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• L’Europe est en ébullition depuis qu’elle a décidé, grâce à une représentation de simulacre, que la Russie était son ennemie ad vitam aeternam et devait être, sinon détruite, au moins battue à plate-couture. • Patatras, en attendant les USA s’avèrent de moins en moins amicaux. • Qui donc couvrira l’Europe lors de sa glorieuse croisade ? • Autrement dit : d’où peut venir la Bombe (nucléaire) ? • De France certes, et le débat s’ouvre, surtout pour l’Allemagne. • C’est une quête déjà ancienne entre les deux pays. • Avec Elena Fritz et Franz-Joseph Strauss.
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22 février 2026 (20H30) – Dans une analyse synthétique précise et fortement argumentée, Elena Fritz décrit, à partir de l’Allemagne, un débat qui prend forme en Europe, principalement en France et en Allemagne, autour de trois points :
• La perception du retrait américaniste et de l’effacement consécutif de la protection de sa force nucléaire pour l’Europe.
• La nécessité pour l’Europe de trouver une force nucléaire de remplacement pour assurer une base acceptable de dissuasion (“tous azimuts” ou pas ? Seulement la Russie ou quelque autre puissance ?)
• Le problème posé, notamment à l’Allemagne, par la nécessité de se tourner vers la France pour jouer ce rôle européen (le Royaume-Uni étant peu crédible dans ce rôle du fait de sa dépendance des USA pour l’usage de sa force nucléaire).
On lit ci-après le texte d’Elena Fritz (original et traduction) nous présentant ce débat qui vient de s’ouvrir sur cette question cruciale. Elle évoque les problèmes fondamentaux qui sous-tendent et rendent très délicate l’orientation évoquée :
« Débat nucléaire en Europe:» Qui serait vraiment prêt à mourir pour qui ?
» En Europe, un débat a commencé, qui aurait été impensable il y a seulement quelques années. Des politiciens de premier plan parlent désormais ouvertement d’un «parapluie nucléaire» européen. Le président polonais Karol Nawrocki le réclame, le chancelier fédéral Friedrich Merz en discute avec Emmanuel Macron, et lors de la Conférence sur la sécurité à Munich, ce sujet n’était plus un tabou. Le fait même que cette question soit posée montre surtout une chose: la confiance dans les garanties de sécurité actuelles s’émousse. Le point de départ est moins idéologique que stratégique. Dans de nombreuses capitales européennes, l’incertitude grandit quant à savoir si, en cas d’urgence, les États-Unis seraient vraiment prêts à risquer leur propre survie pour l’Europe. Cette inquiétude ne date pas de la politique intérieure américaine actuelle. Déjà pendant la Guerre froide, la même question se posait. Lorsque l’Union soviétique a développé des missiles intercontinentaux dans les années 1950, il est devenu évident pour les États-Unis qu’une attaque contre l’Europe menacerait inévitablement la population américaine. Washington a alors réagi avec une nouvelle stratégie: pas de représailles automatiques et massives, mais une réponse flexible. En d’autres termes: une marge de manœuvre plutôt qu’un auto-engagement.
» Aujourd’hui, cette logique revient. Le monde est devenu multipolaire, les risques sont plus complexes, et la politique américaine se concentre davantage sur l’Indo-Pacifique. Pour des États comme la Pologne ou les pays baltes, cela signifie une réalité désagréable: en cas d’urgence, l’Europe pourrait se retrouver seule stratégiquement. Le fait que Varsovie tourne désormais son regard vers Paris est rationnel.
» Mais c’est ici que commence le vrai problème. La France est une puissance nucléaire, mais son arsenal est limité et surtout conçu pour sa propre dissuasion nationale. Une extension à toute l’Europe ferait de la France la principale cible d’une contre-attaque. Il en découle une question cruciale, rarement posée dans le débat politique jusqu’à présent:
» La France serait-elle prête à risquer sa propre existence pour la Pologne, l’Allemagne ou la Finlande ?
» Cette question est inconfortable, car elle touche au cœur de toute dissuasion. La dissuasion ne fonctionne que si l’adversaire croit qu’un État est prêt à vraiment commencer une politique d'escalade en cas de crise. Mais cette crédibilité ne peut pas être remplacée par des traités ou des déclarations politiques. Elle repose sur la culture politique, la réflexion stratégique et les intérêts nationaux.
» On peut pousser cette logique plus loin. Si la France devait prendre cette décision, elle serait existentielle. Une contre-attaque nucléaire ne viserait pas seulement l’infrastructure militaire, mais aussi les fondements de l’État français. Aucun système politique ne décide à la légère de sa propre destruction. C’est précisément pour cette raison que la fiabilité d’une telle garantie reste incertaine.
