Le paroxysme postmoderniste de Porto Rico

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Le paroxysme postmoderniste de Porto Rico

Le territoire de porto-Rico (incorporé dans les USA depuis 1898) a connu des troubles importants ces dix derniers jours, menant à la démission de son gouverneur et à une situation de crise extrême dont la direction US, Wall Street en particulier, craint l'extension. WSWS.org, qui suit avec attention cette situation, publie un texte, que nous reprenons ci-dessous, qui résume toute cette crise à la lumière des derniers prolongements décisifs. 

La crise chronique depuis 2007-2008 de Porto Rico, territoire sous domination des États-Unis sous la désignation officielle dite de « territoire non incorporé des États-Unis avec un statut de commonwealth » (Wikipédia), est entrée dans une phase aiguë avec l’ouragan Maria de l’automne 2017 qui a provoqué des dégâts considérables et autour de 5 000 morts (voir les 1eroctobre 2017 et 19 octobre 2017, à partir de textes de WSWS.org et de Marc Salvo, de STPHplan.com respectivement), sans qu’aucune action de reconstruction sérieuse n’ait été lancée, – d’ailleurs, l’aide extrêmement faible accordée par Washington D.C. immédiatement siphonnée par la corruption de l’administration du territoire. Ce mot d’un des habitants sinistrés de cet épisode résume bien la situation qui est faite à Porto-Rico : « Nous sommes le trou du cul du nègre des États-Unis. »

A la fois provoquée par le capitalisme dégénéré triomphant dans la folie financière et corruptrice, par la pression et l’indifférence de la puissance totalement invertie des USA entretenant une véritable colonie dans un sens dégradé qu’aucune colonie européenne n’atteignit jamais, et accélérée par des circonstances climatiques extrêmes, cette situation crisique de Porto-Rico a toutes les caractéristiques d’une crise postmoderne. Sans adopter nécessairement l’image énoncée ci-dessus et donc sans être nécessairement ce asshole, on peut admettre que Porto-Rico en crise permanente est sans aucun doute un “trou noir” de la situation stratégique du monde. Cette crise est systématiquement ignorée par le système de la communication, dans la mesure où elle implique à 100% (à 120% si nécessaire) la responsabilité et les pratiques entropistes américanistes. Porto-Rico montre le vrai visage du capitalisme américaniste et donc du Système, – esclavagiste, suprémaciste, etc.

Nous tentions de définir la situation de Porto-Rico dans ces termes, le 19 octobre 2017, notamment à la lumière des questions et des rangements de l’idéologisme et des classements Système-antiSystème selon la vérité-de-situation d’un territoire qui n’a désormais plus qu’une seule fonction : la gestion sans le moindre profit pour lui des fortunes mises en toute illégalité à l’abri des fiscalités et la prolifération quasiment au niveau du record mondial des sociétés-écran, sociétés-bidon, sociétés de corruption, etc., bref tout ce qui caractérise l’architecture moderniste de la vertu capitaliste dans tous ses états de corruption et de subversion. Nous écrivions :

« La “crise” de Porto-Rico est plutôt, comme nous en faisions un titre, un cas d’école, mais dont les évidences sanitaires et humanitaires montrent cette fois de quel côté s’est trouvé le simulacre du Système, et de quel côté se manifestait la vérité-de-situation. A cette lumière, au reste, l’indifférence à la situation portoricaine des démocrates et des milieux hyper-riches, hollywoodien, Silicon Valley, humanitaristes-interventionnistes, etc., des élites progressistes-sociétales, montre bien que ce cas d’école est aussi une perturbation peu appréciée dans l’habituel rangement des forces du Système par rapport aux accidents et aux circonstances extrêmes.
» Bien entendu, la situation de Porto-Rico complète le tableau... Il s’agit d’un porte-avions virtuel des dépôts d’argent blanchis et des milliers de sociétés-écrans avec des résidences luxueuses et temporaires qui se remplacent à volonté, donc un monstrueux avorton du système du capitalisme électronique devenu fou, avec à côté et dans la vérité-de-situation une population évidemment très-pauvre, qui ne présente guère d'intérêt pour les centres de direction et d'influence et qui s’aligne comme une des habituelles victimes du même capitalisme. L’essentiel de sa valeur-Système (la comptabilité et les listings des fortunes et des dépôts) étant imperméable aux intempéries les plus féroces, comme une sorte de ciré-professionnel d’une marque prestigieuse qui ferait cuirasse, Porto-Rico n’intéresse pas le Système lorsqu’il est frappé par une très-rude intempérie. Tout le monde oublie très vite la catastrophe après s’être exclamé pendant deux-trois jours... C’est la règle du jeu et il n’y a aucune surprise à manifester.
» L’intérêt pour notre propos est de constater qu’une fois de plus dans cette période depuis 2014-2015 qui s’est franchement affirmée comme étant celle de la généralisation du désordre-chaos au cœur même du bloc-BAO, la question d’“être ou ne pas être” antiSystème est désormais l’une des principales questions de tactique qui se pose à un esprit bien né (donc à vocation antiSystème). Ce que nous nommerions l’idéologisme, c’est-à-dire le fait d’avoir une idéologie (n’importe laquelle), est une contrainte qui peut devenir une entrave insurmontable dans le jugement qui conduit à identifier et à choisir la posture antiSystème. Dans la guerre de la communication qui est le principal champ de la bataille autour du Système, antiSystème larvés contre le Système, ce fait est de première importance. »

