La “révolution”, – ou comment la faire ?

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Les élections mid-term aux USA ont provoqué un nombre très grand de réactions, dans toutes les directions. Une de ces réactions est assez inédite pour qu’on s’y attache. Il s’agit d’un débat en train de naître au sein de la gauche progressiste US sur le thème : “comment faire la révolution ?”… Notez bien : non pas “faut-il la faire…”, mais bien “comment la faire…”.

• L’on commencer à parler d’un livre du célèbre dessinateur satirique (cartoonist) et auteur, de tendance éventuellement révolutionnaire de gauche, Ted Rall, aux opinions bien affirmées. (Après avoir soutenu Obama, son jugement : «the gap between the soaring expectations that accompanied Barack Obama’s inauguration and his wretched performance is the broadest such chasm in recent historical memory. This guy makes Bill Clinton look like a paragon of integrity and follow-through.».) Rall vient de publier The Anti-American Manifesto, où il prône une “révolution socialiste” aux USA. Le site Verum Serum.com, qui n’est pas de sa chapelle si l’on ose dire (Rall est athée), donne le 8 novembre 2010 un court extrait du bouquin, où l’on peut lire ceci, par exemple, qui est le début du premier chapitre : «We are here because the U.S. is going to end soon. There’s going to be an intense, violent, probably haphazard struggle for control. It’s going to come down to us versus them. The question is: What are you going to do about it?…»

• On fait, dans ce cas, un fort grand cas d’une émission de MSNBC, station progressiste de gauche, au cours de laquelle le présentateur Dylan Ratigan a reçu Ted Rall dans son programme et lui a posé des questions fort subversives. L’affaire a soulevé, on s’en doute, la colère de la droite conservatrice, bien connue pour sa réserve et sa retenue dans les divers talk-shows appelant à divers bouleversements, liquidations et autres révolutions (ou contre-révolutions, si l’on tient à jouer sur les mots). RAW Story, le 9 novembre 2010, résume ainsi la chose dans un paragraphe d’introduction  : «While Ratigan didn't go so far as to call for violence himself, he opened the segment by putting the idea in the minds of his viewers. “Are things in our country so bad that it might actually be time for a revolution?” Ratigan asked. “The answer obviously is yes. The only question is how to do it?”»

• Dans ce contexte général assez échauffé, il est utile de se référer à un article de David Sirota, dans Truthdig.com, le 5 novembre 2010. Sirota est l’auteur de livres intéressants qui concernent en fait le thème de la problématique déjà mentionnée, – “comment faire la révolution aux USA ?” (lui, parle surtout d’insurrection, et ses deux derniers livres, Hostile Takeover et Uprising, abordent le problème). Toujours cette question du “comment ?” dans un pays où le système est si formidablement verrouillé, où le corporate power, – c’est le thème de prédilection de Sirota, – tient tous les leviers de commande, tous les élus, etc., comme le décrit excellemment cet auteur ; mais, aussi, le problème des illusions des électeurs qui, allant d’un parti à l’autre au gré d’une colère qui ne cesse de croître, voient chaque fois leurs illusions ridiculisées… Sa conclusion, appuyée sur l’intéressant adage que “la démocratie est l’opium du peuple” (pas loin certes du «élections, piège à cons» de mai 68) : «In that sense, biennial election hype is the opiate of the masses — an opiate made particularly potent because it preys on the psychology of hope. We desperately want to believe that we can mount a successful uprising. And it’s true, we can. But not until we realize that both parties are now part of the hostile takeover we seek to confront.»

Notre commentaire

@PAYANT Certes, le problème est intéressant, et il n’est pas nouveau non plus, même s'il a pris une dimension et des caractères nouveaux dans notre période. Nous nous y sommes intéressés (voir dans Notes d’analyse, notre «Notes sur l’impossible révolution», du 24 septembre 2009), et notre conclusion sur l’impossibilité de la chose n’a pas varié. Toutes ces vaticinations de la gauche progressiste et ultra aux USA sur “comment faire la révolution ?” sont toutes empreintes de l’habituelle rationalité idéologique : ces apprentis révolutionnaires, en général par atavisme idéologique si l’on veut, et en général de façon peu consciente, exposent rationnellement le problème : la révolution pour quoi faire, contre qui, selon quel schéma, pour établir quel régime, etc. Cela les conduit à des conclusions qui, par avance, interdisent toute possibilité de seulement envisager une tentative, – notamment, en prenant souvent, à côté de leur aversion montante pour l’establishment, comme adversaire privilégiée la droite conservatrice dans ce qu’elle a, justement, de révolutionnaire (c’est-à-dire, certes, Tea Party dans sa composante anti-establishment). Ainsi butent-ils de toutes les façons sur le “comment ?” en s’interdisant par ailleurs la seule formule politiquement envisageable, même si elle n’est rien la garantie du succès, de la réunion de toutes les forces anti-establishment.

