conserve sa résilience.

» Même en cas de victoire totale de la Russie, les États-Unis ont déjà établi un cordon sanitaire informel autour d'elle dans l'Arctique et la mer Baltique (grâce à une coalition britannique), en Europe centrale (grâce à une coalition polonaise), le long de toute la périphérie sud de la Russie (grâce à une coalition turque) et en Asie du Nord-Est (grâce à une coalition japonaise). Cela soulève toute une série de menaces qu’il n’est pas possible de détailler dans la présente analyse, mais qui donnent du crédit à l’avertissement de Bezrukov selon lequel la Russie pourrait être embourbée dans sa “nouvelle guerre” contre l’Occident pendant des décennies. »

Bien entendu, nous sommes d’un avis complètement opposé à celui de Korybko, non pas par goût de la poursuite d’une guerre totale “jusqu’à la victoire totale” en Ukraine, ni par le bonheur de voir cette “victoire totale” transformée en “guerre totale” entre la Russie et l’Occident-compulsif, mais pour des raisons purement objectives que nous allons détailler. Cela laisse très peu d’espoir, sinon aucun, pour une issue constructive dans les conditions existantes, et nous le savons pertinemment sans que cela ne provoque chez nous une satisfaction particulière. Simplement, la raison, la véritable raison guidée par l’expérience et l’intuition, nous fait penser qu’aucune issue “raisonnable”, comme celles qu’évoque Korybko, n’est actuellement concevable.

Ce verdict totalement pessimiste est fortement nuancé par le constat que l’analyse de Korybko implique la prise en compte de facteurs actuels, c’est-à-dire de facteurs supposés fixes alors qu’ils ne le sont pas. C’est un sophisme du type qui fait confondre la météo du temps qu’il fait tel jour en un lieu donné et le climat qui caractérise la situation terrestre globale.

Les déraisons de la raison

La raison qui caractérise toutes les analyses de Korybko lui fait évoquer des situations alternatives toutes basées sur des accords sinon des traités passés ou signés entre les différentes parties (qui pulluleront, si l’on comprend bien). Qui peut défendre un instant une telle hypothèse ? Nous sommes venues de la “souveraineté limitée” du temps de Brejnev aux aventures allant des promesses faites à la Russie en 1990-1991, aux galéjades accords de Minsk, pour aboutir à l’actuelle saga concernant divers théâtres (Iran surtout) de mémorandums, accords même temporaires, négociations de bonne volonté soulignées d’attaques traîtresses pratiquement en même temps, de faux-contrats et ruptures de contrats, etc., — tout nous montre l’incapacité, voire l’absurdité de construire un avenir même très limité sur des engagement fondés sur la raison, et donc la bonne foi.

Par conséquent, toute solution alternative sera soumise aux mêmes menaces que celles qu’évoque Korybko en cas de “victoire totale”. Tout subsistera, y compris le “cordon sanitaire” évoqué dans le paragraphe final du texte

« Même en cas de victoire totale de la Russie, les États-Unis ont déjà établi un cordon sanitaire informel autour d'elle dans l'Arctique et la mer Baltique (grâce à une coalition britannique), en Europe centrale (grâce à une coalition polonaise), le long de toute la périphérie sud de la Russie (grâce à une coalition turque) et en Asie du Nord-Est (grâce à une coalition japonaise). Cela soulève toute une série de menaces qu’il n’est pas possible de détailler dans la présente analyse, mais qui donnent du crédit à l’avertissement de Bezrukov selon lequel la Russie pourrait être embourbée dans sa “nouvelle guerre” contre l’Occident pendant des décennies. »

La psychologie de la raison

Les alternatives évoquées par Korybko et par Kashine sont clairement indiquées comme nécessitant “essentiellement” deux facteurs fondamentaux. L’ensemble figure même dans le ‘chapô’ mis en tête du texte du premier dans sa présentation originale (en anglais), reprenant mot pour mot la phrase suivante reprise dans le texte :

« L'essentiel, dans cette réflexion, qui rappelle le scénario évoqué fin mai par Vasily Kashine, expert russe de haut niveau, est que la Russie maintienne le rythme de la course aux armements et que sa population conserve sa résilience.»