Pour ce qui concerne le paroxysme présent de la crise, qui est complètement politique, un article de WSWS.org (27 juillet en français, l’original en anglais du 23 juillet) décrit ainsi la situation dans le développement décisif que fut la manifestation du 23 juillet puisqu’il a conduit à une première dans l’histoire des États-Unis, qui est la démission d’un gouverneur sous la pression populaire (« La démission de Rosselló marque la première fois dans l’histoire des États-Unis que des manifestations de masse ont forcé un gouverneur en exercice à démissionner») :

« Entre un demi-million et un million de personnes de la population de Porto Rico sont descendus dans les rues de la capitale San Juan lundi, lors de la plus grande manifestation de l’histoire de l’île. Même le chiffre le plus bas, d’un demi-million, signifierait que 16 pour cent des 3,2 millions d’habitants du territoire ont protesté lundi.
» Le même pourcentage appliqué au continent américain équivaudrait à 50 millions de manifestants, une perspective qui fait peur à la classe dirigeante. »

Bien entendu, le site WSWS.org est particulièrement bien informé sur la situation crisique de Porto-Rico et l’interprète dans le sens habituel au trotskisme, mais qui dans ce cas n’est pas vraiment gênant puisqu’il peut être précisément identifié ; l’on peut en garder ce qui importe sans être impliqué en quelque façon que ce soit par la logique trotskiste en général un peu trop envahissante. On peut donc constater à cette occasion combien l’événement (répétons-le : la démission du gouverneur de Porto-Rico sous la pression populaire, fait sans précédent aux USA) a été fort peu suivi et mis en évidence, et nous-mêmes d’ailleurs succombant à cette orientation d’influence du système de la communication.

Il s’agit des aléas de cette “étrange époque” qui ne confirment qu’une chose : la situation de la postmodernité, dans toutes les vérités-de-situation, est toujours pire que ce que l’on en peut en connaître. Cette vérité-de-situation sur l’absence de connaissance de toutes les vérités-de-situation, en confirmant que le pire est non seulement toujours possible mais qu’il est décidément inéluctable, justifie d’autant plus de tenir la position d’inconnaissance ; inconnaissance plutôt que de prétendre tenter sinon réussir d’en savoir toujours plus, au besoin en inventant des constructions de responsabilités nécessairement complotistes pour satisfaire les caprices d’une raison qui serait ainsi subvertie par une prétendue vertu antiSystème.

Voici donc le texte du 27 juillet 2019 de WSWS.org, de Eric London, d’après un texte original (anglais) du 26 juillet 2019. On lira également, sur le même site un texte du même 27 juillet 2019 reprenant une analyse de la situation (en anglais) du 24 juillet 2019. Outre l’historique de l’actuelle crise et de ses origines, une large place est faite au mouvement en cours au sein des milieux de Wall Street pour tenter d'exercer un contrôle direct de la situation à Porto-Rico, pour imposer de force un programme d’austérité draconien ; en quelque sorte, faire de Porto-Rico une super-Grèce [vers le bas, circa-2015], Wall Street jouant le rôle de la BCI et de la Commission Européenne. Parallèlement, l’article décrit la crainte de plus en plus pressante et oppressante du Système que les manifestations se poursuivant, que la contestation populaire gagne les USA continentaux. 

dedefensa.org

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“Un peu de discipline, vite fait !”, exige Wall Street

Quelques heures après que le gouverneur portoricain Ricardo Rosselló eut annoncé jeudi matin qu’il démissionnerait le 2 août, des milliers de personnes ont manifesté au centre-ville de San Juan pour exiger la démission de son successeur, la ministre de la justice Wanda Vázquez Garced. Rosselló et Vázquez sont tous deux membres du Nouveau parti progressiste (PNP) et du Parti démocrate [des États-Unis].

