Le paradoxe néo-protectionniste

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Le paradoxe néo-protectionniste


20 juillet 2007 — Plusieurs nouvelles, ces derniers jours, montrent le renforcement du courant néo-protectionniste, principalement dans la sphère occidentale et transatlantique (en Europe). Le paradoxe est que cette poussée vient du cœur du système qui se prétend en état d’aversion complète et permanente à l’encontre de tout mécanisme institutionnalisé sérieux de régulation et de protection. Cette poussée néo-protectionniste accompagne un autre phénomène, — ou est accompagnée d’un autre phénomène avec des rapports de cause à effet complexes, — qui est la réapparition massive de la force politique. La question du rôle et des ambitions des Etats (gouvernements) nationaux n’est pas résolue (par leur disparition, comme on l’annonçait), elle est au contraire posée.

Parmi les “quelques nouvelles“, mentionnons celles-ci :

• L’intervention d’Angela Merkel en faveur de l’établissement d’une structure européenne de protection des entreprises face aux possibilités d’acquisition venues d’entreprises ou de puissances financières à forte participation de la puissance publique de leur pays d’origine. Il s’agit de diverses affaires et estimations qui concernent des poussées d’investissement des nouvelles puissances financières: «Concern has grown in recent weeks over a possible shopping spree by Chinese, Russian and Middle Eastern state-controlled funds, which have assets of $2,500bn, according to estimates by Morgan Stanley. The $3bn Chinese investment in Blackstone, the US private equity group, has drawn the attention of German authorities this year.» Cette explication accompagne la présentation de la position de Merkel dans un article du Financial Times du 18 juillet :

«Europe should adopt a common approach for vetting corporate acquisitions by foreign state-controlled investors, Angela Merkel, German chancellor, said on Wednesday, adding that she favoured a US model for joint European action.

»So-called “sovereign funds” were often driven by “political and other motivations”, rather than the investment returns that drive privately controlled funds, Ms Merkel said in Berlin.

»Ms Merkel indicated she would push the issue up the European Union agenda, listing it among her priorities for the rest of her term, which is due to end in autumn 2009. “This is a new phenomenon that we must tackle with some urgency,” she said.

»The chancellor also said she “liked the US procedures” designed to vet possible acquisitions by such funds. “These procedures mean an acquisition is not automatic but allow for checks on the wider implications” of such deals, she said.

»German officials told the Financial Times last month that Berlin was looking at setting up an agency modelled on the US Committee on Foreign Investment, or CFIUS – an inter-agency panel that can advise the US president to block foreign direct investments. Ms Merkel said she was “worried” that, rather than forging a common EU-wide approach, member states would adopt their own laws based on highly varied standards.»

• La Commission européenne a été très rapide dans sa réaction dans cette affaire. Elle en comprend l’enjeu, qui apparaît clairement dans le propos de Merkel : l’Europe doit faire quelque chose. Si elle ne fait rien au niveau institutionnel, les Etats s’en chargeront et le principe européen sera d’autant plus affaibli, — et les institutions avec. Hier, le porte-parole de la Commission, Oliver Drewes, a annoncé en bon anglais que la Commission se pencherait sur le problème dès la rentrée, à l’automne. «The concern is that we believe in the internal market, which is based on certain principles of freedom. Allegedly some third-country investors are not having that as their main objective.»

• Accessoirement, mais non sans intérêt, on notera que les premières déclarations publiques (au Financial Times et aux Echos) du nouveau PDG d’EADS, le Français Louis Gallois, sont pour affirmer son intérêt pour l’institution des “golden shares” pour les Etats intéressés dans l’entreprise. Ces participations dites “stratégiques” donnent aux Etats intéressés la disposition d’actions préférentielles avec droit de veto. «A titre personnel, je pense que c'est un bon système. EADS est une entreprise de souveraineté au travers de la dissuasion nucléaire et de l'Eurofighter. Airbus est également une entreprise dont les gouvernements ne peuvent pas se désintéresser. Si on regarde l'exemple de BAE, ce système permet de protéger l'entreprise sans en être obligatoirement actionnaire.»

Comment s’adapter au “modèle français” ?

Qu’on ne s’y trompe pas. Ces trois informations ci-dessus sont moins des manifestations directes du néo-protectionnisme que nous citons, que des tentatives de défense du système en place contre le courant néo-protectionniste au travers de concessions qui sont faites à ce courant. Certaines de ces nouvelles ont une allure ironique, comme dans le cas de Gallois, parfait représentant de “l’esprit néo-protectionniste” puisque personnalité typique du “grand commis de l’Etat” à-la-française, colbertiste et centralisateur. (Ironie de voir ce colbertiste à la tête de la structure EADS, qui doit être considérée comme une structure systémique libérale ; une sottise acceptée et promue par des Français à l’époque inconscients des intérêts nationaux et angoissés à l’idée d’être “isolés” en Europe, de ne plus être collés aux Allemands ; lorsque EADS fut constitué, ce fut, pour les Français, surtout pour empêcher toute possibilité d’une alliance entre Allemagne et Royaume-Uni et l’“isolement” insupportable; le colbertiste Gallois à la tête d'EADS, c'est au moins pour en modifier l'esprit initial.)

