Les dividendes de l'humiliation

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Les dividendes de l'humiliation


19 octobre 2002 — A considérer l'activité frénétique de la presse britannique, même la plus opposée à l'attaque de Saddam, pour dissimuler la position de maîtrise diplomatique de la France à l'ONU, on mesure l'amertume britannique. Le cas est simple : depuis plus d'un an, le Premier ministre Tony Blair, de plus en plus isolé (en Europe, au sein de son parti, voire de son gouvernement), développe une politique frénétique d'alignement sur les Américains. C'est un exercice complexe et difficile, dont Blair attend des “dividendes” au niveau du statut international du Royaume-Uni et de sa position diplomatique, en même temps qu'une réaffirmation éclatante de sa position d'allié “privilégié” des États-Unis ; exercice d'autant plus complexe et difficile qu'il est affreusement humiliant : les Américains n'épargnent rien aux Britanniques dans les contacts quotidiens, notamment militaires ; ils ne les favorisent en rien, les obligeant à des comédies parfois étranges pour faire croire que, oui, malgré tout, cette politique rapporte quelques privilèges aux Britanniques.

[On l'a déjà signalé combien la situation à Tampa, Floride, où se trouve le quartier-général de Central Command, est caractéristique. Le quartier-général US occupe ses bâtiments, avec des centaines d'officiers ; un bâtiment situé en-dehors du périmètre regroupe les officiers et les délégations des pays alliés participant de près ou de loin aux opérations militaires ; les Britanniques occupent un bâtiment à part du bâtiment des alliés et leur activité principale est, selon une source militaire européenne, « de faire croire aux autres alliés qu'ils ont un traitement privilégié et qu'ils reçoivent des informations spécifiques alors qu'il n'en est rien ». Avec une chaleureuse attention, les Américains ont surnommé les bâtiments qui regroupent les alliés : “l'exposition coloniale”.]

Plusieurs éléments apparus dans la presse britannique ces derniers jours, spécifiquement tournés contre la France, mesurent effectivement l'amertume britannique. Il s'agit d'attaques et de jugements défavorables injustifiés, parfois grotesques, parfois amusants.

• Un article de Julian Borger et de Rory McCarthy dans le Guardian du 18 octobre est significatif et doit être observé comme un exemple du phénomène qu'on signale. Il est significatif, notamment par les interprétations étonnantes, et encore plus par les contradictions entre la présentation des faits et les faits eux-mêmes, parfois sur la même ligne, dans la même phrase.

• On y lit le titre suivant : « US resolution sidesteps opposition to Iraq war, — Shift on inspections in bid to win over France ». Aussitôt après, le texte commence par ce paragraphe : « The US bowed to almost unanimous international opposition yesterday and offered to soften its stance on UN weapons inspections by removing language specifically threatening Iraq with invasion. » Ainsi, le titre annonce de façon ambiguë que les USA “esquivent” ou “écartent” l'opposition à la guerre en Irak (ambigü : le verbe to sidestep veut dire “esquiver” mais aussi bien “ne pas tenir compte de”). Dans la première phrase du texte, l'affaire prend une autre tournure puisque les USA « se sont inclinés devant l'opposition quasiment unanime ». Entre temps, on nous a annoncés que l'initiative US consistait en ceci : « un changement sur la question des inspections pour tenter de l'emporter sur la France » ; le verbe to win over laisse rêveur puisque la réalité de la situation est que les USA acceptent une bonne part de ce que demandent les Français, ce qui conduirait éventuellement à un compromis avec la France, et que cela est défini comme une défaite de la France ...

• Du même article, quelques extraits où l'on trouve les mêmes fantaisies contradictoires : voilà qu'on parle des « Washington's concessions » et de la « virtual international solidarity at the UN against the US-British hardline position on Iraq » ; suivi du conseil péremptoire donné à la France d'accepter la proposition US, qualifiée de « good deal », comme si on donnait une “dernière chance” à la France ; suivi de la menace que les USA quitteraient les négociations après avoir conclu que « France was “not serious” », si les Français n'acceptent pas leurs propositions ; suivi de la menace qu'après tout, si les USA consentaient à faire un effort au sein du Conseil de Sécurité, ils pourraient bien isoler la France (sans doute avec le reste du monde, cette «  virtual international solidarity », qui se trouverait “isolée” avec elle).


« News of Washington's concessions came after a day of virtual international solidarity at the UN against the US-British hardline position on Iraq. At a security council session on the issue, one delegate after another called for weapons inspectors to be given another chance to root out Iraq's alleged arsenal of weapons of mass destruction, before any UN member state resorted to military action.

