Le mois des fous et l’enchaînement psychologique

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Le mois des fous et l’enchaînement psychologique

23 février 2006 — Un lecteur (ils sont beaucoup à l’honneur ces derniers temps) nous signale, sur le Forum correspondant (en date du 21 février), que le texte sur “la fin de l’Occident…” est un « mauvais plagiat ». Ce même lecteur, nous renvoie ensuite sur un Forum de discussion du même texte publié par ailleurs, où nous devons lire une exécution en règle de la thèse. Nous découvrons, effectivement, une attaque en règle. Il s’agit en gros d’une chanson de geste à la gloire des vertus économiques des Etats-Unis, celles-ci assurant en fin de compte la pérennité du dollar pour les années et les décennies à venir, et notamment sa solidité sans crainte contre les attaques prévues pour le mois de mars.

C’est intéressant mais de peu d’intérêt pour le cas. Que la thèse soit ou non un plagiat n’est qu’une question marginale, du moment que la thèse existe et participe d’un courant général des événements, du moment qu’elle s’inscrit dans une humeur psychologique caractéristique. Le plagiat est une notion qui se discute et qui n’est pas nécessairement dépourvue de vertus (nombre de grandes pièces du répertoire classique pourraient être considérées stricto sensu comme des plagiats des tragédies antiques. Il s’agit de variations sur un même thème, d’ailleurs reconnues sans la moindre arrière-pensée. L’apport se fait au niveau de la variation). La vanité d’auteur est mauvaise conseillère, c’est un trait moderniste fondé sur l’individualisme érigé en vertu suprême. Ce n’est pas notre cas dans l’appréciation que nous avons. Il y a des œuvres collectives à faire et la façon dont nous concevons notre travail s’inscrit dans cette perspective.

L’intérêt de toutes ces choses, notamment de la thèse sur “la fin de l’Occident…” mais aussi du discours du 15 février de Ron Paul, est effectivement de s’inscrire dans le grand courant d’une tension que l’on perçoit montante et bouillonnante, et nullement dans leur exclusivité ni dans l’événement économique qu’elles prétendent décrire. L’intérêt est, justement, de voir grandir une grande tendance psychologique, animée par la perception d’une tragédie possible, extrêmement diverse et qui n’est pas sous contrôle d’une seule puissance (comme l’était l’attaque de l’Irak) ; et l’intérêt est encore plus d’identifier cette tendance, d’en découvrir les chatoiements et les potentialités. Cette diversité du drame possible, la diversité des thèmes qui l’animent (pétrole, nucléaire, dollar, USA, Europe, sans oublier les nouvelles sur Internet), voilà les facteurs qui déterminent cette montée de la tendance psychologique et aident à l’identifier. C’est là que se trouve le nœud inexplicable, — qu’on ne peut ni deviner par avance ni expliquer par la seule analyse rationnelle après, — de cette sorte de tragédie en train de se nouer.

Ce qui caractérise notre époque est que nous pouvons, par contre, deviner la possibilité de la tragédie qui vient. La cause en est essentiellement le courant énorme d’informations et de communication qui annonce l’apparition du climat psychologique et qui contribue puissamment à le développer. Parfois, mais assez rarement dans le climat d’irresponsabilité et d’illusion qui domine, cela conduit certains à prendre des précautions supplémentaires (en général économiques pour le cas qui nous occupe, et dont l’intérêt est limité à ce domaine, et l’efficacité idem). De façon très différente parce qu’opérant dans le domaine psychologique, cela conduit à des réactions très diverses et radicales ; cela renforce les préjugés virtualistes (ceux des américanistes), dont la caractéristique est de tout interpréter à l’aune de la vanité qui les caractérise ; chez les autres, cela ouvre l’esprit à la possibilité de surprises et à l’inattendu. En cela, notre époque est unique. Elle est ouverte aux événements imprévus et, par ses réactions, et sans rien connaître de ces événements, elle favorise leur éclosion. Elle est, par rapport aux normes historiques, doublement, triplement imprévisible.