#WandaRenuncia est rapidement devenu l’un des hashtags Twitter les plus populaires tandis que les pancartes faites à la main de la manifestation du jeudi comportaient les slogans, «ceci n’est pas fini» et «nous nettoyons la maison entière». Les manifestants ont clairement exprimé leur colère non seulement contre l’administration Rosselló, mais aussi contre le régime d’austérité impitoyable imposé à l’île par ses créanciers de Wall Street.

La démission de Rosselló marque la première fois dans l’histoire des États-Unis où des manifestations populaires de masse ont forcé un gouverneur en exercice à démissionner. D’autres démonstrations sont prévues chaque jour jusqu’à lundi. Ces derniers jours, des manifestations ont eu lieu à Los Angeles, New York, Chicago, Boston, Miami, Orlando ainsi que dans les villes espagnoles de Barcelone et Madrid.

La classe dirigeante américaine est gagnée par la crainte que les manifestations se poursuivent sur l’île et inspirent des grèves et des manifestations sur le continent. Le Washington Post a publié un article intitulé «Porto Rico est dans le chaos et l’instabilité persistante est une menace majeure». Il y cite Edgar Roman, président de l’Association du barreau portoricain, qui a déclaré: «La survie du système politique tel que nous le connaissons est en danger».

Le capital financier répond aux manifestations par des dénonciations impitoyables de la classe ouvrière et des appels à des formes dictatoriales de gouvernement. La classe dirigeante tente de profiter de l’effondrement de l’administration Rosselló pour transférer les pouvoirs dictatoriaux au Conseil de surveillance et de gestion financières.

Le comité de rédaction du Wall Street Journal a publié une déclaration hier intitulée «La crise politique de Porto Rico». Dans cette déclaration, la rédaction du journal a appelé le Comité de surveillance à écraser l’opposition sociale à l’austérité qui vise à rembourser les créanciers à Wall Street. L’éditorial voit avec colère l’échec du gouvernement portoricain à «imposer la discipline» et à «nettoyer l’enfer de San Juan».

«Le principal problème de Porto Rico», déclarait l’éditorial, «est le socialisme démocratique, et M. Rosselló est typique d’une classe politique qui achète des votes avec des dons. Depuis des décennies, les impôts élevés et les lois du travail inflexibles ont réduit les investissements et les incitations au travail. Les travailleurs du secteur privé bénéficient d’une prime de Noël de 600$, de 15 jours de vacances et d’une protection d’emploi à toute épreuve. Un ménage peut recevoir 50 pour cent de plus en aides sociales que le salaire minimum mensuel net.»

De telles déclarations constituent une menace urgente non seulement pour les travailleurs portoricains, mais aussi pour la classe ouvrière aux États-Unis et dans le monde entier.

La classe dirigeante américaine a abandonné la classe ouvrière portoricaine lorsque les ouragans de 2017 ont frappé, faisant jusqu’à 5.000 morts. Deux ans plus tard, rien n’a été fait, des milliers de personnes dorment sous des bâches pour se protéger de la pluie et la moitié de la population vit dans la pauvreté. Les banques et les entreprises répondent aux protestations sociales contre les inégalités en exigeant l’accélération de la destruction de tous les services sociaux et l’imposition d’une «discipline» impériale.

C’est le consensus bipartite à Washington. La semaine dernière, le Washington Post, associé au Parti démocrate et appartenant au PDG d’Amazon, Jeff Bezos, a publié une déclaration du comité de rédaction. Dans cette déclaration, il se plaignait que «l’efficacité du Comité de surveillance a été entravée» et que «le Congrès devrait prendre des mesures pour renforcer le Comité».

Le ton coléreux de l’éditorial du Wall Street Journal s’explique en partie par le fait que le Comité de surveillance était sur le point de présenter un plan pour réduire encore les dépenses sociales lorsque les manifestations ont éclaté il y a deux semaines.

Wall Street exigeait des réductions massives des retraites publiques mais, comme l’a expliqué le New York Times, «lorsque les enseignants actifs de l’île ont récemment voté sur l’accord, une majorité l’a rejeté — contre l’avis de leur syndicat, l’American Federation of Teachers (AFT — la Fédération américaine des enseignants)».

