Les signes du désarroi

Les Carnets de Patrice-Hans Perrier

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Les signes du désarroi

Le sacré et le profane avaient l’habitude de cohabiter depuis la nuit des temps au gré d’un aménagement symbolique de la cité. Le sacré avait ses lieux consacrés et ses rituels qui pouvaient déborder sur la place publique le temps d’une semaine sainte ou d’une suite de processions destinées à conjurer le mauvais sort. De son côté, le profane s’invitait lors des kermesses et autres fêtes populaires qui permettaient au peuple de se divertir et de libérer ses affects. 

Le sacré et le profane se rencontraient lorsqu’il fallait bénir les labours ou les récoltes, et je ne parle pas que du Moyen-Âge ici. Mon père, poète et philosophe du dimanche, nous avait raconté avec force détails que le curé de la campagne était souvent invité à participer à des célébrations qui n’avaient rien à voir avec les activités cléricales. Le profane s’invitait aussi à une autre époque sur les parvis des cathédrales pour y mettre en scène des épisodes des évangiles, mais aussi certains moments de la vie courante. Certains historiens vont jusqu’à affirmer que les cathédrales ont permis au théâtre moderne d’émerger.

Le sacré, même au sein de l’enceinte fermée du monastère, n’était pas encore devenu un système de symboles coupé du monde de la nature. L’historien Dominique Venner, malheureusement décédé lors de son suicide devant le grand autel de la cathédrale Notre-Dame de Paris, en 2013, nous rappelle que la nature était sacrée chez les anciens.

Ainsi, il nous aide à prendre conscience que « nos mythes et nos rites cherchaient une coïncidence entre les œuvres humaines et l’image d’un cosmos ordonné. La disposition circulaire du temple solaire de Stonehenge reflétait ainsi l’ordre du monde, symbolisé par la course du soleil, son perpétuel retour à la fin de la nuit et à la fin de l’hiver. Elle figurait l’anneau de la vie unissant la naissance et la mort. Elle représentait aussi le cycle éternel des saisons ».

La vie comme émanation des forces divines

Voilà qui nous en dit beaucoup sur la nature de cette forme de laïcité immémoriale qui n’a rien à voir avec celle que les idéologues des « lumières » tentent de nous faire ingurgiter. La vie était sacrée pour les anciens et les activités humaines, même les plus prosaïques, étaient connectées à cette dimension lumineuse. Ainsi, un judicieux système de vases communicants favorisait cette cohabitation harmonieuse.

Dominique Venner nous explique, encore, que « chez Homère et dans la pensée grecque avant Platon, le mot physis désigne la force animatrice du cosmos [ordre] et de la vie [mouvement] : la nature d’un végétal, celle d’un animal ou celle d’un homme. La physis est toujours nature de quelque chose ». Et, on serait tenté d’ajouter que le sacré représentait un peu la dimension secrète de la physis. Héraclite avait l’habitude de dire que « la Nature aime à se cacher ».

La séparation du sacré et du profane 

C’est par la dimension sacré que le commun des mortels parvient à se connecter aux forces telluriques ou extraterrestres qui agissent derrière les manifestations de la physis. La dimension profane de la vie de tous les jours a fini par être mise à l’écart du sacré et les temples ont été clôturés, leur enceinte comprenant même un vestibule qui séparait le monde extérieur de son cœur nucléaire. Le prêtre était le seul intermédiaire autorisé à pouvoir entrer en contact avec les figurines représentant les divinités tutélaires. C’est dans cette optique que le monde profane n’est plus invité à côtoyer le sacré : entrer dans l’enceinte sacrée ou toucher à certains objets rituels devient une profanation.

Voilà ce que certains néopaiens reprochent aux trois religions du livre : d’avoir confisquer le sacré en désacralisant la nature afin de pouvoir modeler un Dieu à l’image de leur « volonté de puissance ». Cette objection nous l’entendons, nous, penseurs de bonne volonté. Toutefois, une lecture attentive des cultes païens nous permet d’y déceler une volonté d’appropriation des forces telluriques, par le biais de rituels et d’une délimitation de l’espace, qui n’est pas sans rappeler la tentation autoritaire de nos prêtres.

