La nouvelle Egypte et sa logique anti-américaniste

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En marge des événements eux-mêmes, dont l’imprédictibilité est évidente, nous avons en Egypte les spéculations sur un futur président, dans la perspective des élections de septembre. Un nom est souvent évoqué, celui de l’ancien, ministre des affaires étrangères de Moubarak Amar Moussa, actuellement secrétaire général de la Ligue Arabe. Lui-même envisage sa candidature et a fait quelques gestes ici et là durant la “révolution” pour le laisser entendre.

Un article du Los Angeles Times du 17 février 2011 analyse l’hypothèse d’une candidature Moussa. A 74 ans, Moussa a bien entendu beaucoup d’expérience. Il a pris ses distances de la politique Moubarak en adoptant depuis plus de 10 ans des positions de grande indépendance dans ce sens. Il est très populaire en Egypte, jusqu’à être paraît-il le héros d’une ballade populaire dont le titre est assez révélateur : “Je déteste Israël mais j’adore Amar Moussa”. Mais il a 74 ans (bis) et cela suscite la principale critique contre lui : trop vieux pour un mouvement construit essentiellement par la jeunesse égyptienne.

Nous avons choisi quelques extraits significatifs de l’article, qui permettent de cerner le personnage et ses chances mais, surtout, qui donnent involontairement les paramètres probables de la popularité aujourd’hui en Egypte.

«During a visit to Cairo's Tahrir Square before Mubarak resigned, Moussa reportedly said he was “available for my country.”

»People who know him say Moussa is a populist and a “Nasserite,” a reference to former President Gamal Abdel Nasser, who imposed strict socialism on the Egyptian economy. His popularity is based on his blunt rejection of Israeli positions on Palestinians, which, according to Time magazine in 2001, sparked a popular song called “I hate Israel, but I love Amr Moussa.”

»Some observers describe him as brilliant and charismatic even as they raise doubts about his potential for running the country. “He is a friend of mine, but I will not vote for him,” said Abdel Moneim Said, the influential director of Al Ahram Center for Political and Strategic Studies, the country's premier government think tank. “He was part of the regime for 10 years, and I never knew him to say anything about reform. It's about time that a new generation takes over.”

»Khaled Fahmy, chairman of the history department at the American University in Cairo, said Moussa's age would work against him. “I don't think he would be a very viable candidate,” Fahmy said. “He is too old, and in the minds of the young, they don't want any compromises. His popularity comes from another moment, that of an Egypt that didn't yet have this confident voice that is gradually occurring.” […]

• Les indications statistiques chiffrées donnent à Moussa une bonne position, en tête des candidats potentiels, qui pour l’instant n’impliquent que des personnalités établies. A noter que ce sondage doit aujourd’hui être amendé puisqu’il a été fait avant la chute de Moubarak ; la situation a évolué, évidemment dans le sens d’un renforcement de l’opposition à la politique Moubarak, et avec la disparition de Souleiman de la scène politique et le discrédit radical qui marque la politique que Souleiman représente. «In a presidential straw poll of 350 people carried out in Egypt's two largest cities during the recent popular uprisings, the Washington Institute for Near East Policy found that Moussa was supported by about 25%, compared with 17% for Mubarak Vice President Omar Suleiman, 3% for diplomat Mohamed ElBaradei and 1% for opposition leader Ayman Nour.»

• Un ancien ambassadeur US résume ce qu’il juge être les atouts de Moussa, et qui semblent effectivement refléter l’évolution principale de la situation égyptienne. «Edward S. Walker Jr., who worked closely with Moussa when Walker was U.S. ambassador to Egypt from 1994 to 1997, said “he established an independent base” of support and that “people like him because he is not seen as a pawn of the U.S.”»

