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• La puissante et massive élection du parti de la première ministre Sanae Takaichi fait entrer le Japon dans une nouvelle époque. • Takaichi est ultra-conservatrice, affirme l’indépendance et la souveraineté d’un Japon appuyé sur son histoire millénaire et ses traditions. • Il s’agit des conditions tradi-conservatrice typiques de ce que l’on nomme un “État-civilisation”, modèle correspondant à la multipolarité. • Mais le Japon de Takaichi veut renforcer ses liens avec les USA contre la Chine notamment : la contradiction est évidente.
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...A la question du titre la réponse est positive, sans nul doute. La victoire électorale époustouflante de la première ministre Sanae Takaichi (高市 早苗), conservatrice sinon ultra-conservatrice, représente un tournant historique et une première dans l’histoire du Japon post-1945. Constantin von Hoffmeister, qui le décrit, y voit avec de bonnes raisons l’apparition ou l’émergence d’un de ces “États-civilisations” que les partisans de la multipolarité présentent comme le modèle fondamental de cette nouvelle situation. (C’est notamment le cas de Douguine, qui présente avec enthousiasme ce concept.)
...Cela bien dit et entendu, se dresse un problème sous la forme d’un immense point d’interrogation que décrit fort bien, pourtant sans souligner la force de la contradiction, ce passage du texte de von Hoffmeister :
« Ce résultat revêt une signification bien au-delà de l’arithmétique partisane. Une ère multipolaire avance à grands pas dès que les cultures anciennes retrouvent une capacité stratégique. Le Japon prend sa place parmi les pôles de grande profondeur historique et se prépare à l’émergence d’un concert de puissances souveraines. Washington a longtemps considéré le Pacifique comme un lac géré par ses soins, par ses alliances structurées autour de la dépendance, par ses bases disposées comme des rappels permanents de 1945. L’électorat japonais a signalé sa fatigue face à cet arrangement. Une nation avec des millénaires de mémoire cherche un partenariat entre égaux, que ce soit à travers l’Eurasie ou dans l’ensemble de l’Indo-Pacifique, plutôt que la subordination à un ordre occidental unipolaire en déclin. »
En effet, que retenir de tout cela, après avoir reconnu la fougue tradi-conservatrice de Constantin von Hoffmeister ? Une chose, sans aucun doute, – que le Japon devient un cas très intéressant dans le contexte de la folle Grande Politique que nous connaissons. Après la victoire écrasante de Takaichi, le Japon semble devoir se “refonder” d’une façon extraordinairement audacieuse par rapport aux normes du Système, et largement contre ces normes globalistes.
Cette démarche contient deux forces dynamiques, à la fois géopolitique et spirituelle autant que métaculturelle, chacune d’elles très puissante et toutes deux en antagonisme sinon en opposition fontales. Aucune autre entité au monde ne peut prétendre disposer d’un tel potentiel d’État-civilisation et disposer d’une telle potentialité de tradition très ancienne, en même temps qu’elle mène une politique étrangère et de sécurité nationale accolée aux tendances “progressistes-globalistes” tout en s’en défendant, – ou en faisant mine, pour l’instant, de l’ignorer.
Nous détaillons ces deux courants et mesurons leur opposition paradoxale, dans ces situation contradictoires que suscite le tourbillon crisique actuel.
• Il existe évidemment un courant traditionnel et métahistorique très puissant au Japon, qui accompagne une poussée civilisatrice exceptionnelle ; et ce courant semble aujourd’hui devoir se manifester à nouveau, après avoir été contenue sinon “cancellé” depuis 1945. Von Hoffmeister cite l’attitude héroïque du suicide de Mishima (en 1970), relevant complètement de la tradition, et qui constitue un cas exceptionnel qui a marqué l’esprit du Japon.
