La quadrature déstructurante de leurs bons sentiments

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La quadrature déstructurante de leurs bons sentiments

19 septembre 2009 — D’abord, nous observons toujours ce phénomène d’un temps historique complètement soumis à la communication et à ses mystérieux effets; aucun lorsqu’on en attend, et parce qu’on les attend sans doute; soudain, un effet formidable sans raison particulière après tout pour qu’il se manifeste à cet instant, alors que la question qui est en jeu a déjà été largement débattue. Une chose est dite ressentie, redite et redite, confusément pensée ou clairement exprimée, sans autre effet; soudain, elle acquiert un formidable effet, pour des raisons bien mystérieuses, et devient “débat national”, “polémique déchirante” et ainsi de suite. Ainsi en est-il de la couleur de la peau du président Barack Hussein Obama. Le gentil Jimmy Carter, au franc-parler bien connu, ayant dit tout haut ce que d’aucuns disaient déjà à voix à peine basse, le débat est lancé. On sait, bien entendu, que c’est un débat sans fin et sans fond, encombré de polémiques vicieuses, d’un moralisme terroriste, d’anathèmes divers et d’arrière-pensées sans nombre.

Le New York Times constate plutôt qu’il n’écrit, ce 17 septembre 2009:

«President Obama has long suggested that he would like to move beyond race. The question now is whether the country will let him.

»He woke up on Wednesday to a rapidly intensifying debate about how his race factors into the broader discussion of civility in politics, a question prompted in part by former President Jimmy Carter’s assertion Tuesday that racism was behind a Republican lawmaker’s outburst against Mr. Obama last week as the president addressed a joint session of Congress.»

Dieu sait pourtant, comme il est dit, si BHO voudrait être quitte de cette question qui n’a jamais été débattue sur le fond, parce qu’il est des sujets sacrés, sinon tabous, qu’on croit résolus par le conformisme des bons sentiments et la psalmodie incantatoire, dans notre société postmoderniste, et qui soudain éclatent pour ce qu’ils sont; il (BHO) voudrait en être quitte, poursuit le NYT, parce qu’il a d’autres choses à faire, au cas où nous l’ignorerions…

«Mr. Obama’s response to all this, aides say, has been to tell his staff not to be distracted by the charges and to focus on health care and the rest of his policy agenda. “He could probably give a very powerful speech on race, just as he did in the course of the campaign,” said Valerie Jarrett, a senior adviser to Mr. Obama. “But right now his top domestic priority is health care reform. It’s difficult, challenging and complicated. And if he leads by example, our country will be far better off.”»

Obama lui-même, hier (voir Huffington.Post ce 18 septembre 2009) s’est extrêmement dépensé pour marteler que non, “the race issue” n’est pas à l’ordre du jour: «“Are there people out there who don't like me because of race? I'm sure there are,” Obama told CNN. “That's not the overriding issue here.” Obama, the first black president in the nation's history, spoke about the issue of race during a battery of interviews on Friday. In a media blitz aimed at pounding home his health care message, he taped interviews with ABC, CBS, NBC, CNN and Univision to be shown during the networks' Sunday morning talk shows.»

Cette idée, selon laquelle ce “débat” sur le racisme est malvenu, sans intérêt, et qu’il détourne l’attention du reste, qui serait l’essentiel, est en général largement partagée. En même temps, il y a l’observation qu’en l’occurrence, la remarque faite par Jimmy Carter n’a pas été précisément utile ni à propos, justement en introduisant un élément de discorde sans fin, de fureurs irrationnelles, dans une situation qui n’en demande pas tant. D’où cet avis de The Independent, du 17 septembre 2009.

«So a more useful question for supporters of progressive reform than whether their opponents are racists would be: is Mr Carter's intervention helpful to the president and his healthcare plans? The answer to that is emphatically no. And Mr Obama would be sensible to put as much distance as possible between his administration and Mr Carter's arguments.

»For if this becomes an argument about race, rather than healthcare, then the chances of Mr Obama signing a reform bill by the end of the year – already receding – will surely evaporate entirely. The salient characteristic of “debates” about racism is that no one wins. They simply create deadlock, as each side accuses the other of motivations that neither can prove.

»While such a stalemate might suit the Republicans, it would be a disaster for the White House and its policy agenda. Mr Obama has made healthcare reform his top priority. But, as time passes, other issues will, inevitably, demand his attention. The window for action is closing. Yet the dangers of the Obama administration being sidetracked are very real. Some conservatives are already accusing the President's supporters of “playing the race card” in the wake of Mr Carter's remarks.»

