Le “printemps arabe”, comme le global warming

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Le “printemps arabe”, comme le global warming

13 septembre 2012 – A Washington, on s’occupe d'en apprendre à propos des circonstances exactes de la mort de l’ambassadeur des USA en Libye, Christopher Stevens. Dans l’histoire des USA, c’est le 5ème ambassadeur qui est tué dans de telles circonstances de violence dans le pays où il représentait les USA. Pour Washington qui fait si bon marché des principes pour les autres, cela représente une transgression du principe sacré de l’inviolabilité de tout ce qui représente officiellement les USA en terre étrangère. A Washington, où les principes des autres sont absolument négociables, on ne négocie pas, on ne transige pas avec cette sorte de principe pour soi.

Washington, toujours lui, a en tête un complot, un montage, pour le 11 septembre et à l’occasion d’un film à l’effet antimusulman dévastateur, dont personne ne sait en réalité rien d’assuré ni de certain, ni de ses origines, ni de ses intentions, ni de son réalisateur, et qui est perçu comme ayant été manipulé, comme un élément provocateur… Cela, en Libye certes, mais aussi en Égypte, où les Frères Musulmans, qui sont du parti du président Morsi, entendent organiser la colère antiaméricaniste et anti-occidentaliste de la rue, – éventuellement autour et contre l’ambassade US au Caire. D’autres ambassades, dans d’autres pays musulmans, pourraient suivre, – pourquoi pas ?

L’ambassadeur libyen à Washington, lui, nous explique que ce sont des éléments kadhafistes ressortis de l’enfer où la croisade du bloc BAO les avait envoyés qui ont monté toute cette affaire faite pour discréditer la nouvelle Libye démocratique, – et ralentir l’aide financière US à la Libye. Toutes les ambassades US dans les pays musulmans sont en alerte, craignant la répétition des évènements de Benghazi et du Caire et nous rappelant étrangement la période de 1979-1980 où le pauvre Jimmy Carter se débattait devant une vague d’antiaméricanisme dans les pays musulmans, accompagnant les évènements d’Iran (chute du Shah) avec les implications américanistes dans ces évènements… Le “printemps arabe” revient toujours à ses vraies origines, qui se résument à une révolte contre le modèle américaniste (occidentaliste) et ultralibéral, devenu entretemps et pour faire plus court et plus net modèle officiel du Système à imposer universellement. Cela nous apparaissait évident hier (voir le 7 mars 2011) comme cela se confirme aujourd’hui par d’autres voies que celles des rues en fureur de Benghazi (voir le 5 septembre 2012).

Concernant la Libye d’où la séquence actuelle a pris son tour dramatique, la complication des évènements et de leurs acteurs est bien grande et, littéralement, la narrative du bloc BAO est out of control, entre les théories sans fin, les groupes rivaux, manipulateurs et manipulés, les implications des uns et des autres, les intrigues sans fin de la CIA et des services adjacents... La même expression, out of control, vient dans le commentaire du général Michael Hayden, ancien chef de la CIA (2006-2009) de GW Bush, celui qui félicitait Obama par ailleurs pour son emploi des drones tueurs, et qui ne le félicite plus du tout pour son aventure libyenne. (Comme quoi, certes, le désordre et la chose out of control, la pensée et le jugement notamment, sont partout, – mais assez logiquement, à l’image de la vérité du monde.)

• En effet, dans une intervention “à chaud”, dès les premiers éléments de l’affaire de Benghazi connus, Hayden donnait une interview à NewsMax, le 12 septembre 2012. L’intérêt de son intervention est que, ne connaissant encore que fort peu de choses des évènements de Benghazi eux-mêmes, Hayden ne cherchait pas à comprendre ces évènements mais s’en tenait plutôt à l’essentiel, – toutes les raisons pour lesquelles il ne fallait pas s’engager en Libye. Au bout du compte, en effet, se trouve ce constat : out of control la Libye, comme l’est le “printemps arabe” après tout…

«Violent protests in Libya that claimed the life of the U.S. ambassador were the result of President Obama’s decision to intervene in the Libyan revolt without a “deep appreciation” for what would follow,… […] [Libyan ruler Moammar] Gadhafi would be.

»“This was always the story we saw in those cell phone videos of oppressed and oppressor, but there were other stories going on too, other narratives — East vs. West in Libya, tribal disputes in Libya, eastern Libya being home of the Islamic Libyan fighting group.” “All these subplots were always out there and once you shatter the old society, these subplots become far more powerful and now we are seeing the results of that: Loss of control, portable air missiles, weapons from Libya being used to grab the northern half of Mali away from the Malian government, which is a good friend of the U.S.”…»

• Dans The Independent du 13 septembre 2012, Patrick Cockburn donne quelques appréciations sur la situation en Libye et, surtout, nous rappelle les conditions existantes dans ce pays précédant l’intervention du bloc BAO, puis les conditions de cette intervention, – bref tout ce qu’on sait ou devrait savoir de cet événement, pure narrative du bloc BAO pour se satisfaire lui-même et de lui-même. Enfin, Cockburn termine sur le “printemps arabe”…

«From the beginning of the Arab Spring demonstrators were clear that they would not countenance the degree of foreign intervention to which their rulers had previously bowed. This was true in Egypt, but it also resonated in Libya despite the victory of the insurgents entirely depending on foreign intervention.