Sirota, lui, est plus subtil, puisqu’il examine plutôt du point de vue technique la possibilité ou non de l’insurrection, suggérant implicitement qu’il ne fait pas de différences entre droite et gauche pourvu qu’il y ait ce sentiment commun anti-establishment. Mais, même dans ce cas, il retombe sur le “comment ?”, même s’il prétend donner une piste qui n’est, justement, par logique contraire, que la réunion des forces de droite et de gauche contre l’establishment au travers de l’affirmation qu’il faut “renverser” les deux partis au pouvoir.

Notre appréciation depuis les «Notes sur l’impossible révolution» n’a certainement pas varié, elle s’est même sans cesse renforcée au fil des événements. Elle consiste à observer que l’essentiel est sans aucun doute l’évolution des psychologies, avec la montée parallèle et continue de la frustration et de la tension qui va avec, – la tension devant l’impossibilité de traduire cette frustration en des actes insurrectionnels libérateurs. Il faut observer avec intérêt que ce phénomène n’affecte pas seulement le bon peuple en colère et qui souffre, mais l’establishment lui-même, qui sent que les choses ne vont pas du tout, et qui, lui aussi, développe une frustration devant ce système qui ne parvient pas à faire rentrer les choses dans l’ordre, et d’une façon qui soit tout de même assez satisfaisante pour l’équilibre général… (De cette façon, nous faisons de Tea Party, événement politique de peu d’importance, un événement psychologique d’immense importance qui affecte tous les domaines de ce que l’on nomme “la politique”, y compris l’establishment, – voir, par exemple, notre F&C du 1er novembre 2010). Ce qu’il importe d’admettre comme hypothèse centrale, c’est que tout cela ne conduit pas directement, logiquement et rationnellement à un événement qui suivrait ainsi une logique politique que nous jugeons obsolète, et d'ailleurs devenue impossible, – une “révolution”, si l’on veut ; mais que tout cela prépare de plus en plus les psychologies à éventuellement basculer, si un “événement” quelconque, nécessairement inattendu, un “accident du système”, imprévisible parce que dépendant de la seule dynamique d’un système aux abois, permet ce basculement. Notre idée est que, dans cette “ère psychopolitique” où le système de la communication a la puissance qu’on sait, c’est le système, ou le produit de ce que nous nommons “le déchaînement de la matière”, qui mène les événements terrestres, face à des forces métahistoriques puissantes qui ne cessent d’accentuer leur contre-offensive ; les sapiens, qui ont abdiqué la sagesse de la tradition au profit de la vanité que nourrit la modernité, se sont asservis à cette matière déchaînée dont ils subissent désormais le joug insupportable et ne sont évidemment que des comparse ; tout juste leur reste-t-il à prouver leur utilité en s'insérant comme il faut dans des événements dont ils ne seraient en rien, ni les inspirateurs, ni les maîtres d'oeuvre. Par conséquence de cet emprisonnement, l'hypothétique “révolution” qu’ils déclencheraient, s’ils y arrivaient, n’aboutirait qu’à relancer sous une autre forme la même situation désespérante (comme toutes les précédentes révolutions). Par conséquent, nous dirons que c'est une chance inespérée que la “révolution” soit devenue impossible…

Par contre, c’est un signe puissamment encourageant d’entendre ainsi discuter et discourir, dans ce cas aux USA, du “comment faire la révolution ?”, à droite et à gauche, et même chez certains dans l’establishment, malgré le cynisme aussi bas et pauvre qu’à l’habitude du “parti des salonards” (lequel se retrouverait “révolutionnaire” après coup si les choses éclataient dans ce sens, en précisant : “nous vous l’avions bien dit”). C’est encourageant, nullement parce que cela nous prépare la “révolution” en question, dirigée par les habituelles pensées de la raison humaine avec son cortège d’erreurs tragiques, mais parce que cela marque un pas supplémentaire dans cette évolution psychologique qui nous intéresse, dans cette frustration de plus en plus insupportable.

Il va sans dire que, dans ce cas, le cas US n’est certainement pas isolé. Toutes ces réflexions valent pour toutes les situations dans le monde, littéralement partout, – globalisation oblige, – car partout se pose ce même problème de la libération des psychologies contraintes par l’insupportable système, qui devra passer par l’évolution, le basculement à l’occasion de cet événement inédit et inconnu qui déclencherait une dynamique d’attaque décisive contre le système. La réflexion vaut pour la France, notamment, pour l’Angleterre, autre exemple, etc. Elle vaut pour l’univers humain dans son entièreté puisque la chose est entièrement prisonnière du système dont sa vanité l’a conduite à favoriser la création, avant de se trouver asservi à lui… (Mais, bien entendu, on fait une place particulière aux USA à cause de l'importance du cas, et parce que les USA sont le moteur du système et le point où les contraintes sur la psychologies, surtout inconscientes, sont les plus fortes.)

Une fois l’“événement” attendu survenu, alors, si le cœur vous en dit, une fois les choses emportées et le basculement opéré, on pourra nommer cela “révolution”. Comme nous l’avons noté, le “parti des salonards” ne manquera pas de le faire, – à moins que, par chance, il ait été dissous à cette occasion.


Mis en ligne le 10 novembre 2010 à 09H47