…Et puis, quelques réflexions, qui ne sont pas si bêtes, d’une actrice britannique, dont la couleur de la peau est semblable à celle du président mis en cause, qui nous rappelle quelques évidences; que l’Amérique est raciste et a été construite notamment sur le racisme; qu’un président ne change rien à l’affaire malgré les enthousiasmes larmoyants de la gauche libérale (dont elle-même fait partie, mais qui aime bien châtie bien); que, pour autant, les adversaires d’Obama ne sont pas tous mus par le racisme et ainsi de suite…

«It's nasty. It's scary. But face it, it's not new – America was built on racism», écrit Bonnie Greer dans le Guardian du 16 septembre 2009

«Anyone over three years old knows the United States was built upon race, among other things, and that it remains utterly race-addicted on all sides. Sooner or later, race will always step forward and take a bow. But in the matter of calling opponents to President Obama racists, Carter needs to take the advice he gave to Hillary Clinton during last year's presidential primaries and “give it up”. […]

»I watched in horror during the campaign last year as the media, the left and liberals alike jumped on what they thought was surely going to be some kind of post-racial love train with Obama as train driver, conductor, ticket collector and onboard entertainment. For them, nothing was going to stop their revenge – I mean, righteousness.

»To call the anti-Obama healthcare protesters in the main racists is to overlook the small but potent coalition that it is. This is a melange of classic anti-big government, pro-small government people: garden variety fiscal conservatives, the hardcore “end-of-days” Christian right, pro-gun and anti-abortion elements, staunch anti-communists and yes, of course, ye olde racists. But they've always been there. Sorry, but where's the news?»

Donc, rien de neuf, cela est assuré. Pourtant, il y a un président Africain-Américain, noir, black, et cela, au moins, est neuf. Mais quelle signification faut-il donner à la chose? Il est vrai qu’il y a quelque chose de si étrange et si inattendu dans la colère et la fureur qui accompagnent cette “étrange bataille” des soins de santé, comme nous l’avons observé et comme l’observe The IndependentThe debate about reforming US healthcare has certainly generated a bizarre level of anger from right wingers and conservatives. Town hall meetings on the policy, which took place over the summer, were awash with hysterical accusations of government "tyranny" from opponents of reform. Several gatherings degenerated into violence. The level of anger and fear on display has been out of all proportion to the modest nature of the proposals working their way through Congress.»). Pour autant, est-ce le racisme qui est en cause?

L’incendie de la postmodernité

Nous n’avons jamais cessé d’affirmer qu’Obama a été élu par la crise, et par rien d’autre, et que la crise se fout bien de la couleur de la peau. Cela n’empêche pas que l’évènement pose un problème fondamental du point de vue de la race, ou de l’ethnie, ou de la “communauté”, mais plus encore de la forme de société que nous avons choisie (le multiculturalisme), par conséquent des principes qui sous-tendent la modernité dans tous ses états. De ceux qui s’en réclament, on dirait, certes, qu’ils sont plus satisfaits de l’apparence de confirmation des principes sur lesquels ils appuient leur croyance, leur logique, leur bien-être, leur façon d’éviter les réalités du monde, que leur a procuré le symbole de l’élection d’Obama, que par le fait politique de l’élection et tout ce quelle entraîne (car cela, c’est la réalité). Comme si importait d’abord le symbolisme qui satisfait les bonnes consciences et leur permet de se manifester, plutôt que d’apporter un mieux-être à une situation bouleversée par l’affirmation de ces principes au prix du bouleversement de la réalité des choses. Bonnie Greer, qui est de gauche, parle de tous ces libéraux, très postmodernes, extrêmement larmoyants – «those lachrymose liberals who can't stop welling up every time they see a black face in their vicinity»

Par conséquent, malgré les exclamations des salons et les sourires ripolinés des talk-shows, l’élection d’Obama n’a pas changé la face du monde de ce point de vue. La question que pose la situation à cet égard, que nous décrivons ici – une des multiples faces de la crise interne, qui s’apparente à une crise de nerfs, que connaît la Grande République – est simplement de se demander si l’élection ne l’a pas aggravée. Certains, même lorsqu’ils approuvent les déclarations de Carter et se rangent donc du côté des dénonciateurs de ce qui serait une vague de racisme, alimentent objectivement cette thèse en trouvant partout des traces de la résurgence du racisme. Keith Olbermann, de MSNBC, rapporte (émission signalée par le 17 septembre 2009) qu’il a relevé “37 incidents”, des attaques publiques contre Obama qui relèvent du racisme. Et ceux qui sont de l’autre côté de la barricade, en rajoutent évidemment, comme Rush Limbaugh, le fameux commentateur de radio de l’ultra-droite républicaine, qui a déjà qualifié Carter de «nation’s hemorrhoid of the nation’s asshole» (traduction assurée) et qui préconise (RAW Story, le 17 septembre 2009) rien de moins que la réinstallation de la ségrégation raciale, au moins dans les bus, et disant à nouveau de Carter: «I think the guy’s wrong. I think not only it was racism, it was justifiable racism. I mean, that’s the lesson we’re being taught here today. Kid shouldn’t have been on the bus anyway. We need segregated buses — it was invading space and stuff. This is Obama’s America.»

