Le “coup d’Etat postmoderne” expliqué (involontairement) par Friedman

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Le chroniqueur du New York Times Tom Friedman, est connue pour l’influence et pour la lourdeur de ses interventions. Friedman ne fait pas dans la finesse de l’argument et dans la légèreté de l’image. Pourtant, on peut distinguer, dans certaines de ses chroniques, et par inadvertance de sa part, certaines réalités plus fines et plus profondes que celles qu’il a pour but et pour consigne d’exposer. Lui-même ne s’en avise pas mais il nous rend ainsi, parfois, des services précieux. Qu’il en soit remercié.

C’est le cas pour sa chronique du 12 décembre dans l’International Herald Tribune (et le New York Times). Il veut exposer comment les USA se sont mis en position de faiblesse pour “négocier” avec l’Iran avec la NIE 2007, – comme si le but de la politique US avait été, avant NIE 2007, de “négocier”… Il nous montre d’abord et surtout, involontairement et sans s’en douter une seconde, comment la publication de la NIE 2007 fut bien un “coup d’Etat postmoderne” réussi en transformant (en affaiblissant) complètement la “politique” US, en transférant la charge de l’argumentation pour justifier une attaque de l’Iran aux USA alors que la NIE 2007 a elle-même causé un choc psychologique qui rend cette démonstration presque impossible. La “politique” US ne pourra en effet réussir cette transmutation. Jusqu’alors, c’était une dynamique basée sur la vitupération, elle est désormais placée devant la nécessité d’argumenter, exercice auquel elle est totalement inapte.

Voici les extraits du texte de Friedman qui exposent (involontairement quant à l’enseignement que nous signalons) cette position.

«I've been at a security conference in the tiny Gulf state of Bahrain, attended by defense officials and analysts from all over the world, and all the buzz has about been the latest U.S. National Intelligence Estimate on Iran. It has left every Arab and European expert I've spoken to baffled – not in its conclusions, but by why those conclusions were framed in a way that is sure to reduce America's leverage to negotiate with Tehran.

(…)

»…Now, Bush officials are trying to tell everyone: “No, no, Iran is still dangerous. You have to keep the coalition together to get Tehran to stop enriching uranium.” But in a world where everyone is looking for an excuse to do business with Iran, not to sanction it, we've lost leverage.

»Everyone in the neighborhood can smell it – and it worries them.

»Said Gary Samore, director of studies at the Council on Foreign Relations and a former Clinton administration expert on proliferation: “The U.S. NIE, by leading with the statement that Iran has halted its nuclear weapons program, has left the misleading impression that the danger has passed.”

(…)

»Right now there is a silly debate: Should we negotiate with Iran “conditionally” or “unconditionally” on this issue. Wrong question. The right question is should we enter such negotiations with or without leverage.

»If we sit down with the Iranians without the leverage of a global coalition ready to impose tighter and tighter economic sanctions – should Iran not halt enrichment – we'll end up holding a stuffed animal. The peculiar (obtuse?) way the NIE on Iran was framed has deprived all who favor a negotiated settlement of leverage.

»“It was the CIA doing its job of collecting intelligence really well and presenting it really badly,’ said Samore.

»Now we have to depend on – Oh, my God! – President Bush to persuade the world to read the whole NIE and see it in a balanced perspective.»

Les vitupérations contre la CIA ne sont pas pour nous surprendre. Elles marquent simplement combien le “communauté du renseignement” a réussi son “coup” en faisant passer dans la dynamique de la crise la “culpabilité” de l’Iran d’une évidence qui justifiait l’attaque à un cas très incertain dont la faiblesse interdit de convaincre la soi-disant “communauté internationale” de la nécessité d’une attaque. L’affaiblissement de la position du gouvernement Bush à la suite de l’épisode fait le reste et le rend bien incapable de retrouver la dynamique qui semblait rendre la marche vers une opération militaire inattaquable.

Il s’agit bien d’une opération (le “coup d’Etat postmoderne”) qui porte sur la perception au moyen de la communication. Elle a radicalement modifié la perception psychologique, comme le dit bien cette phrase (qui déplore cette modification de la perception) de Gary Silmore, du CFR : «The U.S. NIE, by leading with the statement that Iran has halted its nuclear weapons program, has left the misleading impression that the danger has passed.»

Ces divers commentaires rencontrent l’interprétation que nous faisions le 10 décembre du “coup d’Etat postmoderne”:

«Il est inutile aujourd’hui de s’attacher aux buts d’une politique qui n’existe pas, aux complots d’acteurs qui sont des publicitaires faisant de la communication pour entretenir et alimenter le rythme. On est conduit à constater qu’une seule chose est possible pour ceux qui veulent, pour des raisons diverses qui sont un autre problème que celui considéré ici, freiner ou changer la course et le rythme du système. Il faut tenter de gripper la mécanique. Il faut agir sur la perception, de la même façon que les publicistes poussant à la mécanique du système utilisèrent pour préparer l’attaque contre l’Irak, qui est l’influence de la perception; que l’argument soit faux ou vrai n’a plus de réelle importance, que le fait soit réel ou fabriqué non plus, parce que nous n’intervenons pas par rapport à la réalité mais par rapport à la perception. Il s’agit de la technique du feu qui avance (la mécanique du système) et du “contre-feu” qui bloque l’avance du feu.

»Jusqu’ici, l’esprit que nous savons nécessairement sommaire, celui de la communication, disait: “les Iraniens ont la bombe, essayez de nous prouver le contraire nous vous écoutons”; vitupération contre argumentation, l’affaire était entendue. Aujourd’hui, depuis NIE 2007, nous sommes passés à une affirmation tout aussi sommaire, en employant une méthode tout aussi sommaire : “les Iraniens n’ont pas la bombe, essayez de nous prouver le contraire nous vous écoutons”; vitupération contre argumentation… Tout cela doit être compris quelle que soit la réalité de la situation nucléaire de l’Iran.»


Mis en ligne le 14 décembre 2007 à 06H02

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