La Turquie, “homme fort” de la crise libyenne (et de la chaîne crisique)

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La Turquie tient une place exceptionnelle dans la crise libyenne, comme dans la crise générale qui secoue les pays arabo-musulmans. Ce pays profite de sa position également exceptionnelle, à la fois en dehors et en dedans par rapport aux pays arabo-musulmans du Moyen-Orient, de son évolution récente qui en fait un porte drapeau et une référence d’une éventuelle évolution générale dans la région, de la formule intérieure de cette évolution qui passe par une intégration politique du facteur islamiste, et extérieure qui implique une diversification majeure de ses relations et de ses alliances. Qui plues est est, la Turquie considère les événements actuels (la chaîne crisique) et l’évolution politique qu’ils impliquent comme une sorte de légitimation populaire de l’évolution turque depuis l’arrivée au pouvoir de l’équipe Erdogan et le changement fondamental qui s’en est suivi vers une position d’autonomie.

La Turquie joue notamment un rôle majeur dans la crise libyenne, en soutenant les efforts des pays arabes pour empêcher, ou dans tous les cas contenir une intervention étrangère (non arabe, non musulmane) en Libye. Il y a eu la déclaration du Premier ministre Erdogan. Il y a aussi les explications de son ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoglu. Le ministre a réaffirmé avec force que la Turquie était hostile à toute intervention extérieure en Libye, entendant par “extérieure”, essentiellement, une intervention non-arabe et non-musulmane.

Cette appréciation se fond dans l’appréciation plus large des événements en cours au Moyen-Orient, dont Ahmet Davutoglu juge qu’elle ne correspond nullement au projet de démocratisation du “Grand Moyen-Orient” de l’administration Bush (impliquant la démocratisation forcée des pays du Moyen-Orient, sous contrôle US et israélien), mais au contraire s'avère être un processus de libération autonome, éventuellement de démocratisation, complètement interne et suivant ses propres termes. On lit ces commentaires du ministre dans le Hürriyet Daily News du 2 mars 2011.

«Commenting on the ongoing turmoil in North Africa and the Middle East, Davutoğlu said the region is in a process of transformation that Turkey supports happening in a peaceful way, “without cutting up the public authority, without causing big casualties and with respect from everyone for the demands of the public.”

»“Outside actors that stand against this natural process will lose one way or another,” the foreign minister said, calling what the world is witnessing in the region a “political earthquake.” “What we see in the Middle East today are not temporary incidents; these are events that trigger each other, and there will be aftershocks as well,” Davutoğlu said.

»Asked about speculation that the regional turmoil is part of a “Greater Middle East Project,” the Turkish prime minister said that would not be a correct way to evaluate the situation. “I believe this is a natural process. If we do not believe that this is not a natural process, then we would be disrespectful to the Arab nations,” he said. “The transformation in the Middle East is as natural and honorable as the transformation process in Eastern Europe in the 1990s.”»

Le même texte rapporte les critiques du président turc Gül, qui s’adresse implicitement aux pays du bloc américaniste-occidentaliste et à Israël, pour le soutien qu’ils ont apporté aux dictatures de la zone, en échange de ce qu’ils jugeaient (faussement) être une stabilité durable. («Turkey’s president indirectly criticized countries that had supported authoritarian regimes in the region in the interest of protecting stability and said that Turkey was following its principles throughout the uprisings. “You see how some countries made zigzags through this process. Before these processes started, you see how they sacrificed democracy and supported regimes that were standing against their people”.»)

Le même président Gül est aujourd’hui en visite en Egypte, où il doit rencontrer tous les dirigeants égyptiens actuels, notamment les généraux du Conseil Militaire Suprême et le président du Conseil, le ministre de la défense Hussein Tantawi. (Voir Hürriyet Daily News, du 2 mars 2011.) Cette visite du président Gür est l’une des premières rencontres importantes des dirigeants égyptiens avec un chef d’Etat étranger, particulièrement de la région, et le fait qu’il s’agisse du président turc est d’une particulière importance et d’une signification considérable.

Il semble qu’on doive désormais attacher une attention très particulière et spécifique aux liens entre la Turquie et l’Egypte, comme constituant le nouvel axe stratégique fondamental de la région ; axe qui a géographiquement la particularité d’encadrer Israël, qui a politiquement la particularité de représenter une évolution de deux puissants pays musulmans complètement soumis dans le passé aux USA et représentant des ancrages stratégiques essentiels pour les USA, et ces deux pays passant, ou semblant passer (avec une forte certitude) pour l’Egypte, vers une position d’indépendance vis-à-vis des USA. Tout cela a, bien entendu un rapport puissant avec la situation générale de la région, son équilibre, son orientation, mais aussi avec les projets les plus fondamentaux de la fraction impérialiste d’Israël.

