L’été 2022 gronde...

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L’été 2022 gronde...

• Quelques déambulations dans des appréciations et des analyses sur Ukrisis dans le sens capital où cette crise suscite une « guerre par procuration de l'OTAN en Ukraine contre la Russie » qui constitue « le catalyseur qui fracture le monde en deux sphères opposées aux philosophies économiques incompatibles ». • Il s’agit d’apprécier  Ukrisis comme le début d’une période de bouleversements furieux et de changement fondamentaux de la structure et de l’organisation du monde. •. Même en France, on s’en aperçoit. • Contributions : dedefensa.org et Arnaud Benedetti.  

...Mais aussi l’automne (attendez les élections ‘midterm’ US !), et sans doute l’hiver, et certainement l’année 2023, et ainsi de suite... Peut-être pendant au moins les vingt prochaines années, pourquoi pas ?

Le chroniqueur ‘b’ (pour Bernhard), éditeur de ‘TheMoonofAlabama’ (MoA), un des très bons parmi les indépendants-résistants antiSystème des réseaux, cite en exemple, le 12 juillet, l’analyse très fouillée de la vision de l’avenir de Michael Hudson. Cette analyse ne peut être, selon nous, qu’une vision du déroulement de la GrandeCrise enfin identifiée comme telle, en plein développement terminal, avec enfin tous les enjeux mis sur la table.

Le professeur à l’université du Missouri Michael Hudson, fameux spécialiste d’une économie anti-libérale (voyez son site et son livre ‘The Destiny of Civilization’) a donné lundi matin une conférence pour la ‘Global University’ en Chine, dont le traduction anglaise est disponible sur le site ‘Naked Capitalism’, ce même 12 juillet. Le titre de sa conférence est très encourageant pour nous :

« La fin de la civilisation occidentale, – Pourquoi elle manque de résilience et qu’est-ce qui va la remplacer »

Dans l’extrait que cite ‘b.’, on trouve notamment :

• La perspective d’une guerre au moins longue de vingt ans dont, manifestement, Ukrisis est le coup d’envoi ; et cette guerre, dépassant très largement, selon nous, les seuls confins russes et ukrainiens, et les seuls domaines militaires et économiques... Bref, ce qu’on nomme une guerre civilisationnelle.

• L’un des grands enjeux sera la sort de cette chose nommée “démocratie”, devenue le nom de la dictature exercée par l’oligarchie, et ainsi qualifiée délicatement dans le texte d’Hudson d’“euphémisme” (à savoir : « Un euphémisme est une figure de style que l'on utilise en littérature dans le but d'amoindrir la réalité de certains faits ou d'idées que l'on juge désagréables, tristes, ou encore choquantes, révoltantes »).

Voici l’extrait du texte que reprend MoA, qu’on trouve dans la dernière partie de la conférence d’Hudson, où l’auteur examine les voies et moyens pour liquider l’actuel régime dominant du Système, cette fameuse “démocratie” comme faux-nez de ce que nous pourrions, au moins pour un instant dans le tourbillon de néologismes que suscitent les événements, baptiser “olicratie”  :

« Les États-Unis, par le biais de leur nouvelle guerre froide, visent précisément à obtenir un tel tribut économique des autres pays. Le conflit à venir durera peut-être vingt ans et déterminera le type de système politique et économique que le monde aura. L'enjeu ne se limite pas à l'hégémonie américaine et à son contrôle dollarisé de la finance internationale et de la création monétaire. Sur le plan politique, ce qui est mis en cause est l’idée de “démocratie”, devenue euphémisme pour une oligarchie financière agressive cherchant à s’imposer dans le monde entier par un contrôle financier, économique et politique prédateur soutenu par la force militaire.