Pour ce qui concerne la “crise” d’un peu après les Ides de mars, si “crise” il y a, on a beaucoup cité comme référence ou comme modèle ces derniers jours, dans tel ou tel texte, tel ou tel commentaire, jusqu’aux observations anecdotiques, la Grande Dépression et son époque. Il y a en effet des similitudes et il y a aussi des différences. Mais il y a une constante : la psychologie. Nos grands économistes sont certainement attentifs au fait que, si la “science” économique a analysé les mécanismes de la Grande Dépression, elle n’en a toujours pas compris les fondements et la cause fondamentale. La Grande Dépression suit le crash d’octobre 1929 mais n’en est pas, logiquement et économiquement parlant, la conséquence, — notamment et essentiellement d’un point de vue chronologique, parce que l’Amérique avait, au printemps 1930, presque complètement récupéré du crash boursier d’octobre 29, — mais du seul point de vue financier, certes. Nous nous permettrons donc d’avancer dans le champ de notre hypothèse, qui est d’ailleurs sans gloire puisque déjà largement exploré (un plagiat, quoi) : c’est la psychologie.

Nous pensons qu’une interprétation de la Grande Dépression constitue un élément de réflexion utile dans ces temps troublés. Encore une fois, ce ne sont pas les événements économiques et sociaux qui sont en cause, et encore moins suggérés comme analogiques, mais bien l’hypothèse de l’évolution psychologique. Nous proposons à nos lecteurs, ci-dessous, un extrait d’un livre de Philippe Grasset en cours de rédaction, que dedefensa.org a pour projet de mettre en vente en ligne lorsqu’il sera achevé. (Nous tiendrons nos lecteurs au courant du projet.) L’extrait concerne la crise de 1929 et la suite. On verra, comme suggéré plus haut, que ce texte a son intérêt pour le processus psychologique qu’il tente de décrire, — mais certainement pas pour la description qu’il ferait (et qu’il ne fait pas) de la “crise économique”, Grand Dieu non.

(Quant au scénario de la fin mars : nous ne sommes nullement convaincus qu’il se passera comme il est prévu qu’il se passe, ni du contraire d’ailleurs. Cela n’a aucune importance et nous ne nous posons pas la question. Que l’événement ait lieu ou pas, la tension psychologique qu’il suscite d’ores et déjà laissera des effets. Ce qui compte dans tous les cas, c’est l’œuvre de déstabilisation qui est en cours avec ses effets psychologiques, contre un système qui déstructure les valeurs de la civilisation au nom d’une idéologie à prétention consensuelle, économiste, voire au nom d’une « doctrine of provisional catastrophe » d’inspiration évidemment marxiste (on parle de l’ultra-libéralisme, oui oui…), comme l’écrit William Pfaff. C’est un travail de contre-feu : feu contre feu, pour arrêter l’incendie. C’est du secourisme, rien d’autre.)


Extrait de “La parenthèse monstrueuse”

Ce texte de Philippe Grasset est extrait du Chapitre 2 de la Première Partie (“Le soleil noir de la Beat Generation”), chapitre ainsi présenté: “D’une crise l’autre, comme écrirait Céline. * La Beat Generation au milieu du siècle, comme un “pont” entre la Grande Dépression et les années 1960, jusqu’à ne plus faire qu’un. * Importance ontologique de la Grande Dépression.”

Pour la portion d’Histoire, le temps historique ainsi déterminé dans sa réalité dissimulée, on mesure d’abord la présence formidable de la Grande Dépression comme borne de départ et comme influence souterraine décisive. La Grande Dépression est un phénomène qui n’a pas de pareil dans son domaine et, pour l’Histoire des USA, elle ne se compare en intensité et en importance qu’avec la seule Guerre Civile. C’est bien plus qu’une crise économique, qu’une crise sociale, voire qu’une crise politique ou même qu’être la grande crise du capitalisme américaniste. C’est la crise fondamentale de la psychologie américaine soudain mise en face de l’irréalité des promesses déchaînées qui ont jusqu’ici porté le projet américaniste.

