Londres invente le porte-avions neuf, sans avion, désarmé et soldé au bout de 3 ans

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Les premières informations sont publiées sur les résultats de la grande Strategic Review du gouvernement Cameron, destinée à déterminer les réductions budgétaires de la défense britannique. Le Telegraph en donne un aperçu assez complet, ce 19 octobre 2010.

C’est l’étonnante aventure des deux nouveaux porte-avions de la Royal Navy qui nous intéresse… Un porte-avions acheté parce qu’il serait plus coûteux de l’abandonner, en service pendant trois sans un seul avion sur son pont d’envol, désarmé trois ans après sa mise en service, offert éventuellement aux enchères à une marine étrangère plus argentée… Voilà ce que sera le destin typiquement postmoderniste du HMS Queen Elizabeth.

«The decision on the new carriers has been at the heart of tense and prolonged Whitehall negotiations over the future of the Armed Forces. Due to cost almost £6 billion, they were demanded by the Navy but strongly opposed by the Army and by General Sir David Richards, the Chief of the Defence Staff.

»The final plan for the carriers was approved by the Cabinet on Monday, at a meeting in which Mr Cameron told ministers that the decisions on the future of the Armed Forces, had been “the hardest thing I have had to deal with” since entering No 10”.

»On Tuesday, the Prime Minister will outline a timetable under which Britain’s one fully operational aircraft carrier, HMS Ark Royal, is immediately retired. The Navy’s other carrier, HMS Illustrious, will continue to function as a helicopter platform stripped of jets before retiring in 2014.

»The first of the new carriers, HMS Queen Elizabeth, will enter service in 2016, configured to carry helicopters, not jets. The second new carrier, HMS Prince of Wales, will arrive in 2019. At that point, HMS Queen Elizabeth will be put into “extended readiness”, effectively mothballed indefinitely.

»Government sources indicated that the Queen Elizabeth was unlikely to return to service after that, and could well be sold to another country to recoup some of the cost of building it. “There are no plans for it after 2019 and it could well be sold. No one wanted the second carrier but we had no choice,” said one source. “No one is pretending this is an ideal situation, but this is what we were left with.”

»A senior defence source added: “This is not a perfect set of circumstances. There is no political benefit for us but it is the right thing for the country. It would have been more expensive to cancel than build the aircraft carrier.”»

A propos du second porte-avions, le HMS Prince of Walles (celui qui aura des avions), le ministre de la défense Liam Fox a expliqué aujourd’hui qu’il serait équipé pour emporter des avions à décollage et atterrissage conventionnels (le Telegraph du 19 octobre 2010 également), avec cette intéressante précision (le souligné en gras est de notre fait) : «French and American fighter jets will use British Navy aircraft carriers as budget cutbacks trim the Armed Forces, the Defence Secretary Liam Fox has suggested. Dr Fox said it was important to have “maximum flexibility” and said American or French aircraft would offer “a new capability”.»

Notre commentaire

@PAYANT Pour une fois, on acceptera les jérémiades des politiciens au pouvoir (conservateurs et libéraux-démocrates) accusant leurs prédécesseurs (néo-travaillistes, de Blair à Brown) d’avoir enfermé les forces armées britanniques dans un dilemme rocambolesque et grotesque à la fois. Il semble en effet que ce soit les divers contrats et engagements pris avant la décision finale concernant le premier porte-avions, qui conduisent à la situation rocambolesque où l’abandon du HMS Queen Elizabeth coûterait plus cher que sa commande effective. On commandera donc le HMS Queen Elizabeth, mis en service effectif en 2016, mais sans avion à son bord puisque les Sea Harrier actuels sont retirés du service et que le JSF-Godot n’est pas attendu, s’il arrive jamais, avant 2020 au mieux. Entretemps, le HMS Queen Elizabeth aura été retiré du service et éventuellement mis aux enchères pour une marine brésilienne, indienne ou, – pourquoi pas, puisque nous y sommes ? – la marine iranienne…

Le cas illustre bien l’imbroglio financier et contractuel qui touche aujourd’hui les systèmes d’arme modernes, avec leurs équipements pléthoriques, extrêmement coûteux, et leurs contractants et sous-contractants très nombreux qui prennent tous des précautions juridiques draconiennes. Le résultat est effectivement des cas rocambolesques qui emprisonnent les directions politiques dans des orientations forcées, bien avant que les conditions politiques, budgétaires et stratégiques aient permis de faire un choix. Là-dessus, il y a le cas spécifique britannique qui, pendant une décennie, avec la politique Blair, a développé des engagements extérieurs extrêmement coûteux (Irak, Afghanistan), au nom d’un suivisme pro-américaniste radical, qui s’avèrent aujourd’hui catastrophiques dans ses conséquences en enchaînant la politique militaire britannique à des obligations d’un coût extrêmement élevés et d’une efficacité douteuse pour la sécurité du pays. La même politique a lancé, dans le même esprit, avec les mêmes contraintes inspirées du même pro-américanisme, des programmes d’armement également très coûteux et tout aussi contraignants pour la sécurité nationale. L’effondrement financier de l’automne 2008 et la crise économique et budgétaire qui s’ensuit mettent en lumière d’une façon dramatique la situation qui en résulte et les impasses diverses auxquelles se heurtent les forces armées.