» Comme j’ai cherché à le souligner, le contrôle oligarchique du gouvernement a été le trait distinctif de la civilisation occidentale depuis l'antiquité classique. Et la clef de ce contrôle a été l’opposition à un gouvernement fort, – c'est-à-dire un gouvernement civil suffisamment fort pour empêcher une oligarchie de créanciers d'émerger et de monopoliser le contrôle des terres et des richesses, se transformant en une aristocratie héréditaire, une classe de rentiers vivant des loyers fonciers, des intérêts et des privilèges de monopole qui réduisent la population à l’austérité. »

Tout cela constitue un exemple du “matériel” intellectuel et dialectique qui est aujourd’hui développé autour d’Ukrisis, devenue selon Hudson une « guerre par procuration de l’OTAN en Ukraine contre la Russie » constituant rien de moins que « le catalyseur qui fracture le monde en deux sphères opposées aux philosophies économiques incompatibles ». Ukrisis est désormais considérée comme un événement absolument fondamental, à notre sens dépassant en importance la chute du Mur et la chute du communisme de 1989-1991, et l’attaque de 11-septembre. Cette dernière précision en faisant cette réserve que le premier événement (1989-1991) reste complètement dans nos esprits comme formateur du cycle catastrophique actuel tandis que le second se présente d’abord comme un simulacre de catastrophe dans la mesure où il constitue une tentative vaine de détourner l’histoire vers un cours triomphaliste pour les USA, une sorte de “coup d’État” simulant la métahistoire pour détourner les USA de leur pente fatale.

Nous dirions volontiers qu’entre presseSystème paralysée dans sa soumission et indépendants-résistants souvent pris dans le piège identitaire de voir en l’Ukraine attaquée par la Russie le principe national mis à mal, le champ intellectuel français s’est montré singulièrement pauvre et réticent dans ses réactions face à Ukrisis. Nous saluerons donc avec d’autant plus de bonne grâce une chronique d’un commentateur d’habitude attaché aux questions internes françaises, publié sur le site d’une publication de grande diffusion (‘Valeurs Actuelles’, le 12 juillet 2022).

Le texte d’Arnaud Benedetti embrasse effectivement toute la puissance de l’événement et y reconnaît le “tournant profond” indiquant un complet changement d’époque. Il constate bien à-propos, et donc tristement, l’extraordinaire inadéquation et la pathétique pauvreté politique des dirigeants des pays du bloc américanistes-occidentalistes, face à un tel événement, au son du mot décisif d’Héraclite (« Le monde est un enfant qui joue ») :

« La désinvolture, qu’elle ait le visage des frasques de Johnson, de la post-modernité d’un Trudeau, du grand âge d’un Biden ou de l’obsession communicante d’un Macron n’est, à coup sûr, pas la disposition la plus opportune pour entrer dans l’époque qui commence. »

On gardera à l’esprit cette idée de l’importance du déferlement grandissant de telles analyses dans une époque marquée par la puissance de la communication. Ce flux participe bien plus qu’accessoirement à l’entretien et au développement de la GrandeCrise, en l’inscrivant dans notre perception et dans notre  psychologie, donc en influant nos jugements, et par conséquent nos décisions. On reconnaît là l’influence de la puissance de l’événement que nul, parmi nous, ne peut prétendre manipuler.

Ci-dessous, le texte de Benedetti dont on s’st permis de modifier le texte pour y glisser notre néologisme favori pour ces événements  d’Ukrisis.

dedefensa.org

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Comment Ukrisis a retourné l’ordre international

Le précipité des événements pourrait bien faire de l’été 2022 un tournant. Les évolutions de la guerre en Ukraine, les conséquences géopolitiques et économiques qui en résultent, les tensions sociales qui, en Europe, à l’instar des Pays-Bas, et ailleurs, en viennent à bousculer un certain nombre de gouvernements : une trame se dessine en passe de faire vaciller bien des certitudes.

Le monde change de haut et de près, les effets s’en font ressentir. Le craquèlement se précise. Le premier d’entre eux, et non des moindres, se produit à l’Est où nonobstant une lecture par trop occidentalo-centrée les événements prennent une tournure assez différente des attentes des dirigeants occidentaux. La guerre s’installe dans la durée et cette durée n’est pas propice, tant s’en faut, à la stratégie occidentale.

