L’Allemagne et l’ombre de 1981-1982

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L’Allemagne et l’ombre de 1981-1982

Se cantonnant dans le factuel qui est assez et même suffisamment fourni à cet égard, Russia Today publie le 18 mai 2014 un article général sur la grogne montante en Allemagne, contre la politique de sanctions et de rupture de l’UE et (surtout, bien entendu) des USA à l’encontre de la Russie. On en retire une observation singulière : l’habile chancelière Merkel, que tant de commentateurs européens admirent pour sa maîtrise et sa finesse, au niveau européen notamment, avec ses collègues de l’UE, voire au niveau transatlantique dans ses relations avec Obama, eh bien l’habile Merkel apparaît de plus en plus isolée dans son pays, dans le soutien, même de simple communication, qu’elle exprime à la politique des sanctions antirusses. Même certains de ses ministres tiennent un discours qui n’a pas l’orthodoxie que montre par ailleurs, ou que se force à suivre la chancelière. Peut-être s’agit-il de manœuvre de sa part (elle-même protégeant sa vertu-BAO avec ses interlocuteurs extérieurs mais laissant parler les divers autres en Allemagne contre la politique des sanctions), mais l’on dira alors que la manœuvre devient tangente, sinon dangereuse, parce que l’isolement dont on parle n’est pas, lui, de simple rhétorique de communication.

• Ses ministres... Le ministre des affaires étrangères Steinmeier montre un certain agacement dans une interview samedi au Thüringische Landeszeitung. S’il soutient les sanctions déjà prises, il dit préférer “la coopération à la confrontation” et avertit qu’il faut “éviter de tomber dans le mode de l’automaticité des sanctions, qui conduit toujours à une impasse en annihilant les autres options politiques”. Le ministre de l’Économie et vice-chancelier a aussi une mauvaise impression de tout cela.

«German Economy Minister and Vice Chancellor Sigmar Gabriel shared the opinion on Wednesday. While the politician laid the major portion of blame for the Ukraine crisis on Russia, he also admitted flaws in the EU’s policy. “It was certainly not smart to create the impression in Ukraine that it had to decide between Russia and the EU,” Gabriel said, as cited by Reuters.»

A ces ministres-là, on ajoutera quelques symboles-“poids lourds” de la politique allemande, dito les ex-chanceliers Schröder et Schmidt, qui tirent à boulets rouges sur la politique des sanctions. Schmidt surtout, qu’on a déjà mentionné (voir le 27 mars 2014) montre une vigueur, voire une fureur dans la critique qui sont remarquables, surtout pour lui qui fut un des chanceliers sociaux-démocrates les plus alignés sur l’atlantisme orthodoxe : bref, on bonifie en vieillissant. («Schmidt slammed the EU bureaucrats on Friday, accusing them of “megalomania” and attempts at “annexing Ukraine.” He told the Bild Daily that “the officials and bureaucrats in Brussels ... are confronting Ukraine with the apparent necessity of having to choose between West and East.”» [et l’on notera qu’il est fait à nouveau mention du Bild, – voir le 12 mai 2014].)

• Les milieux économiques ne restent pas inactifs, tant s’en faut. Eux aussi bombardent le gouvernement de pressions diverses pour bloquer cette politique des sanctions qui constitue pour eux une catastrophe pour leurs relations fructueuses et structurelles avec la Russie (plus de 6 000 sociétés allemandes travaillant avec la Russie, 300 000 emplois dans la balance). La dernière attaque est une lettre “secrète” du patronat allemand dans le chef de la Chambre de Commerce germano-russe au gouvernement Merkel, qui a “fuité” vers Reuters d’une façon qui indique que certains dans le gouvernement étaient favorables à cette fuite.

«“Deeper economic sanctions would lead to a situation where contracts would increasingly be given to domestic firms, projects would be suspended or delayed by the Russian side, and Russian industry and politicians would turn to Asia, in particular China,” the letter reads. The plea to the government also says the loss of market share for German and European firms, resulting from sanctions, would be “long-term and sustained”, causing “irreparable damage” to Germany's competitive position.»

• Enfin, l’opinion allemande montre une hostilité persistante, sinon grandissante, à la politique antirusse de l’Allemagne, qui va jusqu’à des actions publiques. («That was felt earlier this week in Berlin when Chancellor Angela Merkel, attending her party’s campaign event, was booed by a rally of protesters holding signs, which read “Europe is strong only with Russia” or “Stop the Nazis in Ukraine.”») Il faut noter que le site The Vineyard of the Saker met en ligne un très intéressant article sur l’attitude de la presse et du public dans the Rest Of the World (ROW), mais surtout dans le bloc BAO, vis-à-vis de la Russie (voir le 18 mai 2014) ; là-dessus, il consacre un passage à la situation allemande, dont nous empruntons l’aspect “bonnes nouvelles”. (On peut observer que The Saker mentionne dans cet article, pour la presse francophone, notre site pour son article sur le Bild déjà référencé ci-dessus.)

