L’Iran inflexible et irrémissible 

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L’Iran inflexible et irrémissible 

Ce qui nous impressionne par-dessus tout, c’est le ton. On connaît Elijah J. Magnier, journaliste de grande expérience, cultivant de nombreuses sources dans les champs de bataille, en sourdine ou bruyante, du Moyen-Orient. On trouve toujours dans son ton l’habileté manœuvrière et la recherche d’une possible conciliation qui caractérisent les politiques et les diplomatie des pays du champ. L’introduction à un niveau opérationnel écrasant de l’idéologie, des fureurs extrémistes colorées des absolues des religions monothéistes qui ne peuvent avoir d’autres références que leur foi, de l’exclusivisme de l’exceptionnalisme suprémaciste de l’américanisme avec son cortège de “ismes”, a brouillé ce jeu jusqu’au paroxysme actuel de l’affrontement Iran-USA.

Désormais, nous sommes bien au-delà de l’habituel “Orient compliqué”, nous sommes dans un épisode peut-être décisif de la Grande Crise de notre contre-civilisation, de l’Effondrement du Système... Et le signe de cela, selon nous, se retrouve ici dans le ton inhabituel qu’on trouve dans cet article de Magnier, ferme, irrémédiable et irrémissible, ainsi décrivant l’attitude des Iraniens.

Il s’agit d’une preuve marquée d’une sorte d’ultimicité, de caractère ultime, rarement rencontré sinon jamais dans le propos de Magnier, et c’est ce qui fait sa valeur indicative. Il est évident, comme l’on connaît l’auteur et sa disposition et son utilisation de sources diverses et de très bonne qualité, que Magnier exprime le sentiment de sources iraniennes du plus haut niveau. Il exprime la résolution de l’Iran, qui estime être d’ores et déjà dans une situation de guerre totale contre les États-Unis, parce que le régime de sanctions exercé contre lui est un état de guerre totale.

L’Iran sait que Trump ne veut pas de guerre dans le sens militaire du mot ; il ne la veut pas d’une façon fondamentale comme d’une façon circonstancielle, à cause des présidentielles. (Dans ce cas puisque l’on connaît bien Trump, le circonstanciel n’est pas loin du fondamental, sinon jusqu’à s’y mélanger entièrement, donnant ainsi la mesure du personnage.) Trump préfère la guerre par étouffement de l’Iran dans l’illégalité, la piraterie et toutes cette sorte de pratique du capitalisme pur, et débouchant sur la prise de marchés dits-“juteux” pour les entreprises américanistes, en même temps que l’américanisation de ce pays vieux de plusieurs milliers d’années, avec les traditions qui vont avec, – la barbarie postmoderne en marche, dans un bruit clinquant de ferraille hollywoodienne... 

Mais puisqu’il y a cette guerre-là de destruction massive (discrète), qui a été imposée par Trump et que Trump semble bien ne pas vouloir, – et peut-être bien ne pas pouvoir cesser, l’Iran se refuse totalement à “aider” Trump à sortir de ce guêpier où il s’est fourré, comme Trump le lui aurait discrètement demandé. Au contraire l'Iran exerce sur lui une pression maximale pour l’impliquer dans un conflit, – un vrai celui-là, celui où ça saigne, y compris pour les chers boys américains, et le sang des boys se payant pour Trump en bulletins de vote. Beau personnage... De ce point de vue, on peut aisément imaginer que toutes les “provocations”, le plus souvent mises au “crédit“ des USA tant ce pays est habitué à cette pratique de banditisme et de piraterie, pourraient être le fait des Iraniens, qui la retourneraient pour faire leur arme de l’exécrable réputation des USA. C’est une thèse qui a ses partisans.