Mais le cas des deux porte-avions est particulièrement révélateur et important, surtout dans les conditions où le gouvernement actuel, ayant choisi la voie stratégique des porte-avions (aux dépens de la RAF essentiellement), est contraint à des options très spécifiques. La situation entraîne en effet plusieurs conséquences politiques importantes, qui ne pourraient que s’accentuer selon l’évolution de la situation générale, évolution qui ne pourrait aller, selon la coutume, que dans le sens de l’aggravation des coûts et de conditions encore plus contraignantes.

• Elle compromet d’une manière notable la coopération avec les USA, d’abord d’une façon directe, en intervenant notamment sur l’engagement UK dans le programme JSF dont on connaît l’importance industrielle et stratégique, et la centralité dans la stratégie d’influence et de contrôle des USA. Il semble de plus en plus assuré que les Britanniques abandonneront la version à décollage vertical F-35B, ce qui porterait un coup sévère à une version elle-même déjà en grande difficulté et qu’on parle ouvertement d’abandonner. En raison de l'abandon de l'équipement d'un porte-avions, ils réduiront leur commande envisagée (136 exemplaires) de moitié ou presque. Les Britanniques se tourneraient vers le F-35C de l’U.S. Navy, dont le prix dépend de l’engagement de l’U.S. Navy dont on sait que certains facteurs font penser qu’il est fort incertain et notablement fragile. Cette incertitude, avec en plus les retards possibles, les augmentations de coût endémiques du programme, peuvent faire craindre des péripéties inquiétantes. En d’autres mots, l’équipement en avions du seul porte-avions opérationnel dans des conditions normales (le Prince of Walles, à partir de 2019) dépend de conditions et d’un programme d’une extraordinaire précarité. C’est dire si les Britanniques pourraient être placés devant des décisions d’urgence en cas de malheur (c’est-à-dire, de malheur plus ou moins important du côté du JSF, chose à laquelle nous sommes accoutumés)…

• L’autre aspect important, c’est la précision apportée par Fox qui, en un seul mot, semble officialiser les perspectives de coopération et d’interopérabilité franco-britanniques, notamment pour la flotte de porte-avions («French and American fighter jets will use British Navy aircraft carriers…»). En d’autres termes, le porte-avions britannique sera “compatible” Rafale Marine et usera de cette compatibilité, dans le cadre d’accords de coopération franco-britanniques dont on commence à penser qu’ils sont inéluctables, sinon déjà proches d’être mis en forme. Dans le cadre qui serait ainsi établi et en fonction de ce qu’on a dit plus haut de l’“option-JDF”, on comprend bien que les conditions où les Britanniques seraient tentés par une solution française pour leur seul porte-avions avec-des-avions-à-bord ne relèvent plus d’hypothèses absolument irréalistes, tant s’en faut, que ces hypothèses ont au contraire la solidité de la logique et de la proximité stratégique et technique qui ne manquera pas de s’établir entre Français et Britanniques.

Alors qu'elle pouvait paraître il y a quatre ans, lorsque l’idée d’un Rafale britannique fut brièvement évoquée dans un contexte très polémique, absolument et vainement spéculative, cette perspective l’est aujourd’hui beaucoup moins. Dans des perspectives de crise générale affectant tous les domaines et toutes les nations et groupes de nations, dans la perspective d’un système de l’américanisme aux abois et d’un Pentagone en crise profonde, voire d’un possible repli néo-isolationniste des USA ou de troubles plus importants encore aux USA, et avec une proximité franco-britannique imposée par les faits de ces troubles gigantesques qui nous attendent, le cas envisagé devient beaucoup plus concevable, et il pourrait très vite apparaître évident. C’est-à-dire qu’il ne serait pas nécessaire d’attendre 2019, l’entrée en service du Prince of Walles et les avatars quasi-assurés du JSF, avec les bouleversements politiques qu’on envisage, pour que les Britanniques en viennent à la possibilité d'un choix absolument impensable dix ans auparavant. Mais, bien entendu, dans ce paysage bouleversé du monde, ce choix aurait beaucoup moins d’effet, d’impact et d’importance que s’il avait été fait dix ans auparavant. Dans un monde que plus personne ne reconnaîtrait plus, que plus personne ne reconnaît déjà plus, un tel choix, en quelque sorte, irait de soi.


Mis en ligne le 19 octobre 2010 à 15H58