La “guerre-qui-ne-sert-à-rien” en héritage

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La “guerre-qui-ne-sert-à-rien” en héritage

4 août 2008 — Décidément, la RAND Corporation n’y va pas de main morte. Après s’être payé l’attaque de l’Iran, voilà qu’elle se paye la “guerre contre la terreur”. L’excellent “Progress Report” du site ThinkProgress.org, du 1er août, commente le rapport du 29 juillet de la RAND. (Le “Progress Report” est un excellent support dans la mesure où il fournit une multitude de liens extrêmement judicieux pour éclairer le sujet dont il traite.)

«The federally-funded RAND Corp. – a public policy research institute that counsels the Pentagon – released a study this week examining “how terrorist groups end” and concluded that the United States can defeat al Qaeda but only if it relies less on the use of military force and more on policing and intelligence. RAND conducted a quantitative analysis of 648 terror groups that existed between 1968 and 2006 and found that “most groups have ended because (1) they joined the political process or (2) local police and intelligence agencies arrested or killed key members. Military force has rarely been the primary reason for the end of terrorist groups.” While nearly half of the terror groups analyzed ended as a result of a transition into the political process, for those “that cannot or will not make a transition to nonviolence, policing is likely to be the most effective strategy.” The study noted that “[a]fter September 11, 2001, the U.S. strategy against al Qa'ida centered on the use of military force” and that “U.S. policymakers and key national-security documents referred to operations against al Qa'ida as the war on terrorism [emphasis in original].” However, the study added: “The evidence by 2008 suggested that the U.S. strategy was not successful in undermining al Qa'ida's capabilities.”

»RAND noted that a political solution “is not possible” in diminishing or even ending the threat from al Qaeda but that the group's “resurgence should trigger a fundamental rethinking of U.S counterterrorism strategy.” While “policing and intelligence should be the backbone of U.S. efforts,” the study adds that “military force...may be a necessary instrument when al-Qa'ida is involved in an insurgency.” However, the emphasis should be on local military forces, because “they have a better understanding of the operating environment, even if they need to develop the capacity to deal with insurgent groups over the long run. This means a light U.S. military footprint or none at all.”…»

Puis Le “Progress Report” fait le parallèle avec la nouvelle stratégie du Pentagone, développé sous l’égide de Robert Gates. Un exemplaire de ce document de 23 pages développant cette stratégie est parvenu au Washington Post, avec publication le 31 juillet, par le biais du site InsideDefense.com. Le document n’a pas encore été rendu public et l’on signale qu’il a rencontré une certaine opposition, d’ailleurs prévisible («Defense sources said Gates's strategy met resistance among the Joint Chiefs of Staff because of its focus on irregular warfare»).

Le “Progress Report“ présente le document surtout du point de vue de l’accent mis sur l’aspect non-militaire de l’action anti-terroriste, tel que Gates préconise la chose:

«A new National Defense Strategy approved by Defense Secretary Robert Gates recently echoes the RAND study's overall conclusions. The document argues that “success in Iraq and Afghanistan is crucial to winning this conflict, but it alone will not bring victory.” The strategy embraces former Defense Secretary Donald Rumsfeld's vision of a ‘long war’ against extremism but rejects Rumsfeld's focus on preemptive military action. The document emphasizes the use of “soft power” to undermine terrorist groups such as al Qaeda and to promote “economic, political and social development in vulnerable corners of the world.” “The use of force plays a role, yet military efforts to capture or kill terrorists are likely to be subordinate to measures to promote local participation in government and economic programs to spur development,” the document says, adding that “the most important military component of the struggle against violent extremists is not the fighting we do ourselves, but how well we help prepare our partners to defend and govern themselves.”»

…Par conséquent cette question a toute sa place à la lumière de ces diverses trouvailles: que vaut la “guerre contre la terreur” qui a bouleversé le monde? Intéressante question.

L’art de “la guerre-qui-ne-sert-à-rien”

…“Intéressante question” car, si l’on comprend bien les arguments et les constats qui sont développés, les guerres en cours sont “vitales” mais elles ne servent à rien (sinon éventuellement à aggraver les situations qu'elles prétendent améliorer). La logique générale qui sous-tend le document de la RAND comme celui de Gates est bien que le facteur militaire doit nécessairement être réduit, éventuellement passer au second plan, éventuellement et plus sûrement encore disparaître, au profit de tout un arsenal de mesures plus “soft”, comme le travail de renseignement, de police, le soutien à des régimes en butte au terrorisme, la lutte contre les conditions économiques et politiques qui favorisent le terrorisme, etc. «[S]uccess in Iraq and Afghanistan is crucial to winning this conflict, but it alone will not bring victory»: à la lumière de la logique générale qu’on a signalée, cette phrase, qu’on se permettra de lire entre les lignes, signifie qu’il faut bien mener les guerre en cours et affirmer leur importance parce qu’elles sont en cours et qu’il n’est pas question de les perdre, – mais en réalité elles ne servent pas à grand’chose, pour ne pas dire: à rien du tout. Ce point ouvre la réflexion et il la fermera en quelque sorte.