Ce n’est pas une nouvelle polémique, c’est une polémique de plus dans un climat d’extrême tension, qui ranime et ressort absolument toutes les frustrations, oppositions exacerbées, antagonismes inaltérables d’un pays qui est construit par sa forme originelle et par ses conceptions sur l’absence d’un ciment régalien puissant et du caractère unificateur d’une histoire commune comme l’on dirait d’une mémoire collective devenue innée et nullement fabriquée, qui s’appuie sur les solidarités collectives que le système impose à des psychologies violentées et ainsi caractérisées par une neurasthénie rampante ou explosive. C’est plus simplement que la réapparition d’un racisme qui est inhérent (Bonnie Greer a raison) historiquement à cette agrégat socio-économique que sont les USA, prend sa place dans l’expression sous toutes les formes possibles d’une crise structurelle et à finalité déstructurante profonde. Observons simplement que le système de la postmodernité et ses principes, aujourd’hui prônés comme politique officielle, et avec d’autant plus de force terroriste que le système est pressé par sa propre crise existentielle, sont un formidable aliment de la crise générale. Les principes de la postmodernité, quelque vertueux qu’il soit, agissent objectivement comme autant d’éléments d’exacerbation de la propre crise de la modernité, et de la crise de ce système dont elle est inspiratrice et comptable.

Par conséquent, le destin inéluctable de la chose est de lutter contre la crise en jetant du combustible sur l’incendie grondant de la crise, avec le meilleur esprit du monde, avec la conscience assurée d’accomplir sa mission de pompier de l’humanisme du monde. Le racisme n’est pas, en l’occurrence ni même fondamentalement, le problème de fond. Il est un problème inhérent à un système, à une civilisation, à un choix de société. Nous soupçonnons fortement que ce système et cette civilisation, en plus au point d’exacerbation où nous en sommes, où l’arrogance et la supériorité du système et de la postmodernité qui peuvent évidemment prendre une forme raciste exsudent dans tout acte, y compris les plus charitables et les plus “libéraux” ou postmodernes justement, sont inéluctablement liés aux tares qu’ils dénoncent. Il y a une complicité antagoniste objective, comme si l’on pouvait dire, pour ce cas précis, que si la racisme n’existait pas le système postmoderne devrait l’inventer sous peine de se trouver devant le gouffre de sa nocivité déstructurante sans rien à contester pour repousser sa responsabilité, sous la menace de se retrouver libre de mesurer l’abysse du désordre déstructurant où il a plongé la civilisation sans pouvoir éluder sa responsabilité.

Mme Pelosi, la Speaker de la Chambre, lance un appel au calme (sur le 17 septembre 2009): «I think we all have to take responsibility for our actions and our words. We are a free country and this balance between freedom and safety is one that we have to carefully balance… […] I saw this myself in the late seventies in San Francisco. This kind of rhetoric was very frightening and it gave – it created a climate in which violence took place.» Obama réagit comme il croit devoir faire, avec sa raison opposé à la politique de l’idéologie et de l’instinct, cette fois déchaînée sans complot, sans dessein, par la nature des choses en décadence accélérée. Obama réagit avec brio, intelligence, mesure, mais il réagit tellement à faux, tellement à contre temps! Il n’a pas compris que, devant un incendie qui gronde, les paroles de mesure et de raison ne sont plus de cours. Il n’a pas compris la théorie du contre feu: face à un incendie qui gronde, allumer son propre feu, son contre-feu pour éteindre l’incendie en le privant de combustible, et ce contre-feu qui serait – qui aurait dû être, car l’opportunité est peut-être passée, son propre paroxysme de la mobilisation contre “la” crise, comme fit FDR en 1933, sans accuser personne pour tenter de rassembler tout le monde… Sans doute, il est trop tard pour lui, et c’est grande pitié de voir tant de qualités humaines (celles du président) ainsi dispersées, inutiles. Mais si, au bout du compte, cela doit coûter sa peau au système, sans préoccupation de couleur cette fois, alors les temps maistriens auront fait leur office.