Le résultat selon cette forme de jugement est que les USA, qui tiennent l’Iran par la gorge, sont eux-mêmes désormais tenus à la gorge par l’Iran dans une alternative radicale : ou les sanctions sont supprimées ou aménagées (notamment en laissant les Européens commercer avec l’Iran sans être menacés de punitions par les USA), ou bien l’Iran poursuit sur la voie de la guerre totale qui implique nécessairement les USA. Et, dans ce cas, tout en demandant officiellement un apaisement des tensions, Européens, Russes et Chinois ne sont pas loin d’être du côté de l’Iran, eux qui sont également tenus à la gorge d’une certaine façon par le diktat fou des USA... Mais ce diktat est si contradictoire ! Il consiste à utiliser contre le reste du monde tous les outils de la globalisation que tiennent les USA, qui devaient nécessairement servir à la globalisation à leur profit ; ils fracassent ainsi la globalisation qui constituait leur principal outil d’hégémonie sur le monde. On ne soulignera jamais assez cette contradiction suicidaire très lincolnienne...

(Cela vaut également pour la stratégie bien entendu, où les USA se sont libérés de toute contrainte unilatérale ou multilatérale, concluant ainsi qu’ils seraient irrésistiblement hégémoniques... euh.... à condition que les autres n’exploitent pas également cette liberté ! Jeffrey Smith désigne étrangement Bolton, personnage moustachu et foucaldien à front de taureau, comme un “architecte” dans le cas de la déstructuration et la dissolution totales d’une architecture internationale de contrôle des armements stratégiques. C’est montrer ainsi l’extraordinaire et diabolique perversité d’inversion de la psychologie américaniste, car la dialectique de Smith arrive à charger les autres de la responsabilité suprême, même dans cet extrait où l’attitude de Poutine de riposte devant la déstructuration-dissolution américaniste est jugée “agressive” : « Les officiels de l’administration Trump en particulier rejettent la doctrine de la Destruction Mutuelle Assurée, l'idée que le partage des risques et des limitations mène à la stabilité et à la paix. John Bolton, le conseiller à la sécurité nationale, a été l'un des principaux architectes, en 2002, du retrait des États-Unis du Traité antimissile balistique [traité ABM] avec la Russie, qui limitait la capacité antimissile stratégique des deux pays. Il a affirmé que libérer les États-Unis de ces restrictions renforcerait la sécurité américaine ; si le reste du monde était resté statique, sa prédiction se serait réalisée. Mais la Russie a lancé son programme de missiles hypersoniques pour pouvoir contourner n'importe quel système américain de défense antimissile balistique. “Personne ne voulait nous écouter à propos des dangers stratégiques de l'abandon du traité”, a déclaré Poutine l'année dernière, dans une posture agressive, en montrant des vidéos et des animations des missiles hypersoniques de son pays. “Alors, maintenant vous allez nous écouter”. »)

Ainsi et selon toujours la même hypothèse, l’Iran ne cédera pas et nous sommes arrivés à la croisée des chemins, parce qu’il va de soi qu’un Trump aura bien des difficultés à céder : pour l’Iran, il s’agit de la survie physique, métaphysique et spirituelle en tant que nation de ce vieux pays issu d’une tradition millénaire ; pour Trump il s’agit de ses intérêts électoraux et des exigences narcissiques de son caractère accordées à l’immense, au cosmique narcissisme de l’américanisme.

On conviendra que le cas de Trump qui dirige les USA qui sont “la Liberté éclairant le Monde”, est beaucoup plus fondamental, beaucoup plus digne d’intérêt et de commisération, que celui des misérables Iraniens ; pourtant, les Iraniens n’en ont cure. Ils montrent la voie aux autres, aux Russes, aux Chinois, aux Européens : il y a un point au-delà duquel il est impossible de continuer à supporter cette situation où l’on vous force au choix entre le suicide et l’esclavage consentie. Ce sera peut-être le suicide, mais les USA seront à bord, et ils seront même à bord avant tout le monde, jusqu’à faire exploser leur propre système de l’américanisme avant que ce système n’achève les autres. Abe en ricanera dépressivement dans sa tombe (« Si la destruction devait un jour nous atteindre, nous devrions en être nous-mêmes les premiers et les ultimes artisans. En tant que nation d’hommes libres, nous devons éternellement survivre, ou mourir en nous suicidant ») et monsieur Naylor se verra confirmé dans sa prospective vieille de neuf ans (« Il y a trois ou quatre scénarios possibles de l’effondrement de l’empire [les USA]Une possibilité est une guerre avec l’Iran… »).