Voici donc la réinvention de la roue grâce au fil à couper le beurre. Ce que nous expose le “Progress Report” revient à redécouvrir le “b-a ba” de la lutte anti-terroriste, tel qu’il s’impose depuis l’origine des temps où exista le terrorisme, tel qu’il tombe sous le sens et relève de l’évidence. C’est une bonne chose, pourrait-on dire, mais c’est une chose bien singulière que, sept ans après 9/11, on en soit encore à redécouvrir gravement et à l’aide d’études sophistiquées une position qui était la position évidente à tenir avant 9/11 pour ce qui concerne le terrorisme. Nihil nove sub soli par conséquent, et “plus ça change plus c’est la même chose”.

Par conséquent, on ne sera pas étonné de poursuivre en observant que cette mise en lumière d’une évidence est loin d’éclaircir les choses. La situation à Washington est d’une confusion extrême à cet égard puisque chacun joue depuis sept ans avec des dès pipés, en projetant sur la situation internationale les manœuvres, manigances, tromperies et querelles d’intérêt internes au système. Les Européens, systématiquement “suivistes” des USA par vassalisation systématique, – que de systématisme, grand Dieu, – ne cessent de répéter ce que la RAND et Gates découvrent aujourd’hui et suivent effectivement les Américains dans leurs aventures faussaires et catastrophiques dont ils reconnaissent en a parte l’inanité. (Certes, tout le monde continue à proclamer que la guerre en Afghanistan est “vitale” pour la défense de la civilisation sans pour autant expliquer de quelle façon. C'est par exemple l'esprit de l'engagement français récemment renforcé.)

En effet, après ces éclaircissements sur le fil à couper le beurre, la situation du terrorisme qui devrait être définie selon l’évidence retrouvée de la lutte classique contre ce phénomène est en réalité complètement paralysée par les guerres en cours, particulièrement l’Afghanistan (nous laissons désormais de côté la guerre en Irak qui évolue comme l’on sait, pour la facilité du propos, – mais tout cela relève de la même logique, ou du même illogisme). Ces guerres ont été déclenchées au nom de la lutte contre le terrorisme et l’on admet aujourd’hui qu’on ne lutte pas contre le terrorisme de cette façon, qu’on ne fait en général qu’accentuer le terrorisme en agissant de cette façon. Tout le monde s’accorde donc plus ou moins désormais pour reconnaître in fine que la guerre en Afghanistan est la pire formule possible pour la lutte contre le terrorisme et tout le monde est plus que jamais lié à la guerre en cours en Afghanistan.

• Les opposants aux thèses de Gates sur le terrorisme le sont essentiellement parce que ces thèses s’accompagnent de l’affirmation qu’il faut gagner en Afghanistan, alors que la guerre en Afghanistan (et ailleurs) mobilise un volume impressionnant de moyens et paralyse la réflexion stratégique sur des types de guerre plus conventionnelles. C’est le cas, notamment, au sein du Pentagone, de l’USAF, accusée par Gates de ne pas donner assez de moyens pour la guerre en Afghanistan ; l’USAF qui réplique qu’elle donne ce qu’elle peut, mais que ce qui importe est qu’elle soit prête en cas de vraie grande guerre conventionnelle. Le “terrorisme”, faux-enjeu de la “guerre en Afghanistan”, n’est utilisé que pour alimenter une guerre bureaucratique. Le vrai “enjeu” s'exprime donc par le renforcement de la guerre inutile en Afghanistan.

• Les candidats à la présidence US se mobilisent aujourd’hui, non pas autour de l’évidence retrouvée de la lutte contre le terrorisme mais autour de la nécessité de la victoire en Afghanistan. Ils sont prêts à augmenter l’effort de guerre, lequel implique un engrenage type “escalade” qui nous enchaîne encore plus dans ce conflit jugé comme inutile. Ils désignent cela, avec emphase, comme une “lutte contre le terrorisme”. (Par ailleurs, comme on a vu, Obama appelle, comme à une initiative nouvelle et remarquable, à une solidarité et une coopération transatlantiques dans la forme de lutte anti-terroriste que réclame Gates, alors que cette solidarité et cette coopération existent déjà depuis plusieurs années et fonctionnent très bien.)

