La thèse de “la fuite en avant”

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La thèse de “la fuite en avant”

14 décembre 2006 — Un peu d’imagination et vous renversez la proposition. Du “pour sauver l’Irak, vous devenez copains avec l’Iran” (thèse de l’ISG-Baker, où l’Iran est appelé à collaborer en Irak) au “pour sauver l’Irak, vous attaquez l’Iran”, il n’y a qu’un tout petit pas. Il est déjà franchi, sauté, éliminé. Pour certains esprits, cela ne fait aucun doute, — et, sans doute, pour celui de GW Bush.

(Il est possible que la prochaine crise institutionnelle des USA soit : faut-il destituer le président pour avoir illégalement attaqué l’Iran ? Nous avons deux bonnes années pour cela.)

Arnaud de Borchgrave, parfois très critique du pouvoir, spécialiste des thèses musclées mais toujours informé à des sources originales, nous présente la thèse de “la fuite en avant”. (C’est un article édité par UPI, en date du 12 décembre.)

«Israel is obsessed about Iran. Acute but understandable paranoia has replaced rational discourse. Lebanon was a disaster for Israel and Iraq a disaster for America. Some political soothsayers in Washington are predicting that President Bush is limbering up for the biggest U-turn in his political life. Think again. The French have an expression for what will probably come next — “La Fuite En Avant.” The literal translation doesn't hack it. Loosely interpreted, it means evading an issue with a headlong rush somewhere else.»

Borchgrave ne tarit pas de détails et d’appréciations abruptes sur l’isolement actuel des USA, sur la façon dont le reste du monde considère les efforts (?) actuels pour sortir de la crise irakienne, y compris le rapport Baker, tenu en piètre estime. De là se déduit la position de GW Bush, lui-même persuadé, dans un autre sens mais pour la même conclusion, de la véritable signification du rapport Baker, — et GW conduit par ses réactions et son simplisme à une autre sorte d’isolement, — à l’intérieur du système washingtonien dans ce cas : «From Buenos Aires to Berlin and from Brussels to Beijing, ISG was a devastating indictment of a multi-billion dollar boondoggle. In Tehran and Pyongyang, the two remaining capitals in the “axis of evil,” and in Damascus, axis of lesser evil, cliches bristled about paper tigers and giants-with-feet-of-clay. Which is precisely why President Bush is not about to accept ISG's findings. President Bush sees himself as a lone Winston Churchill figure from the 1930s railing against his somnolent colleagues as they appeased Adolf Hitler. And like Churchill at the end of World War II, he was not elected to preside over the dissolution of the American empire.»

Borchgrave détaille un rapport transmis à la Maison-Blanche, pour renforcer le sens de l’urgence des chefs de l’administration contre cet “ennemi” qui devient le facteur fondamental de la crise générale, — l’Iran, bien sûr, — et l’ennemi qu’il faut donc détruire. Voici donc le raisonnement simple tel qu’il est présenté, conduisant à la “fuite en avant”, c’est-à-dire, bien sûr là encore, l’attaque contre l’Iran. C’est la fameuse maxime de Foch (variation sur le thème “ma droite recule, ma gauche est menacée, mon centre est enfoncé, j’attaque”) transposée à une situation colossale d’ampleur et d’urgence, par des gens à la fois aux abois et persuadés de disposer encore d’une puissance qu’ils ont perdue en réalité, et indifférents à la réalité comme l’on sait ; “a recipe for disaster”, selon la formule courante…

«Reinforcing President Bush's gut feeling this week was a paper by Gen. Chuck Wald, recently retired as EUCOM commander, and Chuck Vollmer, president of VII Inc., which does strategic analysis for the Pentagon. “With the entry of Iran into the equation,” they wrote, “the next phases of Operation Iraqi Freedom could possibly include ... a major invasion of Iran and pro-Iranian forces against Western forces in the region and Israel, and/or a global energy crisis.

»“Rather than planning withdrawal from Iraq,” says the Wald-Vollmer paper, “we may be better served to plan for repositioning in this strategically important region. While withdrawal may be necessary in Iraq, withdrawal from the region would precipitate a global balance-of-power shift toward the Iran-Russia-China axis, which would be very detrimental for the energy dependent West.”

(…)

»For President Bush, this was no time to go wobbly, as Margaret Thatcher, when she was Prime Minister, urged Bush 41 not to do after Saddam Hussein invaded Kuwait in 1990. A bigger danger than Iraq is Iran. It would stand to gain most from a U.S. defeat in Iraq. And Iran has also made clear it has no intention of abandoning its nuclear ambitions.

»Israel is obsessed about Iran. Acute but understandable paranoia has replaced rational discourse. Lebanon was a disaster for Israel and Iraq a disaster for America. Some political soothsayers in Washington are predicting that President Bush is limbering up for the biggest U-turn in his political life. Think again. The French have an expression for what will probably come next — “La Fuite En Avant.” The literal translation doesn't hack it. Loosely interpreted, it means evading an issue with a headlong rush somewhere else.

»Israel also has plenty of reasons for alarm in the ISG report. When Baker-Hamilton talk about a Palestinian settlement that includes the “right of return” for millions of Palestinians, this can only mean, in Israeli eyes, the destruction of the purely Jewish state, on par with the bats in president Ahmadinejad's belfry when he says the holocaust never happened and therefore Israel should be wiped off the map.

