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• Rencontre avec Sergei Karaganov, économiste et conseiller géopolitique de Poutine. • C’est lui qui a développé le concept de “Grande Eurasie”, la nouvelle politique russe orientée vers l’Est et le Sud global (Chine et Inde, BRICS).
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Larry C. Johnson, ancien officier de la CIA devenu un commentateur très écouté et demandé par toutes les chaînes indépendantes et dissidentes, aux USA et ailleurs. Il a lui-même sa chaîne et ses interlocuteurs favoris, où l’on trouve bien entendu d’autres anciens officiers du renseignement et de la sécurité nationale devenus critiques de la “politiqueSystème”, notamment au sein de l’association VIPS. Ainsi institué comme commentateur et homme de grande influence, Johnson a établi des liens avec des intellectuels, des experts et des hommes politiques russes et a effectué, depuis quelques années, des déplacements réguliers à Moscou et à Saint-Petersbourg.
C’est l’un des résultats de son dernier déplacement que nous vous présentons ici, sa rencontre avec l’économiste géopolitique et conseiller de Poutine, Sergei Karaganov. Cet intellectuel de haute valeur est l’homme qui a développé le concept de “Grande Eurasie”, devenu la politique officielle de la Russie et sa dynamique formatrice des BRICS et du rassemblement trilatéral Chine-Inde-Russie dont il vient d’être beaucoup question à l’occasion de la visite exceptionnelle de Poutine en Inde.
Johnson décrit ici avec précision le concept de Karaganov qui est une sorte de “retour” vers les origines après un « “détour par l’Europe” de 300 ans ». On trouve exposé ici, et chronologiquement daté, l’orientation russe vers la “Grande Eurasie”, qui a commencé en 2018 et qui a connu une accélération tout à fait exceptionnelle avec le conflit ukrainien. Comme nous l’avons déjà souligné à nouveau très récemment, ce conflit a tout de suite pris une dimension de rupture globale et de tournant civilisationnel (pour nous et avec l’aide de Douguine) ; même s’il fallut une bonne année au commun pour réaliser la chose.
« Il fallut un certain temps, peut-être bien une année et plus alors qu’on attendait en général un conflit localisé de quelques mois, pour que se dessinassent les contours assurés de la dimension eschatologique de cette guerre. Il était bien entendu évident que personne n’aurait pu prévoir raisonnablement la marche précipitée des évènements jusqu’à février 2022 et la crise ‘Ukrisis’, même en se plaçant du point de vue des évènements depuis février 2014 et le “coup de Kiev”. Il est bien autant évident, et cela est encore plus remarquable, que nul n’aurait pu prévoir raisonnablement cette “marche précipitée” suivant une accélération supplémentaire, du point de vue de ces mêmes évènements depuis février 2022.
» Il y a là un constat délicat à faire, qui concerne la substance de ces évènements, leur importance fondamentale, les forces qui les régissent et d’une manière générale ce que nous jugions être leur nécessaire eschatologisation. Bientôt s’imposa donc la question de la cause fondamentale, le passage de l’interprétation d’un “simple” affrontement pour la souveraineté à un ébranlement civilisationnel d’une immense grandeur, peut-être d’une grandeur inédite et inconnue dans la civilisation courante qui est nôtre, peut-être aussi colossal et important que la chute de l’Empire romain... Et encore, – bien plus encore ! Avec la différence extraordinairement aggravante d’un événement qui nous apparut extrêmement rapide, que nous réalisâmes et observâmes quasiment en temps réel, identifié directement pour ce qu’il était ; et ce facteur essentiel de la rapidité semblant lui donner un “supplément d’âme”, c’est-à-dire une métaphysique encore plus impérative et “opérative” à la fois, dépassant celle de la chute de l’Empire de Rome. »
C’est dire, bien entendu, combien Karaganov porte d’intérêt à cette guerre ukrainienne comme événement fondamental et déclencheur d’une orientation dynamique cers la réalisation de son concept de “Grande Eurasie”. Ainsi comprend-on encore mieux la prudence de Poutine dans la conduite opérationnelle de la guerre pour ne pas mettre ses amis des BRICS et partenaires naturels de la “Grande Eurasie” dans l’embarras d’avoir à soutenir un tel conflit ou de devoir mettre en péril leurs bonnes relations avec la Russie.