L’apparition du sacré

Comme dans les rituels de magie, la création d’un espace sacral commandera, invariablement, une délimitation spatiotemporelle permettant à l’officiant de soustraire une partie de la physis de son domaine naturel. Le temps de soustraire la nature de son cours habituel. Et, c’est par cette soustraction énergétique que l’officiant parvient à créer un enclos sacré, un portail qui permettra au rituel d’atteindre sa cible. Le sacré apparaît à la suite d’une démarche opérative sur la matière. D’où la dimension sacrale et sacramentelle. Le prêtre qui encense l’autel rend grâce à Dieu, mais il délimite, aussi, un portail au moyen de ses circonvolutions. C’est ainsi que l’officiant utilise l’encens afin de circonscrire la portion spatiotemporelle qui permettra la transsubstantiation des Saintes Espèces en énergie-vibration-lumière selon certains initiés. La dimension sacrale ne s’obtient qu’à travers une opération qui vise à ouvrir un passage à travers la vie pour atteindre à la dimension divine.

In fine, le sacré représente un pont qui unit l’humanité à son créateur; les forces de la nature, la physis, à une nouvelle dimension. Peu importe que l’on considère le monde païen antédiluvien ou la civilisation helléno-chrétienne, ce moment de séparation du sacré et du profane est universel.

Intermède entre la vie courante et le sacré

Il faut donc qu’un intermédiaire, un thaumaturge, utilise ses pouvoirs afin d’ouvrir un portail permettant d’atteindre le divin. Peu importe que l’opération se déroule dans l’enceinte fermée d’un temple ou sur un site naturel, à l’air libre. L’espace du rituel doit être délimité avec précision, l’officiant ne peut pas être n’importe qui et ce moment ne fait définitivement plus partie de la vie courante.

Voilà donc, l’ultime distinction entre le sacré et le profane, celle qui nous permet enfin d’aborder la question de la laïcité ou de la cohabitation harmonieuse des citoyens dans l’espace public. Le débat qui entoure la question des signes religieux, ostentatoires ou non, arborés par certains de nos concitoyens est ardu, pour ne pas dire nébuleux. À une époque où plusieurs cultures cohabitent sur un même sol, dans un contexte où la dimension sacrale a été chassée de la cité, il devient ardu de s’y retrouver.

Le signe religieux et son apparition dans l’espace public

Certains portent des signes religieux en guise d’affirmation, dans une volonté de prosélytisme. D’autres les arborent comme s’il s’agissait d’un porte-bonheur ou de signes d’attachements à une tradition culturelle. Mais, il ne faudrait pas oublier ceux et celles qui se travestissent en croyants afin de provoquer des réactions chez autrui, tout cela avec des desseins politiques en filigrane. Et, enfin, il y a les simples croyants qui tentent de se conformer avec les prescriptions élémentaires de leur obédience respective.

Vous l’aurez remarqué, nous avons quitté la question de la délimitation de l’espace sacral pour aborder celle du paraître en société. Si l’évocation des forces surnaturelles relevait du domaine de l’invisible, c’est la mise en scène rituelle qui finissait par se retrouver dans la sphère du paraître. D’où la colère du Christ et de certains de ses disciples à l’encontre de la caste des pharisiens, intégristes avant l’heure qui tablaient sur la mise en scène de leur piété dans le domaine public. La piété qui s’affiche avec ostentation est suspecte et relève d’un désir de paraître susceptible de commander un certain « respect » de la part d’autrui. Le dévot, comme le notable ou celles que l’on qualifiait de « grenouilles de bénitier » à l’époque de mon grand-père, s’affiche à la manière d’un brahmane fier et orgueilleux, toujours dans l’idée de se distinguer du commun des mortels ou de la plèbe.

L’ostentation n’a rien à voir avec la dévotion véritable

Il est curieux de constater que les véritables initiés, peu importe leur obédience, ont été de tout temps discrets et n’ont jamais adopté une tenue afin de se distinguer du vulgum pecus. Seuls, les prêtres, rabbins, mollahs et autres représentants d’une église en particulier arboraient une tenue de circonstance dans l’espace public afin de signifier leur appartenance à une forme de corporation religieuse. Le port de cet uniforme signifiant votre appartenance à une corporation et lance un signal sans équivoque à ceux qui croisent votre chemin : « vous pouvez faire appel à moi si vous êtes dans le besoin ».

Ainsi, à l’instar d’autres membres de corporations, les clercs s’affichaient en public afin de permettre à leurs fidèles, mais aussi à toute autre personne, de leur adresser des requêtes pour des conseils, prières ou autres actions de « charité spirituelle ». On ne parle pas nécessairement, ici, de prosélytisme ou d’ostentation dans le sens d’une démarche égotique ou militante.

