Le prochain Pearl-Harbor selon Kusturica : il faut détruire RT !

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Le prochain Pearl-Harbor selon Kusturica : il faut détruire RT !

De plus en plus l’idée de la puissance de la communication influence les conceptions et la perception générale des évènements, aussi bien que les prospectives proliférantes qu’on peut faire et diffuser (grâce à la puissance du système de la communication, justement). Ainsi d’un article écrit par le réalisateur de cinéma serbe Kusturica, pour le journal quotidien serbe Politika, qui présente son idée des débuts de la Troisième Guerre mondiale. Le Pearl Harbor de cette Guerre Mondiale-là serait une attaque de RT par le Pentagone, selon Kusturica, suivie d’une riposte russe contre CNN. (On notera l’inversion des images choisies par nos soins, qui nous sont venues naturellement : “Pearl Harbor” qui n’est pas le début de la Deuxième Guerre mondiale, mais qui marque bien le début de la “mondialisation” de la guerre ; et un “Pearl Harbor” qui serait cette fois le fait des USA, marquant bien l’évolution de la perception des USA, devenus complètement la puissance d’agression par définition, et cela conformément à son rôle fondamental dans l’action du Système.)

L’article de Kusturica est d’abord une occasion de mettre en évidence la puissance de RT (et des réseaux russes en général, comme Sputnik depuis leur montée en puissance qui s’est faite en deux-trois années), qui est le grand événement de communication de ces dernières années. RT (Russia Today) s’est empressée d’en faire un article le 18 mai 2015, – tout de même, après un premier article de son compère Sputnik, le 17 mai 2015, dans la soirée...

«In an article published by the Serbian daily Politika, Kusturica has aligned RT with Russia’s most powerful weapons, specifically the SS-18, an intercontinental ballistic missile which NATO is calling “Satan”: “The devil never comes alone! At the same time with this rocket and numerous other innovations, the TV Channel RT has also appeared among the Russian arsenal.”

»The RT network, Kusturica says, is destroying the “Hollywood-CNN stereotype of the good and bad guys, where blacks, Hispanics, Russians, Serbs are the villains, and white Americans, wherever you look, are OK!” “[US Secretary of State] Kerry and the congressmen are bothered by the fact that RT sends signals that the world is not determined by the inevitability of liberal capitalism, that the US is leading the world into chaos, that Monsanto is not producing healthy food, that Coca-Cola is ideal for cleaning automobile alloys and [is] not for the human stomach, that in Serbia the percentage of people who die from cancer has risen sharply due to the 1999 NATO bombings ... that the fingerprints of the CIA are on the Ukrainian crisis, and that Blackwater fired at the Ukrainian police, and not Maidan activists,” the filmmaker wrote.

»Most of what Kusturica mentions in the article, indeed, are topics RT covers extensively... except maybe Coca-Cola’s cleaning properties.

»RT is a real threat to US state propaganda as it reaches Americans “in their own homes, in perfect English, better than they use on CNN.” And that is why, according to the director, Washington could get fed up and seek to silence RT by force – much like NATO did to Serbian state TV in April 1999. In turn, Kusturica predicts, Moscow would destroy CNN, which he considers the flag-bearer of pro-American propaganda: “CNN in direct transmissions assures that since the 1990s America has been leading humanitarian actions, and not wars, and that its military planes rain angels, not bombs!”

»Until the Pentagon resorts to force, Kusturica believes, “RT will ever more demystify the American Dream and in primetime will reveal the truth hidden for decades from the eyes and hearts of average Americans.”»

C’est une idée intéressante que faire d’une attaque contre un réseau de communication et d’information le premier acte stratégique d’une guerre mondiale “mondialisée”, comme les Japonais firent d’une attaque de destruction de la Flotte US du Pacifique. L’hypothèse écarte, pour la validité de la prospective, l’impasse de l’échange nucléaire, dont on sait qu’il porte l’ombre écrasante de la quasi-“destruction mutuelle assurée”, renverse en partie les rôles en assignant aux USA celui de l’agresseur, ce qui établit, sinon rétablit une vérité historique quant à la véritable substance de l’américanisme, et enfin accorde au système de la communication l’importance stratégique fondamentale qu’il occupe aujourd’hui.

Sans nous attacher à la validité de l’hypothèse, qui permet surtout à Kusturica de développer son appréciation aussi bien de la situation du système de la communication que de son appréciation du système de l’américanisme, l’article donne l’occasion de mesurer dans le temps l’évolution des conceptions et des perceptions. Kusturica pense surtout, en Serbe exacerbé qu’il est et qui n’a pas oublié l’attaque de l’OTAN de 1999 contre la Serbie qui frappa notamment la station de radio-télévision de Belgrade, à cette attaque-là ; mais c’est certainement à la station qatari Aljazeera qu’il faut se référer. Avant que le Qatar ne prît dans la perception qu’on en a la place qu’il occupe aujourd’hui dans l’imbroglio moyen-oriental (à peu près à partir de l’été 2011, au terme de la crise libyenne/phase-I, –liquidation de Kadhafi), sa station Aljazeera était perçue comme résolument hostile par les USA. La révélation de projets d’attaque US contre cette station, en 2005, avait causé une très grande sensation. Nous écrivions le 23 novembre 2005 :