» Cela met en lumière une deuxième question, encore plus difficile:
» D’autres États européens seraient-ils prêts à ce que la France prenne ce risque pour eux?
» Car une garantie de protection nucléaire implique toujours une dépendance politique. Celui qui est protégé doit céder du pouvoir. Celui qui protège exige une influence. Un parapluie de protection européen ne concernerait donc pas seulement la sécurité militaire, mais aussi la réorganisation des rapports de force en Europe. La France deviendrait le centre politique de la sécurité. Les décisions concernant toute politique d’escalade, le risque et la guerre seraient finalement prises à Paris.
» Pour l’Allemagne, cette situation serait particulièrement sensible. D’un côté, la pression croît pour rendre la politique de sécurité plus efficace. De l’autre, l’Allemagne deviendrait, dans un tel système, un acteur central à la fois financier et politique, sans en avoir le contrôle ultime. La dépendance aux États-Unis serait en partie remplacée par une dépendance à la France. »
Nous vaudrions apporter un commentaire inhabituel à l’événement évoqué,, qui serait plutôt une remarque documentaire précise, montrant la façon dont l’Europe s’est toujours arrangée, responsabilités des uns et des autres mêlées, pour ne pas résoudre cette question cruciale.
Nous remontons aux années 1950, alors que la France s’était lancée en 1954, à l’initiative du premier ministre Mendès-France, dans la fabrication d’une bombe atomique, recevant un ultime élan pour son développement du fait de la crise de Suez, où les USA, de concert avec l’URSS, menacèrent les Européens (Français & Anglais) à l’aide de l’évocation de leurs armements nucléaires s’ils ne cessaient pas leur invasion de l’Égypte et du Canal de Suez. De ce fait, cette crise :
• convainquit les Britanniques qu’ils ne devraient jamais plus se trouver, lors d’une crise, dans une position non préalablement approuvée par les USA (politique pour la première fois modifiée pour cette crise actuelle USA-Israël versus Iran, – comme on se retrouve...) ;
• convainquit les Français du contraire et les poussa à accélérer le développement de leur propre force nucléaire indépendante, le plus rapidement possible.
Ici intervient un épisode assez peu connu, qui renvoie d’une curieuse façon au débat dont Elena Fritz rend compte. On mesure alors tout le chemin parcouru par l’Europe, et par France-Allemagne, – chemin absolument à reculons et en marche arrière au pas cadencé, sous la poussée de la soumission, de l’européanisme-UE aligné sur les USA, de la globalisation détruisant toutes les positions identitaires et les politiques souveraines, de la succession extraordinaire de présidents de la république française faisant assaut de médiocrité et d’esprit de démission et de soumission mélangées :
Nous vous rappelons cet épisode dans un extrait d’un texte du 27 novembre 2021 :
« L’équipée Chaban-Strauss bute sur de Gaulle» ...Pour autant, il faut dire que le terrain était bien préparé. La relation franco-allemande fut, depuis l’après-guerre, en tous points une succession éminemment catastrophique. L’épisode le plus étonnant et le plus mal interprété fut celui de la tentative gaulliste de 1958-1963, avec l’échec retentissant que l’on sait. De Gaulle joua sur Adenauer, qu’il séduisit magnifiquement, alors qu’Adenauer était en bout de course et sur le départ, et ne put lui donner qu’un Traité de Paris, immédiatement amendé par la cabale proaméricaniste du Bundestag et vidé de toute substance. Jusque-là, rien à dire, sinon la fatalité des hommes qui passent et de la vieillesse qui l’emporte.
» Ce qui m’importe beaucoup plus, c’est ce qui se passa juste avant, à cheval sur la fin de la IVème République (1957-58) et le début de la Vème (1958-1964), car sur ce point de Gaulle lâcha d’une manière assez étrange la proie qui était si vigoureuse (Franz-Joseph Strauss), pour l’ombre qui était si fuyante (Adenauer). A cet égard, les ‘Mémoires’ (*) de Strauss sont une mine d’enseignement bien peu utilisée par les historiens conventionnels, y compris ceux du gaullisme.
» La grande affaire à laquelle je voudrais me rapporter est celle qui débute fin 1957, lors d’une visite de Jacques Chaban-Delmas, alors ministre de la Défense du gouvernement Felix Gaillard mais également fidèle gaulliste, au ministre allemand de la défense, le solide et puissant Bavarois Strauss. Dans le cours de l’entretien, Chaban propose rien de moins qu’une coopération nucléaire à l’Allemagne, avec participation minoritaire de l’Italie. Cette coopération commencerait par une participation conjointe (France 45%, Allemagne 45% et Italie 10%) à la construction de la centrale nucléaire de Pierrelatte, et elle promettait de déboucher sur la fabrication de l’arme nucléaire. Chaban expliqua que la crise de Suez avait convaincu les Français de s’en doter, devant l’attitude des USA qui les avait abandonnés dans cette affaire face aux menaces soviétiques. Sa proposition impliquait que les Allemands s’en doteraient également (tandis que la part laissée aux Italiens n’est pas explicitée et il m’étonnerait que l’on eut songé pour eux à la bombe).