« Le poète samouraï Yukio Mishima évoquait la beauté associée à la discipline, d’une nation dont la vitalité émane de l’unité de la culture et de la défense. Son acte final, dramatique, présenté comme un appel à la restauration de l’honneur, résonne encore comme un avertissement contre une prospérité purement matérielle. »
Nous aimerions ajouter une autre dimension héroïque, mais totalement pacifique : la perception de la beauté du monde pour définir la puissance de la tradition au Japon. Citons le cas du peintre Katsushika Hokusai (1760-1849), qui a peint l’un des tableaux les plus célèbres du monde, ‘La Grande Vague’, figurant la grandeur et la sublime beauté du phénomène du tsunami. Henry Miller citait avec délice et un enthousiasme juvénile (voir ‘What Doncha Know ? About Henry Miller’, de Twinka Thiebaud), alors qu’il approchait les 89 ans de sa mort, la description effectivement héroïque de son Art par Hokusai lui-même, cas où la quasi-immortalité de l’héroïsme de la Beauté tend la main à la volonté du suicide héroïque du samouraï Mishima :
« Je suis tombé amoureux de la peinture dès que j’ai été conscient d’elle, à l’âge de six ans. J’ai fait quelques toiles que je juge assez bonnes dans ma cinquantaine, mais rien de vraiment sérieux ni de la moindre valeur avant soixante-dix ans. A soixante treize ans, j’avais enfin embrassé tous les aspects de la nature, – les oiseaux, les poissons, les animaux, les insectes, l’herbe, tout enfin. A quatre-vingts ans, j’aurai certainement très avancé sur cette voie, et je maîtriserai enfin le secret de l’Art à quatre-vingt-dix ans. Quand j’atteindrai mes cent ans, ce sera vraiment sublime, et mon but final et secret sera atteint à peu près à cent-dix ans, quand chaque ligne que je tracerai sera absolument un reflet de la vie jusqu’à être la vie elle-même.»
• Le deuxième point est l’actuelle situation géopolitique que la première ministre a l’intention de renforcer, tout en occupant, d’une façon plus affirmée, une situation d’indépendance nationale qui impliquerait un dialogue d’égal à égal... Avec qui, sinon avec les USA bien sûr. Takaichi entent renforcer l’alliance avec les USA, – tout en renforçant sa propre indépendance, démarche là aussi bien contradictoire, – et certains lui souhaiteront “bonne chance”... Elle fait de la crise de Taïwan un point essentiel de sa politique, en s’opposant aux visées chinoises de “réintégration” de Taïwan dans son cadre souverain naturel. Pourtant, la position tradi-conservatrice de Takaichi est plutôt proche de l’attitude culturelle et sociétale de Pékin, tandis que les USA, ou ce qu’on en distingue, restent les producteurs aveugles des courants déstructurants, globalistes, progressistes-sociétaux bien que cette politique soit dans leur propre sphère l’objet d’un affrontement interne extrêmement violent... Bien entendu, de tous côtés les contradictions paradoxales ne manquent pas.
• Cas intéressant donc, comme un des tests fondamentaux du multiculturalisme. Il y a, entre le Japon et la Chine, un différent phénoménal remontant aux souffrances indicibles que la guerre japonaise a imposées à la Chine (autour de 35 millions de morts). En bonne patriote conservatrice, madame Takaichi conteste les démarches de “repentance” que le Japon a effectuées (d’ailleurs, auprès de la Corée également) comme elle veut contrôler et réduire drastiquement l’immigration qui touche le Japon. Entre les USA et le Japon, il y a évidemment des intérêts stratégiques évidents mais il y a aussi une inimitié dont la Guerre du Pacifique a montré la virulence, et une opposition culturelle et spirituelle, sinon raciale, presque impossible à réduire.
Il s’agit d’un imbroglio exemplaire, très illustratif des problèmes que pose un passage d’un temps effondré à un temps nouveau et encore inconnu.
On trouve l’article de von Hoffmeister sur le site ‘euro-synergies.hautetfort.com’
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Les élections pour la Chambre des représentants du Japon ont rendu un verdict d’une clarté sans pareille. Le centre-gauche s’est effondré, ses rangs se sont réduits à de simples fragments. Plus des deux tiers de ses sièges ont disparu, un événement de portée historique. Le Parti libéral-démocrate nationaliste (PLD), dirigé par la Première ministre Sanae Takaichi, est sorti de la compétition électorale pour devenir une force dominante après s'être conquis une part record des votes. Le public a choisi la fermeté politique plutôt que la dérive, la souveraineté plutôt que la tutelle, et la continuité identitaire plutôt que les abstractions alambiquées, prônées par les idéologues atlantistes.