(...)

« A western official close to the informal talks said yesterday that all eyes were on France. ''Will Paris recognise a good deal when they see it, or will they want to carry on pushing their line as is their tendency?'' the official said.

» If Paris did not agree to a compromise, the same official predicted, the US would decide that France was ''not serious'' and either walk out of the talks, or circulate its version of the draft resolution among the 15 members of the security council, in the hope of isolating France.'' »


Dans les jours précédents, nous avions relevé d'autres approches de la presse britannique du même type. L'édition du 11 octobre du Times de Londres mérite d'être lue avec attention, avec deux textes principalement. Ces deux textes concernent la France, qui y est attaquée, directement et indirectement, à boulets britanniques, dont on sait qu'ils sont fort rouges, avec une mauvaise foi si grande qu'elle finit par prendre une allure ironique assez plaisante. Nous découvrons à nouveau le pot aux roses : en chargeant la France des reproches qui sont habituellement faits aux Britanniques, le Times de Londres ne fait que tenter de justifier indirectement la politique américaine du Royaume-Uni, et les humiliations sans nombre que les Américains leur font subir, chaque jour, soir et matin (voir plus haut) ; et tenter de minimiser l'ostracisme et l'hostilité que ces mêmes Britanniques rencontrent aujourd'hui dans les milieux européens.

Les deux textes concernés :

• L'article de Bronwen Maddox, dans sa rubrique Foreign Editor's Briefing du 11 octobre, nous apprend que « France signals wish to fall in with America over Iraq ». Ce titre recouvre une présentation de l'évolution américaine, déjà envisagée le 11 octobre, qui a eu effectivement lieu et qui consiste à rencontrer certains arguments de la France pour parvenir à un compromis avec elle. Là encore, le fait que les USA si puissants acceptent des exigences de la France à la puissance si inférieure est considérée comme un alignement de la France sur les USA.

• L'article de Charles Bremner, correspondant à Paris du Times de Londres, également dans l'édition du 11 octobre, nous signale, lui : « Chirac accused of doing a Thatcher on Europe ». Ce titre dénonce le comportement de la France, avec son refus de s'aligner sur les exigences du pacte de stabilité, comportement qui en ferait un pays “à la Thatcher”, dans la même position d'isolement. (Les Allemands, les Italiens et les Portugais font la même chose que la France et Prodi nous a confiés que le Pacte est une « stupidité », pourtant le diagnostic de l'isolement à-la-Thatcher est posé.)

En d'autres mots, les remarques suggérés par les deux articles sont les suivantes :

• d'une part, il s'avère que la France n'est pas moins alignée sur les USA que Tony Blair et le Royaume-Uni ;

• d'autre part, Chirac ne vaut pas mieux que Thatcher (le charme en moins, peut-être) et la France n'est pas loin d'être aussi isolée en Europe que le Royaume-Uni de Thatcher, du temps de Thatcher, qui fut notablement moins aimée et plus isolée que le Royaume-Uni de Tony Blair. Cela signifie que la France est encore moins aimée en Europe, et moins “européenne” somme toute, que le Royaume Uni de Tony Blair malgré ses frasques américano-irakiennes.

Concluons.

• Lorsque les Britanniques, surtout ceux du Times de Londres, mais aussi ceux du Guardian après tout, se livrent à ces extrémités, nous devons les considérer avec indulgence, voire avec attendrissement. C'est le signe qu'ils se trouvent vraiment dans une crise très profonde, ce qui est le cas effectivement, et la France est alors une cible tentante pour se défausser de la frustration de cette crise, — comme toujours, et plus encore lorsque la France semble occuper une place diplomatique plus importante.

• Depuis quatre ans, les Britanniques se battent comme des beaux diables pour faire croire au reste du monde (au reste de l'Europe) qu'ils sont les meilleurs amis des Américains et qu'ils en obtiennent de fort grands privilèges. On a vu qu'il n'y a rien de plus faux et l'on sait que, depuis 9/11, cette politique risque également de causer bien des dégâts à la position britannique en Europe. Le French-bashing actuel de la presse britannique est alors, de façon encore plus compréhensible, le produit d'une amertume décuplée : non seulement que la France soit mise en avant à cause d'une politique qui est le contraire de la britannique, mais qu'en même temps chaque jour qui passe mette de plus en plus en question le bien-fondé de la politique britannique.

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