» Stupéfait par la proposition, ayant eu confirmation qu’elle venait du gouvernement français et non du seul Chaban, Strauss communiqua aussitôt avec Adenauer. Le chancelier réagit bien dans sa manière, selon Strauss : « Faites-le, mais s’il y a des problèmes je ne suis pas au courant… » L’affaire se poursuivit au grand galop jusqu’à une négociation cruciale, à Rome, à Pâques 1958. Assez curieusement, les Allemands poursuivaient avec confiance, alors que les Italiens, inquiets du climat de crise de régime en France, cherchaient des assurances auprès de celui dont tout le monde parlait.... L’ambassadeur italien à Paris Quaroni demanda donc audience au général de Gaulle qui le reçut à Colombey. Strauss écrit :
“Par la suite, Quaroni me fit, entre quatre yeux, un récit détaillé de cette mission [en avril 1958]. Il demanda, premièrement, si le général savait que le gouvernement français avait fait cette offre. Deuxièmement, s’il serait favorable à cet accord dans le cas où il prendrait le pouvoir, ce qu’on supposait en Italie. Rome ne voulait pas conclure un accord avec un gouvernement qui ne serait plus en place le lendemain et dont les successeurs ne respecteraient peut-être pas les engagements. La réponse nette de De Gaulle, qui ne correspond d’aucune manière à ce qui arriva par la suite, avait été : ‘Monsieur l’ambassadeur, non seulement j’approuve cette offre du gouvernement français à l’Allemagne et à l’Italie, mais c’est moi qui l’ai souhaitée expressément’. Je ne pus comprendre que ce même de Gaulle torpillât cet accord par la suite.”
» La suite fut en effet un étrange imbroglio, alors que Strauss, dans l’euphorie d’une telle perspective, avait envisagé de commander 750 Mirage III au lieu des 750 Starfighter américains choisis pour l’équipement complet de la nouvelle Luftwaffe, ce qui aurait complété une complète union stratégique franco-allemande. En effet, dans les pages 410-418 de ses mémoires, il détaille les avatars rocambolesques de l’affaire, qu’on peut ainsi évoquer :
» • Les deux ministres de la défense qui succédèrent à Chaban à partir de juin 1958 (on passait de la IVème à la Vème République), Guillaumat et Messmer, tous les deux assez peu germanophiles, assurèrent successivement à Strauss que de Gaulle abandonnait l’affaire (Guillaumat, au détour d’une conversation à bâtons rompus !) ; puis qu’en réalité il la laissait en suspens pour vérifier si, du côté soviétique, on envisageait ou non une réunification allemande, de Gaulle ne semblant envisager que l’Allemagne disposât d’une arme nucléaire que si elle (l’Allemagne) restait divisée. Curieuse diversité de ces ministres si régaliens, surtout du temps de De Gaulle et dans une affaire d’une telle importance ; on est conduit à penser à un désordre bien inattendue en cette matière.
» • Furieux d’abord (et abandonnant la perspective d’acheter des Mirage), puis avec un regain d’espoir, Strauss rappela à plusieurs reprises à Adenauer de parler de l’accord nucléaire à de Gaulle lors de ses entretiens, mais Adenauer se déroba à chaque fois sous un prétexte étrange...
“Il me répondait que l’ambiance [avec de Gaulle] avait été si harmonieuse que la rencontre s’était déroulée si amicalement qu’il n’avait pas voulu compromettre l’excellent climat en présentant cette demande. Adenauer partait du point de vue , – il me le dit plusieurs reprises, – que pour les Français, détenir la bombe animique représentait pour ainsi dire un monopole vis-à-vis des Allemands , une sorte de compensation pour l’humiliation de la défaite de 1940 et, en même temps, une garantie pour que cela ne se reproduise pas...”
» Ces étonnants arguments, de part et d’autre finalement, auraient eu quelques crédits si, en 1964, après le départ d’Adenauer, de Gaulle lui-même n’était revenu sur la question d’une façon inattendue. Mais cette fois, avec le chancelier Erhard, il se heurtait à un mur complètement acquis aux Américains.
“Lors de sa visite en République fédérale de 1964, le général de Gaulle utilisa des termes qui, une fois encore, ouvraient largement la porte. Il était prêt à faire cause commune avec les Allemands dans tous les domaines, – cette déclaration était si large que je ne fus pas le seul à l’interpréter en ce sens que l’armement nucléaire ferait également partie de cette coopération. Le chancelier Erhard resta sourd...”