»The major problem with “bombs away” over Iran's nuclear installations is that Ahmadinejad may be asking Allah for just that. It would coalesce worldwide Muslim opinion behind the latest “victim of Zionist American imperialism.” It would also produce the kind of regional mayhem that Ahmadinejad sees as a precondition for the return to earth of the 12th Imam, the Mahdi. He's the 5-year-old boy who vanished 1,100 years ago who will lead the world back to prosperity under the banner of Islam.»

Pourquoi pas “la fuite en déroute”?

Le texte de Borchgrave est intéressant parce qu’il exprime bien le sens d’une situation extraordinairement contrastée. Il y a d’une part une situation proche de la déroute (en Irak, mais à Washington également et de plus en plus), marquée par le désordre, le chaos, un caractère incontrôlable qui paraît irrésistible ; situation d’ailleurs renforcée d’une façon obsessionnelle par des sentiments de la même sorte, et exacerbés, venus de Tel Aviv, où l’on vit dans une atmosphère de déroute et d’obsession de la riposte à la fois.

Il y a d’autre part une obsession de l’agressivité militariste, qui n’a pas décru, qui s’accroît même, à mesure de l’anxiété de la perception de la déroute. “Fuite en avant” certes, on dirait même, si l’on osait, — mais osons après tout : “déroute en avant”…

La psychologie, toujours la psychologie, et même l’ère psychopolitique où le facteur essentiel d’influence de la politique est la psychologie. On comprend que la situation stratégique est en train de se réduire aujourd’hui à une succession de réactions basées sur des perceptions exacerbées où chacun ne réagit absolument plus en fonction de la situation réelle (sur le terrain) mais de la situation politique autour de lui (bien loin du terrain).

• Bush réagit désormais en fonction de l’ISG et de rien d’autre. Le rapport Baker tend à devenir l’objet même qui représente, qui matérialise à Washington l’obsession irakienne. Personne ne ramène Bush à la raison (si c’est possible), ni dans son administration, ni au Congrès, ni dans la presse, puisque tout le monde se réfère à l’ISG, qui pour demander un effort supplémentaire en Irak (contre les recommandations de l’ISG), qui pour appuyer l’ISG et exiger un “retour à la raison”. L’ISG représente désormais la référence du chaos et de l’impasse irakienne et la référence est absolument washingtonienne. Dans ce cas, la désignation de l’Iran comme ennemi final dont la mise à raison dénouerait toute la crise, autant par la catharsis qu’implique l’attaque que par les gains opérationnels supposés (‘rêvés” irait encore mieux), devient une sorte de deus ex machina de toute cette tragédie, permettant de sortir du bourbier irako-washingtonien où l’on se débat actuellement. L’acte de l’attaque de l’Iran pourrait apparaître de plus en plus comme le deus ex machina qui détruirait l’Iran, cause de tout et sorte de diabolus ex machina qui bloque la “victoire” en Irak, — cette issue qui est dans la nature des choses américanistes.

• En Israël, la situation n’est pas meilleure. Olmert participe sans doute à l’obsession iranienne générale des dirigeants israéliens, mais c’est surtout à cause de l’échec cinglant de juillet-août contre le Hezbollah qui l’a placé dans une position intérieure intenable. L’obsession iranienne est extraordinairement amplifiée, dans l’establishment israélien, par cette perception de flottement et de désordre du pouvoir israélien succédant à ce qui est perçu comme une défaite israélienne majeure. Là aussi, l’obsession iranienne est devenue le produit d’une crise psychologique formidable de la direction israélienne.

Cela ne signifie pas nécessairement que l’attaque contre l’Iran aura lieu, car nous ne sommes pas au bout de nos surprises et nous parlons de puissances militaires dans un état de désordre et de déclin accélérés qui ne favorise pas la préparation d’une opération militaire de cette envergure, et dans des structures où il n’existe plus de pouvoirs centraux mais la concurrence effrénée de divers composants des pouvoirs. Cela signifie plutôt que le désordre ne cesse de s’accentuer et que la tendance pourrait bien être que le débat hystérique soit transféré de la situation en Irak vers la question d’une attaque contre l’Iran.

Impossible de dire si l’attaque aura lieu mais il est possible d’avancer que plus d’un de ces personnages aura besoin d’une bonne analyse chez le psy du coin, une fois la crise dénouée. Il faudrait pour cela que la crise puisse être finalement dénouée avant une “chute finale” quelconque et rien n’est moins sûr…

[Pour élargir ce commentaire et lui donner un arrière-plan avec évidemment un peu plus de profondeur, nous mettons aujourd'hui en ligne, dans la rubrique de defensa du site, un extrait de la rubrique de defensa de notre Lettre d'Analyse dd&e, Volume 22 n°04, 25 octobre 2006. Nous y traitions de l'absence dans la campagne électorale des élections midterm de l'hypothèse d'une attaque US contre l'Iran, absence dénotant en réalité une sorte de présence consensuelle dans les esprits... C'est compliqué mais c'est américaniste et l'on ignore si cela se soigne.]


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