« Karaganov a décrit la Grande Eurasie comme un “espace paneurasien de développement, de coopération, de paix et de sécurité”, positionnant la Russie comme le “centre et le nord” d'une vaste communauté continentale intégrant l'Europe, l'Asie et le Moyen-Orient. Son article de 2025, “Le virage vers l'Est 2.0”, appelait à un changement civilisationnel, abandonnant le “détour par l'Europe” de 300 ans pour embrasser son identité eurasienne, en mettant l'accent sur l'autosuffisance, les valeurs traditionnelles et les alliances avec les puissances non occidentales émergentes comme la Chine et l'Inde. »
Enfin, faisons une dernière remarque qui nous conforte dans une vision bienveillante et chaleureuse du concept de Karaganov : l’importance qu’il attache aux événements, en Occident, de décadence sociétale, intellectuelle et morale, et des mœurs. Il s’agit bien là d’une cause essentielle pour clore ce « “détour par l’Europe” de 300 ans », une Europe devenue infréquentable et insupportable dans son mol abandon dans la décadence et le pourrissoir que sont devenues sa politicaillerie et sa moraline, et la trahison permanente et en totale inversion de ses citoyens par les élitesSystème censées les conduire...
« Dans son article de 2025, “Le virage vers l'Est 2.0 », il a soutenu que la Russie devait rejeter le libéralisme occidental – caractérisé par l'individualisme, le consumérisme et la “dégradation morale” comme les droits LGBT et le multiculturalisme dévoyé – et adopter un “virage civilisationnel” vers des alliances eurasiennes, en mettant l'accent sur le dévouement à l'État, les valeurs traditionnelles et les partenariats avec des puissances émergentes comme la Chine et l'Inde. »
L’article de Larry C. Johnson a été publié sur le site ‘sonar21.com’ de l’auteur le 14 décembre 2025, sous le titre « La vision de Karaganov pour l’avenir de la Russie est en train de devenir réalité ».
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Lors de ma dernière visite à Moscou, j'ai eu le privilège de rencontrer Sergueï Karaganov et d'apprendre à le connaître. M. Karaganov est un éminent expert russe en politique étrangère, doyen de la Haute École d'économie et architecte principal du concept de « Grande Eurasie », qu'il a introduit au milieu des années 2010, le présentant comme une réorientation stratégique de la Russie, s'éloignant d'un Occident en déclin pour se tourner vers un cœur eurasien multipolaire. En réponse à la crise ukrainienne de 2014 et aux sanctions occidentales, Karaganov a formulé une vision qui s'appuyait sur le discours de Vladimir Poutine au Club Valdaï en 2013 et qui s'est transformée en une vision géopolitique globale en 2018. Karaganov a décrit la Grande Eurasie comme un « espace paneurasien de développement, de coopération, de paix et de sécurité », positionnant la Russie comme le « centre et le nord » d'une vaste communauté continentale intégrant l'Europe, l'Asie et le Moyen-Orient. Son article de 2025, « Le tournant vers l'Est 2.0 », appelait à un changement civilisationnel, abandonnant le « détour par l'Europe » de 300 ans pour embrasser son identité eurasienne, en mettant l'accent sur l'autosuffisance, les valeurs traditionnelles et les alliances avec les puissances non occidentales émergentes comme la Chine et l'Inde.
Le plaidoyer de Sergueï Karaganov en faveur d'un pivot stratégique de la Russie vers l'Est (en particulier l'Asie et l'Eurasie) est une réaction à l'hostilité occidentale, à la décadence morale et au déclin économique. Il considère que l'orientation vers la Grande Eurasie est essentielle à la survie et au renouveau de la Russie. Dans son article de 2025, « Le Tournant vers l'Est 2.0 », il a soutenu que la Russie devait rejeter le libéralisme occidental – caractérisé par l'individualisme, le consumérisme et la « dégradation morale » comme les droits LGBT et le multiculturalisme dévoyé – et adopter un « virage civilisationnel » vers des alliances eurasiennes, en mettant l'accent sur le dévouement à l'État, les valeurs traditionnelles et les partenariats avec des puissances émergentes comme la Chine et l'Inde. La vision de Karaganov n'est pas un simple exercice académique… C'est une vision concrète visant à galvaniser la conviction russe en matière de coopération et de collaboration, plutôt que d'exalter les réalisations individuelles ou de poursuivre des objectifs impérialistes, afin de créer une politique étrangère et économique viable qui produise des avantages tangibles et la sécurité pour la Russie et ses partenaires.