«The majority of the German population is fed up with the propaganda and understands the Russian point of view. Although most Germans do not necessarily support Russia in this conflict, they do not support the U.S. or the EU either. Two weeks ago, I wrote an article for Boiling Frogs Post about this issue, which deals with the struggle of the German people against the local oligarchy and AngloZionist influence (“NATO’s new Cold War runs into trouble in Germany”).

»As I mentioned earlier, the revived Monday demonstrations are a major threat to the German establishment and NATO's anti-Russian campaign. Another noteworthy development is the recent work of a German satirical television program, which is aired on ZDF (one of Europe's biggest public-service television broadcasters famous for its NATO propaganda).»

A noter que, dans l’article de lui-même qu’il mentionne (sur le site BoilingFriost.com, le 2 mai 2014), The Saker fait une longue citation d’un éditorialiste de Die Zeit, du 10 avril 2014, extrêmement emphatique concernant cette attitude du public allemand, et montrant que, pour le moins, cette attitude s’exprime profondément sur la durée. Voici l’extrait en question, avec le souligné en gras du Saker lui-même :

«In my 30 years of experience with debates, I have never seen anything like what is now happening in Germany in the dispute over Russia and Crimea. There have been issues that have deeply divided the nation, such as nuclear energy. And there have been those that have prompted millions to take to the streets over the years, such as the military buildup of NATO. Four years ago, there was even a discussion that saw – like now – a sharp confrontation between published and public opinions: the controversy surrounding Thilo Sarrazin’s comments on the impact of Muslim immigrants on German society. But in hindsight, measured against the current debate on Russia, the Sarrazin dustup seems easy to explain and understand.

»Unless surveys are misleading, two-thirds of German citizens, voters and readers stand opposed to four-fifths of the political class – in other words, to the government, to the overwhelming majority of members of parliament and to most newspapers and broadcasters. But what does “stand” mean? Many are downright up in arms. And from what one can gauge from letters to the editor, the share of critics seems significantly higher now than what was triggered by Sarrazin’s inflammatory book back then.”»

Trente années d’expérience, dit le journaliste de Die Zeit ? Au-delà de ces 30 années, il y a les années 1981-1982, où la colère pacifiste et antinucléaire du public allemand faillit faire dérailler le projet de l'OTAN d’installation des euromissiles, – Pershing II et Glicom (GLCM) US , – en territoire allemand, contre les SS-20 soviétiques. (C’est Mitterrand qui sauva Helmut Kohl avec son fameux discours du Bundestag sur le thème “les pacifistes sont à l’Ouest, les missiles sont à l’Est”, ce qui était une sollicitation partielle de la vérité, les pacifistes se trouvant également en grand nombre en RDA [Allemagne de l’Est].) La question qui se pose est de savoir si une telle marée populaire est possible aujourd’hui en Allemagne, cette fois contre la politique des sanctions antirusses, – ce qui peut se concevoir, même dans les motifs, le public allemand comprenant parfaitement que la politique du bloc BAO/des USA peut très bien mener à une confrontation nucléaire où l’Allemagne est en première ligne... Question posée, on verra.

• Face à cette mauvaise humeur allemande largement répandue et proche de la colère, il paraît fort improbable que le bloc BAO, sous l’inspiration semi-haute et semi-hautement inspirée de la direction américaniste, cède sur sa politique. On ne change pas une politique qui perd, qui sème le trouble dans les alliances, qui regarde la vérité de la situation comme une horreur monstrueuse, etc. C’est ce que dit John Laughland, de l’Institut de la Démocratie et de la Coopération, à Russia Today, argumentant à propos de l'attitude de fermeté impeccable, bloquée absolument dans un extrémisme sans retour, du bloc BAO, singulièrement des USA  : «The West is engaged in all-out ideological and geopolitical struggle with Russia, which it intends to win. There are all sorts of things Europe can do. It can ratchet up what it’s already done. It can publish longer lists of people who are subject to personal sanctions. It will definitely abandon the visa liberalization program, which Russia has been requesting for nearly a decade now. And it can even reduce economic exchanges. Russia should not be under any illusions – the European elites are prepared to cut off their nose to spite their face. In other words, they are prepared to undergo or make other people undergo severe economic pain in order to justify and entrench their ideological hostility to Russia.»

• Pendant ce temps, on suppute quelle va être la politique russe après le rejet du tournant conciliant de la Russie d’il y a une décade, quand Poutine a décidé de désavouer la date (avant le 25 mai) des référendums en Ukraine russophone. L’accueil fait à ce tournant tactique russe (voir le 8 mai 2014) a été un durcissement de la politique des sanctions. Cela conduit le professeur William Beeman, de l’université du Minnesota, interviewé par Presstv.ir du 17 mai 2014, à prédire que Poutine va être conduit, à son tour, à durcir sa politique. Cela implique une nouvelle aggravation des relations du bloc BAO avec la Russie, cela à cause de l’intransigeance des USA, cela conduisant pour notre propos à l’accentuation du malaise allemand...