L’analyste Eric Walberg, qui collabore notamment à Al-Ahram Weekly, publie le 25 février 2011, dans Intrepid Report, une appréciation de l’évolution conjointe de l’Egypte et de la Turquie, jusqu’à ce que ces deux pays forment effectivement une alliance (avec d’autres pays moins importants s’adjoignant à eux, comme la Syrie et le Liban) qui aura pour principal effet (et pour principal objectif ?) de contrer radicalement les projets d’hégémonie israélien (ou likoudistes, plus précisément) sur la région, – la “doctrine Sharon” et la “stratégie Yinon”. Walberg détaille les diverses dynamiques des conceptions israéliennes, et la façon dont l’actuel processus qui rapproche l’Egypte et la Turquie met tout cela en échec et retourne le plan israélien contre Israël. Le fait que Walberg publie dans Al-Ahram Weekly, et qu’il développe cette thèse, semblerait montrer que les Egyptiens ne sont pas hostiles, pour le moins à cette sorte d’interprétation.

Ci-dessous, nous donnons de larges extraits du texte.

«While Egypt’s revolution was very much about domestic matters—bread and butter, corruption, repression—its most immediate effects have been international. Not for a long time has Egypt loomed so large in the region, to both friend and foe. At least 13 of the 22 Arab League countries are now affected: Algeria, Bahrain, Djibouti, Egypt, Iraq, Jordan, Libya, Mauritania, Morocco, Sudan, Syria, Tunisia and Yemen.

»But just as powerful has been the resonance in Israel. It has no precedent for an assertive, democratic neighbour. Except for Turkey. […]

»Current Israeli military strategy was honed in the early1980s, after the elimination of Egypt as a military threat. Two names are identified with it. Ariel Sharon announced publicly in 1981, shortly before invading Lebanon, that Israel no longer thought in terms of peace with its neighbours, but instead sought to widen its sphere of influence to the whole region “to include countries like Turkey, Iran, Pakistan, and areas like the Persian Gulf and Africa, and in particular the countries of North and Central Africa.” This view of Israel as a regional superpower/ bully became known as the Sharon Doctrine. […]

»The more extreme version of the new Israeli game plan to make Israel the regional hegemon was Oded Yinon’s “A Strategy for Israel in the 1980s.” Yinon was nicknamed ‘sower of discord’ for his proposal to divide-and-conquer to create weak dependent statelets with some pretense of democracy, similar to the US strategy in Central America, which would fight among themselves and, if worse comes to worst and a populist leader emerges, be sabotaged easily—the Salvador Option. Hizbullah leader Hassan Nasrallah described the Israeli policy based on Yinon in 2007 as intended to create “a region that has been partitioned into ethnic and confessional states that are in agreement with each other. This is the new Middle East.”

»Yinon was using as a model the Ottoman millet system where separate legal courts governed the various religious communities using Muslim Sharia, Christian Canon and Jewish Halakha laws. Lebanon would be divided into Sunni, Alawi, Christian and Druze states, Iraq divided into Sunni, Kurd and Shia states. The Saudi kingdom and Egypt would also be divided along sectarian lines, leaving Israel the undisputed master. […]

»Following on Yinon’s strategy in 1982, Richard Perle’s 1996 “A Clean Break” states: “Israel can shape its strategic environment, in cooperation with Turkey and Jordan, by weakening, containing, and even rolling back Syria. This effort can focus on removing Saddam Hussein from power in Iraq—an important Israeli strategic objective in its own right.” […]

»Despite Turkish storm clouds on the horizon, until 25 January 2011, Israel’s plan was still to replace the Ottoman Turks of yore as the local imperial power. The Arab nations (prepared by British imperial divide-and-conquer and local-strongman policies) would be kept divided, weak, dependent now on Israel to ensure safe access to oil. An Israeli-style peace would break out throughout the region.

»But this tangled web has unravelled. Despite the $36 billion poured into Egypt’s military and Americanisation of Egypt’s armed forces since the peace treaty with Israel, according to wikileaks-egypt.blogspot.com US officials complained of the “backward-looking nature of Egypt’s military posture” (read: Israel is still Egypt’s main enemy), that the army generals remained resistant to change and economic reforms to further dismantle central government power.

»Egyptian Minister of Defence Muhammad Tantawi “has resisted any change to usage of FMF [foreign military financing] funding and has been the chief impediment to transforming the military’s mission to meet emerging security threats.” In plain language, Egypt’s de facto head of state was criticised by the US because he refused to go along with the new US-Israeli strategy which would incorporate Egypt’s defence into a broader NATO war against “asymmetric threats” (read: the “war on terror”) and to acquiesce to Israel as the regional hegemon. […]

»There has indeed been “a clean break” with the past, but not the one foreseen by Perle. His scheme can be rephrased as: Egypt and Turkey can shape their strategic environment, in cooperation with Syria and Lebanon, by weakening, containing, and even rolling back Israel. As for Dichter’s hubris, it is impossible at this point to see what the future holds for Iraq, but it will not be what he had in mind. And Iran can now breathe a sigh of relief.

»A year and a half ago, an Israel Navy submarine crossed the Suez Canal to the Red Sea, where it conducted an exercise, reflecting the strategic cooperation between Israel and Egypt, aimed at sending a message of deterrence to Iran. Just one week after the fall of Mubarak, the canal is being used to deliver a message of deterrence—but this time the message is for Israel, as Iranian warships cross the canal on their way to Syrian ports. […]

»What really hurts for the Likudniks is the new Egypt in cooperation with the new Turkey will put paid to the Sharon/Yinon strategy for establishing Israel as the regional empire. It will have to join the comity of nations not as a ruthless bully, but as a responsible partner.»


Mis en ligne le 3 mars 2011 à 17H05