Mais poursuivons dans l’analyse paradoxale. Si les trois nouvelles qui sont présentées comme autant de défenses du système libéral semblent pourtant un renforcement du néo-protectionnisme, — ce qu’elles sont in fine, — c’est que ces concessions du système libéral en place sont effectivement assez significatives pour constituer effectivement un renforcement néo-protectionniste. Le système en place, libéral et libre-échangiste, est non seulement sur la défensive, il se trouve proche d’une logique de déroute. Il accompagne donc sa propre déroute en croyant la contenir mais en l’alimentant en réalité. Les concessions qu’il fait tendent à le faire survivre en le transformant lui-même dans le sens néo-protectionniste. Qu’y a-t-il de plus protectionniste dans l’esprit que le CFIUS américaniste dont Merkel fait le panégyrique? (Un exemple de l’action du CFIUS est l’affaire DPW sur le contrôle des installations portuaires US, au printemps 2006.)

On se trouve (ils se trouvent) devant un dilemme inattendu mais certes pas illogique. Si l’on veut faire survivre l’“esprit européen” durement mis en cause depuis quelques années (depuis l’élargissement et le “non” français au référendum de mai 2005), il faut adapter les institutions européennes aux réalités. Dans le cas contraire, les Etats intéressés, la France en premier, se chargeront de cette adaptation et cela se fera aux dépens de l’“esprit européen”. La position de Merkel est exemplaire. La chancelière devient néo-protectionniste sous la pression des nécessités nationales (défense du système bancaire allemand) mais demande que ce néo-protectionnisme soit pris en charge par les institutions européennes. Celles-ci répondent au quart de tour car, depuis l’arrivée de Sarkozy, elles ont senti le vent du boulet. Si elles ne font rien, les Etats s’en chargeront et elles perdront encore plus de leur pouvoir.

Le dilemme est fortement accentué par un paradoxe. La puissance de la globalisation a imposé partout le système capitaliste. Des puissances nationales adaptées ont émergé. Elles ont adapté le système capitaliste à leurs structures politiques traditionnelles après quelques terribles épreuves. La Russie et la Chine, notamment, commencent à maîtriser le système capitaliste en gardant une structure politique centralisée puissante, avec des capacités d’investissement colossales, des wagons de centaines de $milliards. D’où l’apparition d’“investisseurs” extrêmement puissants, qui ne dissimulent même pas qu’ils défendent des intérêts nationaux et des intérêts d’Etat. Lorsque Gazprom rachète des entreprises énergétiques en Europe occidentale, ce n’est pas loin d’être une acquisition de l’Etat russe. La logique capitaliste libérale et la logique de la globalisation s’effondrent, victimes de leur paradoxal succès : conçue in fine pour réduire la singularité nationale et la puissance souveraine qui va avec, elles les renforcent. Le néo-protectionnisme devient une nécessité, même pour madame Merkel, même au nom de la protection d’un libéralisme qui en est l’ennemi avéré. L’hypocrisie du discours fait le reste : le protectionnisme sera fait ici au nom de la sécurité nationale (CFIUS aux USA), là au nom de “l’esprit de l’Europe” (modèle d’un CFIUS européen pour Merkel et la Commission). Au reste, il s’agit bien de cela : si le système ne se protège pas, il sera mangé par les monstres capitalistes d’Etat qu’il a créés.

…Mais s’il se protège, il renforce les structures étatiques qui existent encore en son sein. Le vent a tourné, l’incendie anti-libéral fait rage. Le Français Sarkozy, notamment, a été un des incendiaires les plus efficaces. Tout le monde sait, désormais, en Europe, que si l’Europe ne fait rien, Sarkozy fera ce qu’il faut pour la France, — laquelle n’est pas rien en Europe, on commence à le redécouvrir, et plus suivie qu’on ne croyait. Que le président français ait été élu, aux yeux de tant d’experts avisés, au nom de l’adaptation du “modèle français” à la globalisation nous donne la mesure de l’aveuglement colossal, quoique élégant et péremptoire, de ces experts. En l’occurrence, le problème posé aujourd’hui dans ce domaine essentiel de la philosophie des échanges stratégiques et économiques est celui-ci : comment l’Europe va-t-elle s’adapter au “modèle français” (au modèle néo-protectionniste) assez vite et de façon assez satisfaisante pour empêcher la marée nationaliste, notamment en France, de déferler? C’est aussi bien le problème de la Commission que celui de Merkel (les Allemands, devant défendre leurs intérêts malgré leur aversion du nationalisme politique).

Car tout cela est une question de volonté et d’action politique. Lorsque Gallois cite BAE comme exemple de la nécessité des “golden shares”, c’est pour faire plaisir au Financial Times. Les “golden shares” n’ont pas empêché BAE d’être américanisé. Evidemment, avec un gouvernement Blair qui avait, en fait de volonté politique et d’indépendance nationale, «autant de colonne vertébrale qu’un éclair au chocolat» (mot de Teddy Roosevelt sur le président McKinley), les “golden shares” n’ont jamais été utilisées. Avec les Français à EADS, elles le seront. De même, le problème du néo-protectionnisme et de la protection des intérêts vitaux existe depuis de nombreuses années. Simplement, on n’en parlait pas. Dès lors qu’il est posé, il devient irrésistible. L’Europe, si elle veut survivre à des joggers type-Sarkozy, a intérêt à devenir une forteresse. La logique du modèle européen et libéral aura ainsi été poussée jusqu’à l’extrême paradoxal de son nihilisme, c’est-à-dire jusqu’à son contraire absolu.