• L’OTAN s’est toute entière engagée en Afghanistan, dans une guerre qu’elle fait très mal et qui ne cesse de secouer ses structures et mettre en cause sa solidarité. Pour l’OTAN, cette “guerre-qui-ne-sert-à-rien” a en vérité une utilité essentielle: si elle n’est pas gagnée, elle aura prouvé l’inutilité de l’OTAN et peut-être compromis son destin de façon décisive ; si elle est gagnée, l’OTAN pourra proclamer qu’elle sert à quelque chose, – gagner les “guerres-qui-ne-servent-à-rien”. De toutes les façons, on sait que l'OTAN ne peut pas gagner et que “failure is not an option”. Bon vent.

• Les Européens, qui savent depuis longtemps qu’on ne lutte pas contre le terrorisme en faisant la guerre en Afghanistan, n’envisagent pourtant leur stratégie centrale aujourd’hui qu’en fonction de leur engagement en Afghanistan. Leur stratégie peut se résumer à ces deux questions: Comment s’engager en Afghanistan sans trop s’aliéner l’opinion publique? Comment ne pas trop s’engager en Afghanistan sans trop s’aliéner les USA? Le résultat est un engagement contraint, suffisant pour les enchaîner au conflit, insuffisant pour espérer triompher. Courage, on les aura.

Tout se concentre donc aujourd’hui, au cœur de la stratégie occidentale, autour d’un conflit qu’il est “vital” de gagner sans que personne ne soit évidemment capable de dire à quoi il sert, alors que tout le monde laisse entendre qu'il est évident qu’il ne sert à rien. Les seuls qui ont une réponse à la question de l’utilité du conflit, ce sont les talibans et, éventuellement, les divers terrorismes renforcés par cette guerre. Eux, au moins, savent que cette guerre a pour but d’affaiblir les Occidentaux, notamment en mettant en évidence l’absence de tout fondement de leur stratégie.

(Pour info, il y a aussi les stratèges très sophistiqués, qui savent à quoi sert la guerre en Afghanistan. Comme le révèle Gérard Chaliand, pour maintenir des forces à l’Est de l’Iran et au cœur de la région stratégique de l’ensemble. Le fait d’y être et d’y subir ce qu’on y subit jusqu'à plus soif est le cœur de cette subtile stratégie. Lorsqu’on s’interrogeait sur la présence US au Vietnam dans les années 1960, les stratèges très sophistiqués vous répondaient que le fait de maintenir 500.000 G.I.’s au sud de la Chine était une stratégie en soi. On connaît la suite.)

Les document RAND et Gates, tout fondés qu’ils soient, ne dissiperont pas les contradictions étonnantes qui affectent la “stratégie” occidentale, essentiellement à cause du legs de Bush qui a été d’engager des conflits militaires dont on ne voit pas le terme parce qu’ils s’auto-alimentent dans leur inutilité, qu'ils produisent donc l’effet inverse à celui qu’on cherche prétendument. Ces documents vont être accueillis comme la preuve que, plus que jamais, le terrorisme est l’ennemi fondamental, que, plus que jamais, importe la lutte contre le terrorisme; à partir de là, chacun présentant cette “lutte contre le terrorisme” sous des jours non seulement radicalement différents, mais radicalement contradictoires; chacune des interprétations étant liée à l’autre par des exigences de statut, d’apparence de puissance, etc. Le résultat final est qu’il importe de poursuivre plus que jamais la “guerre contre la Terreur” version-Afghanistan en n’ignorant rien de son inefficacité ni de son absurdité. Mais nous savons, après tout, que l’art de “la guerre-qui-ne-sert-à-rien” est sa vertu même: mettre en évidence le nihilisme systémique de la stratégie occidentale. C'est fait.

Décidément, ce constat est inévitable: la présidence GW Bush a fiché au cœur de l’ensemble occidental des mécanismes implacables qui entraînent des enchaînements à des conflits et à des stratégies absurdes. Ce legs destiné à durer fonctionne comme une sorte de diabolus ex machina mettant à jour toutes nos contradictions. GW, messager zélé d’une Histoire dont il ignore tout mais qu'il sert à mesure, est décidément impayable et nous le regretterons.