«Le débat sur la guerre d’Irak a atteint un nouveau domaine. Après la tragédie, la désinformation, le virtualisme, les scandales, nous sommes dans le domaine incertain qui côtoie le “gag” (en français et en anglais), — mais qui n’en est pas un puisqu’il s’agit du projet de bombardement de GW Bush de la station de TV Al Jazeera. [...] On parle de la publication par le Daily Mirror d’une partie d’un mémorandum secret du 10 Downing Street sur un accrochage sérieux entre Bush et Blair. Cela se passe en avril 2004. Bush veut bombarder le siège d’Al Jazeera au Qatar. Blair le convainc de n’en rien faire. Le Mirror publie des extraits le 22 novembre...»

Ce projet d’attaque d’Aljazeera ouvrait un nouveau domaine des techniques d’affrontement, en route vers la “guerre totale de la communication”. Ce qui faisait la différence entre Aljazeera et la station de radio-TV de Belgrade, c’est la dimension internationale de la première, qui touchait des dizaines de millions de téléspectateurs arabes, bien au-delà du Qatar. La “guerre de la communication” évoluait donc vers la dimension globale, et l’élargissement d’Aljazeera vers le domaine anglophone accéléra encore cette évolution. Au début 2011 (voir le 14 mars 2011), Aljazeera était encore considérée comme un adversaire très dangereux des USA et la secrétaire d’État Clinton déplorait sa puissance devant le Sénat, et la pauvreté des chaînes US devant cette concurrence ...

«“Like it or hate it, it is really effective,” Clinton said. “In fact, viewership of Al-Jazeera is going up in the United States because it is real news.” “You may not agree with it, but you feel like you’re getting real news around the clock instead of a million commercials and, you know, arguments between talking heads and the kind of stuff that we do on our news that is not providing information to us, let alone foreigners.” [...] “The events in Egypt have convinced an increasing number of Americans, the secretary of state included, that the coverage Al-Jazeera has provided for these events is something that is seen as a dramatic shift in perception of the network,” said Abderrahim Foukara, Al-Jazeera’s Washington bureau chief.»

... Puis les évènements de Libye suivis de la guerre en Syrie, avec l’affirmation de la politique qatari qui a fini par figurer dans le courant général de déstructuration et de dissolution du Système, donc aux côtés des USA, ont dilué la question de la puissance d’Aljazeera-perçue-comme-un-danger. La chose une fois réalisée et confirmée, le Système pouvait jubiler : “Aljazeera est des nôtres” (voir le 13 mars 2012). C’est à peu près au même moment (printemps 2012) que l’on s’aperçut qu’il se passait quelque chose du côté des Russes, et que commença à briller l’étoile de Russia Today qui était déjà très haut.

Kusturica rappelle que RT , qui émet plusieurs langues et notamment en anglais, touche aujourd’hui 700 millions de personnes dans 200 pays, ce qui en fait le premier réseau mondial d’information et de communication, et réseau complètement mondialisé. (Les anciens n’en reviennent toujours pas que ce soit les Russes, qui eurent avant eux le poids accablant de l’URSS si exécrable en matière d'information, qui aient réussi cet exploit !) Cela représente-t-il une menace équivalente à la Flotte US du Pacifique pour le Japon, en 1941 ? A la suite de l’article de Kusturica qui ne prouve évidemment rien mais qui s’appuie sur la capacité intuitive de l’artiste dont l’instrument d’expression est la communication, qui nous pousse ainsi à envisager le problème d'une façon concrète, nous serions bien tentés de répondre par l’affirmative, et ajoutant que RT serait bien plus difficile à détruire que la Flotte en raison de la multiplicité et de la redondance des moyens du système de la communication. Lorsque nous rappelons ce que furent les réactions de 2005 devant l’idée de l’attaque d’Aljazeera par les USA, l’incrédulité devant l’impudence d’un tel projet, mais aussi cette même incrédibilité pour ce que projet semblait accorder d’importance stratégique démesurée à un instrument de communication ; lorsque nous évoquons ce souvenir et le comparons avec la tranquillité de l’évidence qui accueille l’hypothèse de Kusturica, – oui, bien sûr, RT ne peut être qu’un des premiers objectifs stratégiques des USA, sinon le premier, – alors il s’impose à nos esprits que nous avons bien changé d’époque. Le décompte du Saker (voir le 11 mai 2015), selon qui la guerre USA-Russie sera «à 80% informationnelle, à 15% économique et à 5% militaire» nous paraît complètement justifié (sans même qu’il ait besoin de parler de la contrainte de la puissance nucléaire), et sur la voie d’encore s’accentuer au profit de la communication.


Mis en ligne le 18 mai 2015 à 16H31

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