Il n’est certainement pas opportun de prendre ces diverses remarques par rapport à la candidature possible de Moussa, à ses chances d’être élu président, etc. Cette démarche est totalement prématurée et d’un intérêt douteux, dans tous les sens d’ailleurs. La “critique” de Moussa sur son âge qui le disqualifierait parce que “les jeunes” qui ont mené le mouvement n’en voudraient pas, justement à cause de cela, peut paraître fondé aujourd’hui mais reste, comme le reste dans toute prévision, extrêmement aléatoire. (Le cas de Ron Paul aux USA, qui est à 75 ans l’homme politique le plus populaire chez les jeunes aux USA, montre la relativité de l’argument.) Le fondement de cette critique, basé sur l’absence d’intérêt de Moussa pour “les réformes” que réclament ces mêmes “jeunes”, renvoie à la narrative classique de la “démocratisation” qui est paradoxalement, dans ce cas, d’inspiration américaniste-occidentaliste ; on devrait se garder de lui accorder une importance excessive.

L’intérêt de ces spéculations autour de Moussa permet surtout de dégager les tendances qui déterminent la popularité d’un homme politique en Egypte, donc les tendances qui dominent aujourd’hui en Egypte. Le cas de Moussa n’est alors pas considéré d’un point de vue politique et spéculatif concret, mais bien d’un point de vue symbolique, en fonction de la perception que l’on a de l’homme, que celle-ci soit fondée ou pas. On a alors la confirmation de considérations déjà évoquées dans notre F&C du 15 février 2010, concernant ces tendances.

• La popularité indéniable de la tendance “nassérienne” (qui est présentée comme caractérisant Moussa), que nous désignions dans notre texte comme du “néo-nassirisme” : la tendance «de l’affirmation nationale, éventuellement populiste, de l’affirmation de la souveraineté, etc., – c’est-à-dire le renforcement de sa fraction réformiste-populiste. On peut envisager une sorte de “néo-nassérisme” adapté aux circonstances actuelles (pas nécessairement panarabe, notamment, – nous parlons de l’esprit de la chose)…»

• L’identification indéniable, fait absolument capital, de la politique qui rencontre essentiellement l’hostilité des nouvelles conditions politiques en Egypte : une politique de soumission aux USA, d’agrément à la politique israélienne aux dépens des Palestiniens, etc., avec toutes les conséquences intérieures que cela suppose (corruption des directions politiques, concentration du pouvoir dans des oligarchies, politique sans souci de l'intérêt national, – toutes conditions qui existent aussi bien dans une “démocratie” également contrôlée par les USA, comme nombre de pays européens l'illustrent). Washington s’est souvent réjoui, comme d’une des rares lumières dans l’incompréhension et le décalage de sa politique par rapport à la “révolution”, de l’absence d’un courant anti-américaniste affirmé et proclamé dans les divers événements conduisant à la chute de Moubarak. Les USA n’y ont vu que la chute d’un dictateur (oubliant que c’était “leur” dictateur, selon leur réflexe pavlovien habituel), ce qui les conduit à se réjouir d’une éventuelle “démocratisation” qu’ils voient à leur avantage (avec le grand cas qui est fait de l’argument des “réformes”, sans prêter le moindre intérêt à celui de la restauration de la souveraineté égyptienne). Erreur bien entendu habituelle et sempiternelle des USA, qui ne peuvent concevoir, dans leur inculpabilité vertueuse, que leur politique est nécessairement identifiée au soutien de Moubarak et au mépris complet de la souveraineté égyptienne, c’est-à-dire de l’identité et de l’indépendance égyptiennes. Au contraire et bien entendu, le tournant égyptien, – Moussa ou pas Moussa, mais Moussa comme symbole de la chose dans le cas de ce commentaire, – est absolument et nécessairement anti-américaniste, parce qu’il est d’abord une poussée vers une restauration de la souveraineté égyptienne. Il n’est nul besoin de slogans criés dans les rues pour le comprendre.


Mis en ligne le 17 février 2011 à 6H32

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