Cette époque ne cesse de nous tenir en haleine devant la diversité des voies qu’elle offre pour tenter d’atteindre son but qui est celui de la Grande Crise menée à son terme de l’Effondrement du Système. Voici donc une de ces voies, une hypothèse de la plus pressante actualité, voici le texte de Elijah J. Magnier, du 21 juin 2019 sur son site...

dedefensa.org

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L’Iran & Trump au bord du précipice

L’Iran pousse le président des USA Donald Trump au bord du précipice en faisant monter le niveau de tension à de nouveaux sommets au Moyen-Orient. Après le sabotage de quatre pétroliers à al-Fujairah et la frappe contre l’oléoduc d’Aramco le mois dernier, puis l’attaque contre deux pétroliers dans le golfe d’Oman la semaine dernière, le Corps des gardiens de la Révolution iranienne (que les USA ont ajouté sur leur liste des groupes terroristes) a abattu un drone de la US Navy, pour envoyer deux messages clairs. Le premier est que l’Iran est prêt à se lancer dans une guerre totale, peu importe les conséquences. Le second est que l’Iran sait que Trump s’est lui-même pris au piège, l’attaque embarrassante survenant une semaine après le lancement de sa campagne électorale. 

Selon des sources bien informées, l’Iran aurait rejeté une proposition des services du renseignement des USA, faite par l’entremise d’un tiers, pour autoriser Trump à bombarder un, deux, ou trois objectifs clairs choisis par l’Iran pour que les deux pays ressortent gagnants et que Trump ne perde pas la face. L’Iran a catégoriquement rejeté l’offre par cette réponse : toute frappe, même contre une plage déserte, entraînera le lancement d’un missile contre des objectifs américains dans le Golfe.

Iran n’a pas l’intention d’aider Trump à descendre de l’arbre sur lequel il a grimpé et préférerait qu’il demeure penaud et cerné. L’Iran souhaite énormément que Trump n’obtienne pas de second mandat et fera tout en son possible pour qu’il soit évincé de la Maison-Blanche à la fin de son mandat actuel en 2020. 

En outre, l’Iran a mis sur pied un centre de commandement conjoint pour tenir informés tous ses alliés au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen et en Afghanistan de la moindre mesure qu’il compte prendre contre les USA en cas de guerre totale au Moyen-Orient. Les alliés de l’Iran ont accru leur niveau de préparation et d’alerte à son maximum, pour qu’ils entrent en guerre dès son déclenchement au besoin. Selon les sources, les alliés de l’Iran n’hésiteront pas à ouvrir le feu contre une banque d’objectifs déjà convenue, en ripostant de façon parfaitement organisée, orchestrée, synchronisée et graduée si la guerre se prolonge durant des mois. 

Les sources ont confirmé qu’en cas de guerre, l’Iran cherchera à bloquer complètement l’approvisionnement en pétrole provenant du Moyen-Orient, pas en visant des pétroliers, mais en frappant directement les sources de pétrole dans tous les pays du Moyen-Orient, qu’ils soient alliés ou ennemis.L’objectif sera de faire cesser toutes les exportations du Moyen-Orient vers le reste du monde.

Trump cherche une porte de sortie pour calmer la tension, sans toutefois oser atténuer les sanctions imposées à l’Iran. C’est le président des USA lui-même qui a déclenché la crise actuelle en révoquant l’accord sur le nucléaire iranien à la demande de Benjamin Netanyahu. Trump veut que l’Iran continue de subir les dures sanctions imposées par les USA pendant la durée de sa campagne électorale. Ce statu quo favorise Trump, mais a des effets dévastateurs sur l’Iran. D’où le rejet par l’Iran de suivre un scénario qui ferait ressortir Trump gagnant en bombardant des lieux en Iran, pour ensuite prétendre avoir détruit la position exacte d’où le missile contre son drone a été lancé. 