Ma conversation avec la légende du hockey Vyacheslav Fetisov m'a aidé à comprendre la mentalité russe qui, je crois, a façonné la pensée de Karaganov. Fetisov (alias Slava) est député de la Douma d'État de l'Assemblée fédérale de la Fédération de Russie et premier vice-président de la commission de la Douma d'État pour la culture physique, les sports, le tourisme et la jeunesse. Il s'est fait un nom en Russie en tant que véritable légende du hockey, l'équivalent de Michael Jordan. Fetisov m'a longuement parlé de ce qu'il a appris sur lui-même lorsqu'il est arrivé aux États-Unis en 1989 pour jouer avec les Devils du New Jersey. Il a été choqué par l'importance accordée à la performance individuelle et le manque de considération pour le jeu d'équipe. Bien qu'il fût célébré en Russie comme un joueur d'élite, il considérait ses succès comme le résultat d'un système soviétique qui privilégiait la collaboration.
Dans des interviews liées au documentaire de 2014, Red Army (réalisé par Gabe Polsky), Fetisov a souligné comment le hockey soviétique était fondé sur un « style créatif et solidaire » qui privilégiait la pensée collective et le travail d'équipe complexe sur l'individualisme. Il a décrit l'entraînement intensif et permanent sous la direction d'entraîneurs comme Anatoly Tarasov, qui forgeait un « esprit d'équipe exceptionnel », influencé par la stratégie des échecs russes et la précision du ballet du Bolchoï, ce qui se traduisait par des passes fluides, une excellente maîtrise du palet et un jeu collectif qui déconcertent les adversaires nord-américains. Fetisov a déclaré : « Dans les équipes soviétiques, c'était comme ça [l'effort collectif]… pour tout sport nécessitant une pensée collective, nous étions les meilleurs », attribuant à cette éthique le succès sans précédent de l'équipe (médailles d'or olympiques, championnats du monde, etc.). Cette mentalité, je crois, est au cœur de la vision de Karaganov décrite dans « Le tournant vers l'Est 2.0 ».
Karaganov, qui pensait que l'habitude de l'Occident de mener une « guerre hybride » par le biais de sanctions et d'impositions culturelles serait l'étincelle qui déclencherait la réorientation de la Russie, s'éloignant de la « périphérie » européenne pour se tourner vers le potentiel inexploité de la Sibérie en tant que nouveau centre économique et spirituel, a été conforté par les événements qui ont suivi le début de l'opération militaire spéciale russe en Ukraine en février 2022. Au lieu de dépendre des entreprises américaines pour l'approvisionnement en avions de ligne commerciaux, la Russie produit désormais deux modèles entièrement fabriqués avec des pièces et des moteurs russes. Les usines russes produisant des équipements et des armes militaires surpassent celles de l'Occident. Je crois que la grande majorité des Russes – politiciens et citoyens – comprennent désormais qu'ils n'ont pas besoin de l'Occident pour survivre et prospérer. Plus important encore, la Russie et ses partenaires des BRICS ont créé un nouveau système financier et commercial qui les protège des pressions occidentales.
Il fut un temps, notamment pendant la Guerre froide, où de nombreux Russes enviaient l'Occident et adoptaient volontiers ses normes culturelles. C'était une autre époque. Aujourd'hui, l'Occident – tant les États-Unis que l'Europe ‘– représente une force déclinante et hostile qui n'a rien de substantiel ni d'important à offrir à la Russie. La Russie reste ouverte à une relation cordiale avec les États-Unis, mais celle-ci doit être fondée sur le respect mutuel. La Russie ne se laissera ni intimider ni contraindre. Elle se tourne désormais vers la Chine, l'Inde et d'autres nations du Sud global pour bâtir des relations économiques, politiques et militaires fondées sur la collaboration plutôt que sur la domination impériale. Sergueï Karaganov est un universitaire hors du commun… Au lieu de se concentrer sur des concepts ésotériques sans lien avec la vie des gens ordinaires, il a présenté une vision pragmatique de l'avenir de la Russie et du monde, une vision qui transforme la Russie et ses partenaires à l'Est. Bravo, mon ami.