Dans les derniers jours avant le scrutin, des commentateurs libéraux ont lancé les alarmes habituelles. Des colonnes, dans les journaux, évoquaient le spectre de l'autoritarisme et utilisaient un langage rituel autrefois employé dans toute la sphère occidentale chaque fois qu’un pays sortait du cadre convenu. Mais ces avertissements se sont dissous au contact de la réalité. Le PLD est passé de 198 à 316 sièges. Avec son allié, le Parti de l’innovation du Japon, la majorité gouvernementale a obtenu 352 mandats et une super majorité des deux tiers dans la chambre de 465 sièges. De tels chiffres confèrent une autorité sur la législation, le budget et le rythme de la vie nationale. La procédure parlementaire reflète désormais la volonté d’une population prête à agir en tant qu’État-civilisation plutôt qu’en tant que province administrative au sein d’une structure de sécurité américaine.
Ce résultat revêt une signification bien au-delà de l’arithmétique partisane. Une ère multipolaire avance à grands pas dès que les cultures anciennes retrouvent une capacité stratégique. Le Japon prend sa place parmi les pôles de grande profondeur historique et se prépare à l’émergence d’un concert de puissances souveraines. Washington a longtemps considéré le Pacifique comme un lac géré par ses soins, par ses alliances structurées autour de la dépendance, par ses bases disposées comme des rappels permanents de 1945. L’électorat japonais a signalé sa fatigue face à cet arrangement. Une nation avec des millénaires de mémoire cherche un partenariat entre égaux, que ce soit à travers l’Eurasie ou dans l’ensemble de l’Indo-Pacifique, plutôt que la subordination à un ordre occidental unipolaire en déclin.
La nouvelle majorité détient les voix nécessaires pour ouvrir le débat sur une révision de la Constitution de paix de 1947. Cette charte est née durant l’occupation, façonnée par les impératifs américains, et a enfermé le Japon dans un cadre de retenue stratégique. Une révision marquerait un tournant psychologique : le passage du pacifisme supervisé vers une souveraineté mature. La théorie multipolaire considère de telles transitions comme essentielles. Chaque pôle doit disposer d’une défense crédible, d’une autonomie industrielle, d’une confiance culturelle et de la capacité à dissuader la coercition. La réarmement, dans cette optique, devient moins un geste d’agression qu’une déclaration qui affirme que l’histoire a repris son rythme pluriel.
L’énergie politique s’est concentrée autour de Takaichi elle-même. Elle a convoqué les élections en avance sur le calendrier, demandé au peuple son jugement, et l’a reçu en plénitude. Sa présence — directe, vive et indiscutablement distincte du ton gestionnaire de ses nombreux prédécesseurs — a captivé l’imaginaire public. Les foules ont répondu avec l’ardeur autrefois vue lors de la montée insurgée de Junichiro Koizumi deux décennies plus tôt. Le leadership, en période de recalibrage civilisationnel, se condense souvent en une figure. L’électorat reconnaît dans une seule personne la possibilité d’un réveil national.
Les critiques qualifient cette personnalisation de dangereuse. Leur anxiété révèle un attachement plus profond à la neutralité procédurale, une doctrine exportée dans le monde entier durant l’ère libérale. Pourtant, la politique, dans chaque culture durable, puise sa force dans les mythes, les symboles et les émotions collectives. Le réalisme multipolaire soutient que les nations prospèrent lorsque leur classe dirigeante parle dans l’idiome de leur propre tradition plutôt que dans le dialecte standardisé d’une technocratie mondiale. Une idée d’une nation émotionnellement résonante renforce la cohésion à une époque marquée par des blocs continentaux et la compétition entre grandes puissances.