La Grande Dépression est d’abord une chute vertigineuse. Cela suppose qu’on vient de haut. Les Roaring Twenties, qui sont “les années folles” chez nous (on reviendra sur cette différence dans le nickname de la période), sont caractérisées d’abord, dans l’appréciation que j’en ai qui se nourrit autant de l’intuition que des remarques venues des témoins et décrivant le climat de la période, par l’ivresse d’un pays qui est un continent, qui est un monde à lui seul. Il y a comme un engourdissement de l’esprit dans un état d’ébahissement et de fièvre irrésistible, suscité par le rythme des choses, la vitesse, l’envolée, la fortune, l’argent qui circule, le crédit qui marche, le commentaire même de toute cette activité ; la description économique et technologique du phénomène est trompeuse ; c’est de l’esprit, donc de la psychologie qu’il faut parler. Les gens semblent croire que plus rien des habituelles lois humaines, pour ne rien dire des lois historiques, n’arrêtera l’ascension vers le Paradis de la chose devenue soudain collective. Nous sommes dans le langage de la mystique et de la magie. A l’été 1929, cet état d’âme était proche de l’extase et l’astrologue Evangeline Adams, interrogée par WJZ Radio sur les perspectives de la bourse, avait prédit aux Américains : « The Dow Jones could climb to Heaven. » L’inauguration du président Hoover (en mars 1929), avait été une cérémonie décrite par l’écrivain Anne O’Hare McCormick, de cette façon : « We were in a mood for magic…the whole country was a vast, expectant gallery, its eyes focused on Washington. We had summoned a grat engineer to solve our problem for us ; now we sat back confortably and confidently to watch the problems being solved.. » Hoover annonça, lors de son discours, rien de moins que la fin de la pauvreté du monde: « We in america today are nearer to the final triumph over poverty thane ver before in the history of any land... We shall soon with the help of God be in sight of the day when poverty will be banished from this earth. » Ce que nous devons admettre définitivement à ce point, à quoi je crois absolument, c’est que cet homme, Hoover, qui sera haï dans trois ans jusqu’à se faire voler son nom pour décrire les bidonvilles des pauvres qui crèvent de faim par millions (les Hoovervilles), — Hoover dit absolument ce qu’il pense, absolument sincère, et exprimant en plus un sentiment proche de l’unanimité extatique. Mesure-t-on la profondeur effrayante de la chute dans l’Enfer de la Dépression? La Grande Dépression est un chapitre noir comme de l’encre sorti de La Divine Comédie.

Le mystère économique de la Grande Dépression est que l’effondrement de Wall Street en octobre 1929 n’en fut pas la cause économique directe. Après lui, la bourse remonta (74% entre décembre 1929 et mars 1930), l’activité économique repartit jusqu’à retrouver au printemps 1930 les chiffres de fin 1928, en plein boom. L’observation de Hoover (mars 1930), objet depuis de sarcasmes sans fin décrivant l’homme sans esprit et sans coeur, est dans cette perspective complètement justifiée : « Prosperity is around the corner. » C’est ce que l’historienne de la Grande Dépression Maury Klein, dans Rainbow’s End, définit sous le titre : « The Crash as Historical Problem ». Pour mon compte, cela signifie que le crash de 1929, et la Grande Dépression après lui mais après cette extraordinaire reprise de fin-1929-1930, ne sont pas un problème économique mais effectivement un problème historique que nous ne pouvons résoudre qu’à l’aide de la psychologie.

En octobre 1929, quelque chose s’est brisée au cœur le plus intime de chaque Américain. Cette fêlure mettra le temps qu’il faut pour se manifester, principalement dans la prudence retrouvée, dans la pusillanimité, dans la peur du lendemain, dans l’angoisse des temps difficiles. Cette dépression du caractère collectif précède et prépare la Grande Dépression. L’économie, après le réflexe mécanique de la reprise éphémère, suit, prisonnière de ce qui lui avait donné des ailes, et qui pèse désormais comme du plomb qui l’entraîne vers le fond. L’économie américaniste est basée sur la fiction de l’optimisme sans frein imposé à la psychologie humaine ; elle évolue au rythme de l’accélération constante, de la vitesse, elle est rythme elle-même, pulsation de l’Amérique, et cela jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême, — c’est-à-dire jusqu’au Paradis (discours de Hoover), — et si Dieu n’est pas au rendez-vous, jusqu’à la rupture et l’effondrement. La crise américaine est par essence la crise du paroxysme interrompu. La chute ramène les réflexes du refus de la consommation, condamnant l’économie à la spirale négative de l’inactivité. La crise de 1929-33 (et même 1929-39, et même 1929 jusqu’au-delà, jusqu’à nos jours) est la plus profonde de l’histoire de l’américanisme parce que le sommet d’où vient l’Amérique de 1929 est le plus haut du paroxysme de l’ivresse psychologique qui ait jamais été atteint. Le résultat sera un changement ontologique du caractère national, une rupture de la psychologie qui divise l’histoire de l’américanisme en deux. La Grande Dépression en est le plus grand événement. Le reste est une course contre l’égrènement de l’horloge de la tragédie.