On peut admettre à l’extrême limite l’argument du “rythme de la course aux armements” mais comment soutenir sérieusement celui de la “résilience de la population“ alors que l’affaire ukrainienne se serait terminée sur un compromis qui serait vécu comme une défaite humiliante de la Russie et avec des “partenaires” qui auraient toutes les raisons du monde de poursuivre, sinon d’accentuer leur campagne antirusse et russophobe ?

Psychologiquement, et à moins d’un très-possible coup d’État de la fraction dure de la direction russe, le choc psychologique subi par les Russes entraînerait le désordre civil et peut-être bien ce morcellement de la Russie que Korybko prétend éviter.

Les difractions de la raison

Ceci est, à la différence de ce qui a précédé et qui a souvent été débattu, notre argument principal, — nous dirions, “principal” de façon écrasante. Il marque la plupart des analyses faites aujourd’hui (en un jour donné et concernant une crise donnée, — météo contre climat), et d’une façon générale les travaux des prospectivistes partant de la situation de l’Ukraine.

Korybko évoque, en même temps que l’évolution de la Russie qu’il semble considérer comme un pays solitaire et sans alliés, la position évolutive des “partenaires” (USA, pays européens et autres composants du “cordon sanitaire”) et autres acteurs comme étant la continuation imperturbable de celle qu’on observe aujourd’hui.

• Peut-on croire que rien n’arrivera aux USA, dans les pays européens, etc. non pas d’ici 2030 (date qui semble fasciner nos prévisionnistes et leurs boules de cristal), mais simplement dans les prochains mois et la prochaine année (élections de novembre aux USA, présidentielles en 2027 en France, élections en Pologne et en Allemagne, etc.) ? Et peut-on croire que cela n’aura aucun effet dans leur politique vis-à-vis de la crise ukrainienne, sans parler de leur situation intérieure ?

• Peut-on croire que la guerre en Iran se terminera très vite, très bien, à la satisfaction de tous en nous ramenant à la case “départ” ? Qu’elle ne continuera pas à morpher en un conflit principal qui touchera évidemment le théâtre ukrainien et la Russie dans un sens tout à fait nouveau où l’Iran apparaîtra comme une puissance majeure à laquelle le sort de la Russie ne pourra être indifférent ?

• Peut-on croire que la Chine observera tout cela, y compris la “coalition” formée par le Japon pour curieusement faire pression sur la Russie prioritairement, avec un flegme qui paralyserait sa pensée stratégique et ses actes ?

• Enfin, et de façon plus générale, — et peut-être plus que tout puisqu’on parle de “résilience” des populations, — peut-on croire que les populations des pays américanistes-occidentalistes cesseront brusquement leur poussée de plus en plus populistes et contestataires, alors que les différents “complots” des maîtres du monde, de Epstein au COVID, font eau de toutes parts, jusqu’au sein même du Système (Fauci) ?

Les infortunes de la Raison

Nous savons bien, selon nos convictions et les propos que nous cessons de répéter que, depuis l’irruption de Descartes-Voltaire et le “déchaînement de la Matière” la raison, déjà fort prétentieuse, a prétendu se majusculer et qu’en fait elle a basculé dans la “raison-subvertie”. Elle est devenue Raison et a présidé à la catastrophe qui s’achève aujourd’hui en GrandeCrise.

Les raisonnements qui continuent à s’en remettre aveuglément à elle, même avec la meilleur foi du monde, subissent le contrecoup de la chose et tombent dans tous les pièges possibles. Ils ne peuvent bien entendu admettre que l’avenir qui nous est réservée dépasse très largement la Raison, dont elle se rit sans plus s’en dissimuler. Cela, comme disait Jacques-Bénigne Bossuet :

« Mais Dieu se rit des prières qu'on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s'oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. »

Nous, nous parlons nécessairement d’un autre monde, d’un monde nouveau et différent, dont nous ne savons rien sinon que nous y sommes entrés.


Mis en ligne le 10 août 2026 à 18H45