Les débats sur la sécurité tournent de plus en plus autour de la Chine, présentée dans les commentaires occidentaux comme la menace du siècle, la mieux organisée. Le Japon aborde cette question d’un point de vue plus complexe. La géographie garantit la proximité ; l’histoire encourage la prudence ; la stratégie exige un équilibre. Un Tokyo souverain peut poursuivre la fermeté parallèlement à la diplomatie, cultivant l’équilibre à travers l’Asie plutôt que servant d’instrument avancé pour l'endiguement voulu par les Américains. La multipolarité prospère par des relations calibrées entre puissances voisines, conscientes que la stabilité se manifeste par la reconnaissance mutuelle plutôt que par la pression hégémonique.
L’expansion fiscale, la volatilité monétaire et la hausse des rendements obligataires font partie du paysage économique. De telles pressions accompagnent tout État qui choisit l’autonomie stratégique, car les marchés financiers reflètent souvent les préférences du noyau atlantiste. Pourtant, le Japon dispose de ressources internes redoutables: maîtrise technologique, discipline sociale, culture de l’épargne, rares dans les économies avancées. Une politique économique axée sur le développement national, le renouvellement des infrastructures et la résilience industrielle peut transformer la turbulence à court terme en force à long terme.
L’élection a également porté au pouvoir le Parti de la participation politique, dont la présence parlementaire est passée de deux à quinze sièges, tandis que l’Alliance réformatrice centriste a connu une chute spectaculaire, passant de 167 à 49 sièges. Le Parti communiste a perdu la moitié de ses représentants. Ce schéma suggère une consolidation plus large autour des questions de souveraineté, d’identité et d’orientation stratégique. Les systèmes de partis dans le monde entier montrent des réalignements similaires à mesure que les électeurs s’adaptent à la fin de l’uniformité idéologique imposée durant les décennies de la prépondérance unipolaire.
Les observateurs qui craignent pour la démocratie assimilent souvent le pluralisme à une conformité aux normes libérales occidentales. La pensée multipolaire propose une définition plus riche: une démocratie authentique est l’expression authentique d’un peuple façonné par sa propre dynamique civilisatrice. La poussée du Japon s’inspire de la continuité impériale, du devoir communautaire, de la retenue esthétique et d’une éthique guerrière raffinée au fil des siècles. Ces éléments coexistent avec des institutions modernes et donnent naissance à une forme politique distincte des modèles américains.
Le poète samouraï Yukio Mishima évoquait la beauté associée à la discipline, d’une nation dont la vitalité émane de l’unité de la culture et de la défense. Son acte final, dramatique, présenté comme un appel à la restauration de l’honneur, résonne encore comme un avertissement contre une prospérité purement matérielle. Il imaginait un Japon conscient de son âme, prêt à la protéger. À l’ère multipolaire, sa vision acquiert une actualité renouvelée. La souveraineté culturelle, en plus de l’indépendance militaire et économique, constitue l’un des piliers du pouvoir durable.
Derrière le langage mesuré des comités et de la stratégie, vit un autre Japon, où le soleil brille clairement et où l’épée reflète sa lumière. La force apparaît comme une beauté disciplinée dans la forme ; la souveraineté comme une posture de l’esprit avant qu’elle ne devienne un instrument de l’État. Pendant des décennies, l'archipel nippon s'est reposé sous un parapluie nucléaire étranger, la prospérité s’est étendue alors que l’instinct guerrier dormait d'un sommeil léger et ne s'éteignait pas. Maintenant, l’histoire le remue à nouveau. La nation sent que la dignité exige plus que le confort ; elle appelle à la préparation, à l’autodiscipline et à la volonté de durer. Comme une lame doucement dégainée de son fourreau, le pouvoir acquiert du sens par la retenue, la mémoire et la résolution silencieuse de rester debout plutôt que de s’agenouiller sous son propre ciel.
À travers l’Eurasie et au-delà, le schéma se répète. Les États-civilisations émergent, chacun ancré dans la mémoire, la langue et l’ethnie. Le siècle américain recule devant l’histoire qui se remet en marche; un ordre polycentrique prend forme. Le Japon, longtemps limité par l’architecture de la dépendance d’après-guerre, signale désormais sa volonté de s’affirmer comme un pôle pleinement réalisé: autodirigé, enraciné culturellement et engagé avec le monde par la réciprocité plutôt que par la soumission.