Après que l’AFT n’ait pas réussi à faire adopter à toute vapeur les coupes, les Républicains du Congrès ont voté pour donner au Comité de surveillance le pouvoir de contrôler les paiements de Medicaid au territoire. Il est également prévu d’introduire une législation donnant au Comité le contrôle quotidien sur le gouvernement de l’île, une décision que le parti démocrates devrait faciliter.

Mais selon El Nuevo Día, le député Démocrate, Raul Grijalva, a déclaré au journal qu’il «ne pouvait garantir le soutien du caucus démocrate» pour s’opposer aux plans des Républicains.

Le Times s’est plaint hier des «limites des pouvoirs légaux [du Comité de surveillance]». Il a noté que le Comité «n’est guère en mesure de faire pression en faveur de changements réglementaires spécifiques ou de modifications du droit du travail qui pourraient favoriser la croissance économique».

La volonté de la classe dirigeante de tirer profit des habitants appauvris de Porto Rico conduit à des formes dictatoriales de gouvernement. Clayon Gillette, professeur à l’Université de New York, et David Skeel, membre du Comité de surveillance ont publié un article dans le Yale Law Journal paru en 2016. Dans cet article ils ont appelé à l’abolition du gouvernement du Porto Rico et l’installation d’un gouvernement direct à partir de Wall Street.

«La profonde détresse financière est emblématique de l’échec des processus démocratiques d’une ville», écrivent les auteurs. Ils faisaient référence à la faillite de Detroit en 2013, au cours de laquelle un liquidateur imposé par l’administration Obama avait abrogé les pouvoirs de décision du conseil municipal élu. En prenant le contrôle, l’administration avait imposé des coupes massives dans les programmes sociaux et les retraites.

L’article de la revue juridique poursuit: «Le changement de ces processus dans le but de rétablir la stabilité financière qu’une démocratie qui fonctionne bien chercherait à atteindre est sans doute beaucoup moins problématique qu'avec une ville qui fournit déjà les biens publics que l'on peut attendre d'une commune.»

Comme dans les nombreux cas où des dictateurs se retirent face aux pressions des manifestations populaires pour remettre le pouvoir à un initié de confiance, la nomination de Wanda Vázquez n’est pas de nature à ralentir ces manifestations. Les applaudissements des manifestants se sont transformés en huées mercredi soir lorsque la foule qui s’est rassemblée devant la résidence du gouverneur a appris que Vázquez était sa remplaçante.

Vázquez a été nommée uniquement parce que le poste de secrétaire d’État, juridiquement le prochain dans la hiérarchie, était vacant. Rosselló n’a évidemment pas réussi à convaincre qui que ce soit d’autre de monter à bord de son navire en perdition. Les postes de secrétaire d’État, de chef de cabinet et maintenant de secrétaire à la Justice demeurent vacants.

On a un exemple de la faiblesse de son nouveau gouvernement dans le fait que le premier acte officiel de Vázquez hier a été de publier une déclaration «rejetant catégoriquement» des informations largement publiées selon lesquelles elle aurait elle-même été impliquée dans des activités criminelles alors qu’elle était procureur en chef sur l’île.

«Vázquez est compromis», a déclaré Mayra Lopez Mulero, éminente avocate portoricaine au Washington Post. «Le public la percevrait comme une leader illégitime à cause de la lenteur de la réaction de son ministère aux scandales.»

Alexandria Ocasio-Cortez, députée démocrate de New York, dont la mère est née à Porto Rico, a envoyé hier un tweet destiné à apaiser le mécontentement social.

«C’est un triomphe pour le peuple portoricain», a-t-elle dit, ajoutant que les manifestants «ont réussi à changer leur direction et ont exigé des comptes».

L’implication de ce tweet est que les protestations ont déjà «triomphées» et qu’aucune autre manifestation n’est nécessaire. C’est une manœuvre politique.

La chute de Rosselló est une expression puissante de l’immense force sociale de la classe ouvrière. Mais son remplacement par un autre réactionnaire membre du Parti démocrate ne résoudra aucun des profonds griefs sociaux qui ont amené des centaines de milliers de travailleurs et d’étudiants dans la rue.

S’attaquer aux racines de la dévastation sociale de Porto Rico exige la construction d’un mouvement révolutionnaire indépendant de la classe ouvrière. Surtout, il faut que les ouvriers s’unissent avec les ouvriers sur le continent dans une lutte commune contre l’impérialisme américain et le système capitaliste dans son ensemble.

Eric London, WSWS.org

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