Sur le terrain, les Russes non seulement avancent, mais sur le front diplomatique, ils apparaissent d’autant moins isolés que les sanctions dont ils sont l’objet ne portent pas à ce stade leurs fruits, pire encore paraissent se retourner contre leurs initiateurs. La flambée des prix, la bonne tenue du rouble, l’affaiblissement de l’euro face au dollar constituent autant de marqueurs d’une donne économique qui s’annonce incertaine.

Bruno Le Maire peut clamer sur toutes les ondes l’élément grossièrement de langage du pic de l’inflation dans lequel nous serions entrés pour mieux s’en libérer ensuite, la réalité impose de considérer que nous n’en savons rien et la prudence élémentaire devrait dicter la modestie dès lors qu’il s’agit de se risquer à des prévisions économiques.

Avant la séquence électorale, le triomphalisme des expertises officielles saluait un retour quasi “historique” de la croissance ; les projections post-électorales en reviennent à des pronostics plus récessifs dans un contexte où le total de la dette publique à brèves échéances pourrait atteindre 150% du PIB.

À la merci d’un relèvement brutal des taux, ce niveau d’endettement s’érige comme une forge à collapsus politico-social ; cette hypothèse, si elle venait à prendre forme, constituerait à coup sûr un facteur accélérateur de crise tout autant économique que politique, au moment où toutes les démocraties de la zone euro sont exposées à une réinitialisation de l’ordre international dont elles n’ont pas forcément perçues l’irréductible nouveauté.

C’est au demeurant cette incapacité à penser l’irréductibilité qui fait sens dans le moment que nous traversons. La grande faute occidentale est de prétendre répéter une histoire qui fut la nôtre mais qui ne l’est plus. Le logiciel obsolescent de la guerre froide continue à formater les réflexes de nombre de responsables politiques, médiatiques, intellectuels en Occident ; non seulement la Russie n’est plus communiste mais elle est désormais d’abord russe et conforme aux intérêts d’abord du peuple russe tel qu’il se projette dans l’histoire ; surtout elle n’est pas à découvert économiquement comme elle le fut à la tête de son bloc lors du grand schisme Est/Ouest. Elle peut s’adosser à un arrière stratégique, la Chine entre autres, dont le poids économique rappelle que les Occidentaux ne disposent plus comme par le passé de cette centralité que leur offrait ce monopole qu’ils s’étaient arrogé dans la production des richesses.

C’est là une différence fondamentale avec la figure qui vit Washington à partir des années 1980 en imposer à Moscou. La reproduction d’un schéma interprétatif hérité du XXe siècle est tout autant le produit d’un référentiel dépassé que d’un complexe discutable de supériorité. Il n’en demeure pas moins surtout aveuglant, car peu propice à saisir les tectoniques désormais à l’œuvre dans les tréfonds des mouvements propres aux civilisations. Cette réalité qui relève d’un planisphère mondial vient percuter les arènes nationales, notamment au sein des pays-membres de l’Union européenne.

Parmi ceux-ci, la France, nonobstant des atouts historiques pour comprendre le monde qui s’installe, pourrait se trouver des plus exposées quant aux conséquences économiques et sociales d’une guerre que nous n’avons pas plus vue venir que su gérer, quand bien même le président de la République se soit essayé à maintenir un fil louable avec le Kremlin.

Pour autant la scénarisation excessive, voire immature de cet effort diplomatique aura vraisemblablement démonétisé les initiatives présidentielles. « Le monde est un enfant qui joue » : plus que jamais le mot d’Héraclite résonne de toute son actualité, mais le constat exige des dirigeants occidentaux qu’ils soient en mesure de s’élever à la hauteur de ce qui s’apparente à un grand retournement. La désinvolture, qu’elle ait le visage des frasques de Johnson, de la post-modernité d’un Trudeau, du grand âge d’un Biden ou de l’obsession communicante d’un Macron n’est, à coup sûr, pas la disposition la plus opportune pour entrer dans l’époque qui commence.

Arnaud Benedetti