Un curieux retournement des choses

Il est tout de même paradoxal, à une époque où le sacré a pratiquement été complètement évacué du domaine public, d’assister à de véritables « défilés de mode » religieux alors que des individus se pavanent en arborant des tenues nettement ostentatoires, à la limite de la caricature. On ne visera pas une religion ou un culte en particulier dans le cadre de ce propos. Ce qui frappe l’imagination et l’esprit d’observation du penseur, grand marcheur devant l’éternel, tourne autour de la réapparition de certains symboles affichés comme les masques d’un sinistre carnaval.

L’énergie spirituelle ayant été littéralement siphonné hors de l’espace public – le théoricien Walter Benjamin n’hésite pas à parler de la disparition de l’aura de nos cités – voilà que certains de nos concitoyens se dandinent comme des acteurs à qui on aurait confié un scénario, une partition à jouer. Et, je ne parle pas que des soi-disant croyants, ici.

Une guerre sémiologique

L’autre jour, en prenant le métro de Montréal, j’ai croisé une curieuse dame âgée d’une quarantaine d’années sur ma route. Grimée comme une punkette de 15 ans, elle arborait plusieurs signes et symboles assez troublants sur ses vêtements bigarrés. On pouvait y lire quelques slogans, du genre « Pope no more », « Women’s Power » ou « Fuck You Pigs ». Tiens, on aurait dit une Femen en civil, les seins cachés cette fois-ci. La regardant de biais, pour ne pas fournir de l’eau à son moulin, je me suis mis à réfléchir à cette question des signes religieux dans l’espace public et de la laïcité ambiguë qu’on tente de nous vendre par tous les moyens ces jours-ci.

Je vous ferai grâce, cette fois-ci, d’une relecture du projet de loi 21 du gouvernement québécois à propos des signes religieux portés par les fonctionnaires en position d’autorité. Conjoncturellement, ce projet de loi représente peut-être, maladroitement certes, une première tentative de rébellion face à la doctrine du multiculturalisme de l’état canadien. Mais, j’ai déjà dépensé pas mal d’énergie là-dessus.

La fin des vases communicants 

L’espace public ayant été vidé de toute trace de sacralité, mis à part quelques édifices conservés sous une cloche de verre, il devient une scène théâtrale qui favorise l’entrechoquement du sacré et du profane. Quelque chose qui s’apparente à une joute féroce. Nous sommes bien loin des vases communicants de l’antiquité. Au même moment où certaines obédiences ont déjà manifesté en France pour la décriminalisation du blasphème, voilà que les apôtres les plus zélés de la laïcité prêchent pour une éventuelle interdiction de toutes formes d’accoutrement religieux dans l’espace public.

C’est troublant en définitive. On imagine sans effort que, dans un proche futur, se promener avec un « Fuck the Pope » peint sur votre poitrail ne posera plus aucun problème à la force constabulaire. A contrario, le simple fait d’arborer un signe religieux aussi insignifiant qu’une minuscule épinglette … fera en sorte que vous serez susceptibles d’être épinglés par les fonctionnaires actifs au sein de l’industrie de la contravention. Cette situation pourrait bien signifier la disparition du « contrat social » qui équilibrait un dialogue entre le sacré et le profane qui a permis à plusieurs grandes civilisations d’émerger au final.

Loin de moi l’idée de faire le procès de la société civile. Mes concitoyens, de la femen jusqu’au clerc, subissent cet abject théâtre qui permet à de mauvais comédiens d’agir sous fausse bannière, comme des ventriloques, afin de briser un « vivre ensemble » qui est tout sauf une pétition de principe.

S’il faut bien voir un symbole éclairant sous les restes fumants de la cathédrale Notre-Dame de Paris, c’est le suivant : les régisseurs qui s’occupent de policer l’espace public s’activent déjà à dresser les futurs chapiteaux de la Metropolis du futur. Le gouvernement Macron-Philippe n’a pas perdu une seconde pour mandater une pléiade de firmes d’architectes afin de produire des devis pour le réaménagement du bâtiment et de son site d’ancrage. Certaines mauvaises langues parlent, même, d’une sorte de parc d’attractions pour touristes débonnaires.

 

Un lien lumineux :

« Un samouraï d’Occident » de Dominique Venner : vu par Alain de Benoist