Trump veut gagner la guerre des apparences, sauf que le régime iranien n’est pas plus compréhensif pour lui qu’il ne l’est pour l’Iran. Trump semble aveugle au fait qu’un embargo économique est un acte de guerre et qu’en bloquant unilatéralement l’exportation du pétrole iranien et en paralysant l’économie de l’Iran, il a déjà déclaré la guerre à l’Iran.

En réponse aux derniers incidents, les USA ont déployé un renforcement limité au Moyen-Orient la semaine dernière. D’après les sources, ces forces se composent de plusieurs équipes affectées aux drones et à une force de frappe prête à intervenir en cas de nouvelle attaque contre des pétroliers. En abattant le drone, l’Iran fait savoir aux USA que rien ne sera épargné : fini les gants blancs! Le message iranien, formulé explicitement l’an dernier par le président iranien Hassan Rouhani et d’autres responsables politiques et militaires, est on ne peut plus clair : si nous ne pouvons exporter notre pétrole, personne ne le pourra. Mais ce message ne semble pas se rendre aux oreilles de Trump. 

Les médias américains affirment que le président Trump a autorisé des frappes militaires contre l’Iran, pour ensuite y renoncer quelques heures plus tard. Voici ce qui s’est réellement passé :

L’Iran a été informé à l’avance par un tiers d’une proposition des services du renseignement des USA de choisir un ou deux emplacements vides que les USA pourraient bombarder, ce qui permettrait à toutes les parties concernées de sauver la face. L’Iran a refusé de se prêter à ce jeu, qui visait essentiellement à sauver la face de Trump. L’Iran a tout de même été rassuré de voir que l’offre démontrait que les USA n’ont pas l’intention d’aller en guerre et qu’ils cherchent un moyen de sortir de l’impasse, que Trump cherche une porte de sortie. 

L’Iran ne veut pas la guerre non plus, mais n’acceptera pas la poursuite de l’embargo contre ses exportations pétrolières. Tant que l’Iran ne pourra vendre son pétrole, l’Iran et Trump poursuivront leur danse macabre au bord du précipice. 

L’économie iranienne subit l’attaque de Trump sous forme d’embargo contre les exportations du pétrole iranien. Trump refuse de lever l’embargo et veut négocier d’abord. Contrairement à Israël et aux faucons dans son administration, Trump cherche à éviter la guerre. Mercredi, Netanyahu a réitéré son souhait d’une guerre contre l’Iran – qui serait livrée par les USA – et s’est réuni avec ses alliés arabes pour y parvenir. Comme Ha’aretz expliquait le dilemme iranien de Netanyahu le mois dernier, l’objectif est d’amener Trump à aller en guerre en évitant de mettre Israël sur la ligne de front. 

C’est le désir de Trump d’éviter la guerre qui le rend sensible à la pression iranienne. Trump sera dans une position encore plus inconfortable aux USA si des missiles iraniens s’attaquent à la production pétrolière au Moyen-Orient. L’Iran ne propose que deux solutions au président des USA : mettre fin à l’embargo sur le pétrole iranien ou aller en guerre.Les sources reconnaissent que l’avenir est incertain et potentiellement très dangereux pour la région et l’économie mondiale, car l’Iran n’a aucunement l’intention d’abandonner ses plans de stopper la navigation de tous les pétroliers si son propre pétrole ne peut être exporté. 

L’Iran et les USA sont déjà en guerre sur le plan économique. Pour sortir de cette crise, Trump devrait fermer les yeux en laissant l’Europe enlever la pression économique que subit l’Iran sans sanctionner les sociétés européennes concernées. Sans quoi, une catastrophe régionale et mondiale est inévitable.

Elijah J. Magnier