»There are still plenty of people in Western armies and intelligence services who feel nostalgia for the old way of doing things, when they dealt with a compliant Egyptian army and did not have to worry about democratically elected Muslim Brothers or others more extreme. The Arab Spring was never a collective vote in favour of Western states, but a series of real revolutions that have other good and nasty surprises in store.»

• De même, de Louis Denghien du site InfoSyrie qui, se tournant vers la Libye, ce 12 septembre 2012, relie de façon symbolique, entre la légende d’une photo de l’ambassadeur Stevens et la conclusion de son analyse, la même idée… «Christofer Stevens, mort à Benghazi un 11 septembre pour avoir cru pouvoir manipuler indéfiniment les radicaux islamistes (comme en Syrie) […] Dans une allocution diffusée aujourd’hui Obama a rendu hommage à son diplomate mort qui s’était tellement investi pour la cause de la “liberté” libyenne. En attendant, son pays est plus détesté que jamais dans ce monde musulman qu’il croyait apprivoiser et instrumentaliser au gré de ses combinazione stratégiques. Le printemps arabe a définitivement échappé à l’Occident, un 11 septembre…»

Certes, voilà bien la chose qui subsiste, celle qui est à sortir de cette pitoyable aventure : le “printemps arabe”, comme élément spontané de la fureur humaine à la façon d’une fureur météorologique, difficile, impossible à contrôler par les activités humaines qui en découlent. De même que le global warming, d’où qu’il vienne, a échappé à notre contrôle, de même le “printemps arabe”… La filiation entre les deux est trop tentante pour ne pas être dûment établie.

Plus que jamais, l’inconnaissance

Nous avouons être bien en peine de donner un commentaire structurée, sérieux, rationnel et informé sur l’événement, – sinon celui de l’évidence. Qui ne peut se targuer, parmi ceux qui suivent les nouvelles d’un œil dégagé des pesanteurs des chaînes-Système, suivant les aventures libyenne, syrienne et autres, et ayant suivi auparavant les aventures irakienne, afghane et autres, qui ne peut s’empêcher d’avancer avec lassitude : “Je vous l’avais bien dit…” La cruauté du drame, – puisque drame il y a, n’est-ce pas, avec le corps peut-être lynché d’un homme, comme le fut celui de Kadhafi («We came, we saw, he died» avait-elle dit en guise d’oraison funèbre, remember Hillary ?), – la cruauté du drame impose de prendre la chose au sérieux, alors qu’elle n’a aucun sérieux par rapport aux crises et catastrophes qui bouleversent le monde, alors qu’elle n’est qu’une conséquence d’une conséquence de diverses inconséquences initiales dans le jeu sans fin des manipulations des évènements. Le poids de l’évènement d’un ambassadeur des USA tué dans des conditions improbables et terribles impose d’y voir une affaire terriblement grave alors que cet ambassadeur a participé avec zèle et enthousiasme à la manufacture de cette absurdité que constitua, parmi d’autres, la crise libyenne, notamment en alimentant en armes, cash, slogans et encouragements divers, divers groupes dont peut-être, sans doute, celui qui encadrait ceux qui l’ont tué, s’il s’agit bien d’“un groupe”... Qui le dira avec certitude et qui pourrait le dire ? Le “Je vous l’avais bien dit…”, même lui, ne suffit plus.

Bref, quel commentaire voulez-vous faire, sur le fait lui-même ? En URSS, aux meilleurs temps sclérosés du brejnévisme, quand une affaire sans queue ni tête échappait au contrôle des gérontes, on affichait le communiqué commençant par la phrase que “tout se déroule selon le plan prévu” signifiant que tout était sous contrôle, contrairement à la trompeuse apparence. Désormais, cela pourrait paraître un peu court, si l’on se fie à l’écho de l’affaire, avec notre système de la communication fonctionnant à plein régime et démultipliant les effets sonores et les chaînes de révélation ou de dissimulation ; cela pourrait paraître un peu court, alors que les USA, ce pays engagé dans une croisade-Système pour dissoudre tout ce qui est principe, appuie son hubris, notamment, sur un principe intangible et sacré, comme tous les principes n’est-ce pas, selon lequel un ambassadeur des USA est quelque chose qui est complètement un symbole, qui est absolument intouchable… (Certainement, il y en a eu l’un ou l’autre du département d’État pour se réveiller cette nuit ou celle d'après, en sueur, et songeant à la mort de l’ambassadeur, s’écriant : “Bon Dieu, il faut taper, il faut liquider ce sonovobitch de Kadhafi !”. C’était le bon vieux temps où Kadhafi existait encore et qu’il suffisait de le lyncher pour clore le dossier de la vertu en marche, chapitre “Libye”.)