Press TV: «This is not something new when it comes to the threat of sanctions against Russia. But Moscow has already made it clear it will not bow to such pressure. So, why the insistence on such measures and rhetoric?»

William Beeman: «Actually the United States is being encouraged because whatever Moscow, because it has pulled back on its position with regard to the Ukraine. Russian soldiers have pulled back from the border. President Putin has said that he is not necessarily in favor of the elections for a separatist state in eastern Ukraine. So this is a, it’s very typical of the West and of the United States is that rather than seeing that concessions were made and apart from those concessions they think that they have Russia in a bad position and that by exerting more pressure, they’ll force Russia to make more concessions. [...] [...T]his is not a formula frankly for success.

»President Putin is also a very very hard negotiator and having made a few very small concessions he is not going to very likely respond to the further concessions. A part of the strategy on the part of the United States is to force, to put pressure on personal friends of President Putin ... They hope that these personal friends of Putin will go to him and put pressure on him personally to try to make concessions in the case of Ukraine. I also think that this is a very bad strategy, something that the United States has tried for and as we can see I think in many cases these sorts of unilateral sanctions even if they’re very personalized don’t generally work.»

Press TV: «How far do you think either side of the crisis, Russia and the West, is ready to go regarding their demands and positions on Ukraine?»

William Beeman: «Well it’s the matter of testing and I should point out that the United States despite its very tough part is in a quite weak position. The United States has literally no physical presence in the area of the Ukraine. There are no primary American economic interests, the economic interests really lie with Europe and the European Union.

»But for whatever reason the Unites States is decided that it’s going to take the leadership role in pressuring President Putin and pressuring the Russians. Perhaps because the United States sees itself in a powerful world role, a more powerful world role than the European Union which is after all made up of a number of nations and it’s somewhat fragmented and it doesn’t necessarily have a unified foreign policy.»

Ce qu’il faut considérer, sans aucun doute, c’est la résilience de la mauvaise humeur allemande, qui semble transgresser tous les tabous du genre, y compris l’habitude germanique de la discipline que l’excellente Merkel ne parvient plus à imposer dans les rangs. Il est vrai que même elle, l’excellente Merkel, plaide pour la politique des sanctions bien contrainte et tout aussi forcée, en dissimulant difficilement le peu de goût qu’elle en a. Lorsque nous évoquons les fameuses années 1981-1982 du débat des euromissiles où l’Alliance faillit voler en éclat, ce n’est pas gratuitement. On sent le public allemand proche de cette sorte d’envolée, qu’on qualifiera d’ailleurs d’irrationnelle (comme le fut toute la poussée antinucléaire de ces années-là) même si l’on ne manquerait pas de s’en féliciter hautement et de la juger évidemment fondée, voire légitime ; en effet, dans cet univers conduit par une raison évidemment subvertie, l’irrationalité vous a parfois, et même souvent, des allures de bon sens... Et puis, hein, tout de même, Hollande n’est pas Mitterrand ; ils sont de planètes différentes, avec Hollande en gardien de parking de troisième sous-sol, et l’on voit mal le tambour martial mais made in NATO des Français venir à la rescousse de la courageuse et travailleuse Angela.

Par conséquent, le “risque allemand” est aujourd’hui réel et, potentiellement, bien plus considérable qu’en 1981-1982, – décidément, l’analogie, une fois qu’elle s’est signalée, ne quitte plus l’esprit. On ajoutera que Poutine n’est pas le vieux débris Brejnev, la Russie n’est pas l’URSS et les régiments russes sur la frontière ukrainienne sans le moindre rapport avec les SS-20 du début des années quatre-vingts... On dira même, surprise ô surprise, qu’Obama n’est pas Reagan, ce qui revient à dire que l’ahuri acteur de série B hollywoodienne était tout de même moins mauvais que le brillant professeur de droit constitutionnel de Chicago. En d’autres mots, l’analogie s’arrête vraiment là où le danger réel commence, avec une Amérique totalement ivre d’hystérie et d’aveuglement, camée à l’inculpabilité et à l’indéfectibilité (voir par exemple le 7 mai 2011), totalement embourbée dans la paralysie de son pouvoir, emportée dans l’inconscience et l’irresponsabilité de ses petits soldats-Système, de Nuland à Samantha Power. Le Bloc BAO devrait réunir l’un ou l’autre pow-wow transatlantique, car le danger est grand d’une redoutable fracture transatlantique, une de ces fosses océaniques qu’on craignait tant lorsque la politique sérieuse la prévenait presque à coup sûr, et qui pourrait s’ouvrir béante et complètement inattendue alors que le susdit bloc BAO est convaincu par lui-même de tenir le monde dans ses mains.


Mis en ligne le 19 mai 2014 à 11H33

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