Le professeur américain Albert Guérard nous dit, en 1945 : « Je doute [que] beaucoup d'Européens [aient] pleinement “réalisé” l'étendue du désastre, et à quel point le pays était proche de sa ruine absolue, au moment où Roosevelt prit le pouvoir. » En septembre 1933, le Français André Maurois, retour d'un séjour là-bas, rapportait ces remarques dans ses Chantiers américains: « Si vous aviez fait le voyage vers la fin de l'hiver (1932-33), vous auriez trouvé un peuple complètement désespéré. Pendant quelques semaines, l'Amérique a cru que la fin d'un système, d'une civilisation, était tout proche. » Il y avait la tension épuisante, l'image d'une marée qui monte et qui engloutit, la certitude de l'événement inéluctable qui emporte tout, cette impression d'être pris au piège, jusqu'à penser que des « milliers de familles pourraient être réduites à la famine » (Maurois). Pendant la cérémonie d'investiture de FDR, le 4 mars 1933, on passait des dépêches urgentes au nouveau secrétaire au trésor près du nouveau Président et il devait aussitôt quitter les lieux pour son bureau, pour y prendre des mesures nécessaires dans l'instant. Seconde après seconde, l'Amérique s'effondrait, se dissolvait littéralement. « On voyait arriver le moment où les autorités fédérales n'auraient plus le phénomène du chômage “en mains”, et où des millions de gens seraient acculés à l'émeute. » (Maurois encore) Dans les souvenirs du ministre du Travail, Frances Perkins, voici ce qui se passa d'exceptionnel en ce jour d'inauguration du nouveau président, et ce ne fut point l'inauguration elle-même mais un événement tenu secret longtemps : « Nous étions dans une situation terrifiante. Les banques fermaient. La vie économique du pays était pratiquement paralysée. Roosevelt devait prendre en main le gouvernement des États-Unis. Si un homme avait jamais voulu prier, ce devait être en ce jour-là. Il voulait vraiment prier, et il tenait à ce que chacun vint prier avec lui. [...] Ce fut impressionnant. Chacun priait, alors que le Docteur Peabody lisait l'action de grâce pour “Ton Serviteur, Franklin, qui est sur le point de devenir Président de ces Etats-Unis”. Nous étions là, Catholiques, Protestants, Juifs, mais je doute que l'un d'entre nous ait pensé à une différence à cet instant. A chaque anniversaire de cet Inauguration Day, chaque année, il ne manqua jamais de se rendre à St. John pour répéter les prières et le service de ce jour-là. »

Ce discours, entendu au hasard d’un documentaire télévisée sur la période et qui n’est pas resté dans l’Histoire officielle, est resté gravé dans ma mémoire, — quelque part au printemps ou à l’été 1933, FDR filmé, qui s’exclame devant une foule interdite : « Faites quelque chose! Et si ça ne marche pas, faites autre chose! » ; comme s'il parlait à des êtres paralysés, incapables de la moindre initiative, assommés par les événements ; comme s'il avait essayé d'animer une ombre, de réveiller un mort. FDR fut un magicien, ou, si l'on préfère, un saltimbanque, un type qui monte un spectacle littéralement à réveiller les morts ; un Elmer Gantry, le prédicateur-bidon du livre de Sinclair Lewis, qui termine sur cette réplique avec le sourire éclatant de Burt Lancaster (dans le film du même nom) : « See you in hell, brother !  » FDR eut une activité de communication, comme on dit aujourd'hui, sans équivalent jusqu'alors (et peut-être depuis, après tout). Dans ce domaine, le brio, voire le génie de FDR ne peut être contesté. L'effet sur la population américaine fut énorme, un phénomène majeur de ce qu'on nomme la ‘communication de masse’. Mais au-delà du diagnostic froid, le constat concerne l'humanité et sa tragédie. Le peuple américain fut sauvé alors qu'il se trouvait au bord de l'abîme. L'écrivain Saul Bellow rapporte ses souvenirs des douces fins d'après-midi du printemps 1933, dans la campagne de Chicago, lorsque les voitures s'alignaient sous les rangées d'arbres, où les conducteurs, les familles, les jeunes gens, se calaient confortablement sur les banquettes pour écouter à la radio un discours de FDR qui demandait au peuple américain de se reprendre, de retrouver son élan, son ardeur, sa puissance. Tous les témoignages rapportent ce désarroi, puis cette communion, cette communauté retrouvée dans le malheur grâce à la voix chaude du président. Il ne s'agit pas d'économie mais du plus profond de la psychologie humaine. S’il y quelque grandeur du héros historique chez FDR, on la trouve dans ce moment où il retient l'Amérique au bord du gouffre.

Philippe Grasset