Par conséquent, la seule question intéressante est ailleurs, hors du champ de ce commentaire allant du “Je vous l’avais bien dit…” au “Tout se déroule selon le plan prévu”. La seule question intéressante est de savoir ce que sera l’effet de l’événement… Or, ce n’est pas si simple, parce que plus rien n’est vraiment contrôlable par la raison, et parce que de toutes les façons la raison elle-même est trop subvertie par le Système pour encore faire chose acceptable de quelque chose qu’elle contrôlerait encore. L’essentiel du problème qui se pose au Système est qu’il s’agit de la Libye, et que la Libye n’était justement plus un problème puisqu’elle n’avait été un problème que pour être réglée victorieusement par le Système, et donc problème qui n’existait plus. En un sens, la Libye, elle aussi, n’existait plus, elle était bouclée magnifiquement entre le «We came, we saw, he died», oraison funèbre d’Hillary Clinton pour Kadhafi lynché, et le film de BHL, fait par lui-même, en hommage à lui-même, pour la beauté de lui-même, à propos du rôle de lui-même dans la manufacture de la grande révolution en question. La réapparition de la Libye est un non-évènement bien fâcheux, hors du contrôle des narrative diverses, pour lequel rien n’est prévu. Pour notre compte, l’intérêt de la chose est qu’on ne sait pas comment va réagir le Système, et que le Système lui-même ne sait pas comment il va réagir lui-même, notamment et essentiellement par le biais de son système de la communication dont on n’ignore pas qu’il est en général très actif dans son rôle de Janus.

…Car le système de la communication va s’en donner à cœur joie. Tout est contradiction dans cette affaire, comme on le sait, avec des interconnexions grotesques avec les autres crises, avec les débats sans fin marqués de l’extraordinaire affectivité de tous ces gens réfugiés derrière la protection de l’infraresponsabilité, avec une forêt touffue de narrative, de faux-nez, de services de renseignement et de guerriers privés employés pour des besognes improbables, – cachant l’arbre chétif de la vérité du monde. Tout est antagonisme de soi-même contre soi-même, dans le chef de tous ces puissants pays du bloc BAO, porteurs du flambeau de la civilisation, engagés dans des croisades dont nul ne sait le sens, s’appuyant sur ceux-là même qu’ils dénonçaient hier, sans savoir exactement, d’ailleurs, pourquoi ils les dénonçaient hier… Bref, si c’est possible, un cas d’école pour introduire une dose considérable de désordre et accentuer le désarroi de toutes ces psychologies terrorisées.

Enfin, se pourrait-il que l’événement accélérât la mécanique de l’absence de sens et de l’infraresponsabilité ? Se pourrait-il que le désordre supplémentaire répandu dans ce qui est déjà désordre pur rapprochât l’ensemble de cette sorte de point de fusion où, soudain, le Système perdrait pied et basculerait complètement dans sa dynamique d’autodestruction ? Certaines situations intéressantes pourraient naître de l’affrontement verbal et méchant, – pure action du système de la communication, – qui a déjà commencé entre Romney, plus antimusulman que jamais, et Obama, qui donne des leçons de retenue et de sagesse à son adversaire mais qui devra très vite “riposter”, notamment à “coups de drones” en Libye où l’on est comme chez soi. (Obama devra montrer que les USA restent ce pays qui, depuis 9/11 et grâce à 9/11, a, comme il l'a dit le 11 septembre 2012, “revigoré ses propres valeurs”, – puisque, enfin, on a les valeurs qu’on peut et qu’on n’en est certainement pas à une déclaration stupéfiante d’inconséquence près.)

Tout cela, certes, l’écume des jours, entre la recherche (sans doute vaine) de la connaissance de l’incroyable complexité de la réalité manipulée et out of control de Benghazi et les actes des dirigeants du bloc BAO, entre la soumission au Système de ces dirigeants et leurs impératifs politiciens… Tout cela, qui fait l’affaire de notre doctrine d’inconnaissance en la justifiant plus que jamais, puisque ce qui nous importe est l’avancement du sort général du Système et ce qui nous gouverne est le refus de nous perdre dans les imbroglios de la connaissance des avatars divers de ce sort général. L’affaire de Benghazi est, à cet égard, un exemple parfait d’application de cette stratégie vitale. Il ne faut pas se perdre dans le terrible chaos des manigances, des manipulations, des calculs et des manœuvres ; c’est là où justement vont se perdre les dirigeants politiques et les acteurs de ces divers avatars puisque pour eux il importe d’abord de ne rien mettre en question qui concerne le Système et, en l’espèce, sa production qui est cette absurde aventure libyenne, – et quel meilleur moyen pour cela que de prendre au sérieux, en enquêtant sur ses méandres, “cette absurde aventure libyenne ” ? Il importe, au contraire, d’apprécier, avec ce nouvel épisode de chaos, une nouvelle mesure de l’évolution de cette chaîne crisique qu’est le “printemps arabe”, en la replaçant dans la dynamique d’autodestruction du Système.


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