» Et Strauss, le seul Allemand qui envisageait une coopération franco-allemande fondamentale, l’Allemand que l’ultra-gaulliste F.G. Dreyfus qualifie dans sa préface aux ‘Mémoires’ de « gaulliste allemand », – et Strauss de noter : « ... on avait gaspillé une chance historique »
» C’est une étrange histoire, où la confusion, les quiproquos, les caractères singuliers des acteurs, et même l’attitude étonnante de De Gaulle acceptant le nucléaire franco-allemand comme il avait promis l’Algérie française, nous présentent la possibilité d’une « occasion historique » gâchée par un entrelacs de circonstances dont personne ne semble disposer d’une vision claire, ni justifier d’une cause impérative. Même l’argument semblant absolu de la souveraineté et du “le nucléaire ne se partage pas” est largement contredit par l’attitude de De Gaulle en 1964, telle que la rapporte Strauss. Dreyfus, encore lui, dit de Strauss, très antiaméricaniste, qu’il fut le seul Allemand (avec un Adenauer rêveur et surtout pusillanime et indécis) à vouloir réellement une “union franco-allemande” qui aurait été basée sur l’autonomie stratégique affirmée vis-à-vis des USA.
» Strauss est littéralement, dans le cas allemand l’exception qui confirme la règle :
« ‘Exceptio probat regulam in casibus non exceptis’, ou, littéralement ‘l’exception prouve la règle dans les cas non exclus’, c’est-à-dire que le fait que certaines exceptions soient faites confirme que la règle est valide dans tous les autres cas. »
» Ainsi, et tel qu’il est perçu dans l’épisode fondamental qui nous est décrit, Strauss nous indique ce que furent les autres interlocuteurs allemands des Français ; ceux-là qui, comme Erhard, furent complètement convaincus, – non pas “mis à jour” mais psychologiquement assurés d’eux-mêmes par eux-mêmes, – d’être complètement dépendants des USA, et par conséquent ceux-là qui se soumirent à l’américanisme à mesure, sans restriction aucune. J’en serais en effet bien à me demander si cette soumission, loin d’être une obligation que les USA auraient imposée aux dirigeants allemands par un moyen ou l’autre (lequel, d’ailleurs, lorsqu’on voit la liberté naturelle du comportement de Strauss ?) ; si cette soumission, enfin, ne fut pas d’abord une sorte de distorsion psychologique héritée de la défaite de 1945, et constituant décisivement l’impuissance allemande accentuée par un caractère très spécifique de discipline reportée dans ce cas à la bienpensance moderniste. »
(*) F.J. Strauss, ‘Mémoires’, Critérion Histoire, 1991 Paris (original paru en 1989 à Berlin).
On observera combien les conséquences de la crise de Suez furent étonnantes, et étonnantes également les positions successives et changeantes du général de Gaulle sur le projet franco-allemand. Aucune explication, à notre connaissance, n’a été donnée, et les ’Mémoires’ de Strauss furent éditées bien trop tard pour que les défenseurs de la mémoire du général montassent au créneau : tout cela barbotait dans l’oubli et l’euphorie générés par la chute du Mur... Dans tous les cas, la personnalité de Strauss, et donc la pertinence et la véracité de ses écrits, sont largement couvertes par la préface d’un gaulliste de la trempe de Dreyfus, qui le qualifie de rien de moins que de « gaulliste allemand », – une sorte de l’après-guerre de ‘Compagnon de la Libération’ d’outre-Rhin.
Il nous semblerait qu’une explication de circonstance puisse être envisagée. De Gaulle prit “le train en marche” pour la bombe atomique déjà en cours de développement en France, et il le fit sous le magistère du général Gallois, partisan extrême de la dissuasion impliquant la souveraineté nationale qui ne peut être en aucun cas partagée, même dans le seul esprit de la chose (le bouton nucléaire restant “à un doigt”). La passion de De Gaulle pour le nucléaire était égale à sa perception politique et souveraine de l’engin, et cadrait évidemment avec son projet en cours d’élaboration de quitter l’organisation intégrée de l’OTAN.
On peut alors développer l’hypothèse qu’il serait revenu sur l’idée de coopération avec l’Allemagne en 1964, – par ailleurs sans grand “risque” vue la personnalité de Erhard, – une fois que les premiers instruments de dissuasion (missiles, ‘Mirage’ IV) étaient en voie d’être opérationnels et fermement dans des mains françaises. Ce serait dans ce cas envisager une situation assez similaire à celle d’aujourd’hui.
... Évidemment, on parlait à l’époque d’une “vraie” dissuasion nucléaire ; c’est-à-dire une situation où l’emploi du nucléaire ne peut être envisagé par l’un et l’autre des adversaires potentiels.