La fascination de la sécession

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La fascination de la sécession

Il s’agit donc de l’Écosse au-delà de l’Écosse... Aussitôt après le référendum qui donna la victoire du “non” (à l’indépendance), le leader catalan Artur Mas assura qu’il était renforcé dans son intention de procéder à un référendum sur l’indépendance de la Catalogne, sans doute pour le 9 novembre prochain. Même si Mas dit qu’il aurait préféré une victoire du “oui”, ce qui compte pour lui c’est le précédent du vote écossais, et plus encore d’un tel vote dans un des plus puissants pays européens. Comme s’il jugeait qu’ainsi un tabou politique est levé, le vote écossais signifie pour lui que la question de l’indépendance (de l’autonomie, etc., c’est-à-dire de la sécession d’une partie d’un pays de ce pays) était désormais une question officiellement admise, qu’il ne convenait plus d’ignorer, de mettre de côté, etc., au nom des usages et principes politiques. EUObserver rapportait, le 19 septembre 2014, quelques-unes des considérations d’Artur Mas...

«Speaking in Barcelona on Friday (19 September), he noted that the devolved Catalan parliament is likely to pass a law on the referendum later the same day.

»“I will sign the decree on this consultation in Catalonia. In fact, I will call this consultation on 9 November as agreed some months ago with the majority of Catalan political forces”. He said he would have preferred it if Scotland had voted Yes. But he added: “I am happy, not because of the result of the referendum, but because there was one … I am very happy because we have a precedent in the European Union, a very powerful precedent, that these kind of differences can be resolved through a referendum”. “It’s a very powerful message that the UK is sending to the entire world”...»

C’est ainsi que le référendum écossais est finalement apparu, une fois les résultats acquis. (Résultats “acquis” mais contesté par ailleurs, ce qui ajoute à l’aspect polémique du cas et fait entrer un pied au moins de la “victoire” des anti-sécessionnistes dans le marécage bien connu des manigances du Système, ôtant d’autant plus de la légitimité dans l’argument de ce parti.) Il est apparu que ce qui comptait, ce n’était pas tant le sort de l’Écosse que celui de la pratique du référendum pour l’acte si fondamental de la sécession, c’est-à-dire qu’une crise disons “nationale” (Écosse-UK) est devenue le sujet général d’une “crise structurelle” qui concerne l’unité des nations, ou États-nation tels qu’ils sont constitués aujourd’hui. (Il faut ainsi bien distinguer le cas de la volonté d’indépendance par sécession des divers précédents d’acquisition de l’indépendance, notamment du temps de la décolonisation. Le cas actuel de l’indépendance par sécession est beaucoup plus important, – quoi que nous disent les leçons de morale bienpensantes à cet égard que le Système favorise, – parce qu’il attaque non seulement un principe que le Système s’est approprié en le modelant à son avantage, celui de la souveraineté nationale, mais parce qu’il attaque la structure même du Système et met le Système en danger, – la structuration du Système pour attaquer et déstructurer ce qui n’est pas de lui-même, et le risque de déstructuration qu’il court dès lors, étant l’application pratique de l’équation surpuissance-déstructuration.)

Par conséquent, cette crise-là (Écosse/sécession) rejoint évidemment la crise principielle, la crise des principes, et notamment du principe de la souveraineté nationale. Dès lors que cette souveraineté est réduite, ou bien qu'elle est mal exercée, aux dépens des citoyens et en faveur des forces constitutives d’intérêts particuliers, elle entre en crise et sa contestation devient une démarche naturelle, – et, bientôt, une démarche admise, comme le référendum écossais l’a montré de jure. (La démarche de jure du référendum écossais constitue un pas vers la légalisation a posteriori du référendum de Crimée pour un rattachement à la Russie, qui constituait d’abord un acte de sécession de l’Ukraine. Le bloc BAO s’est employé à toute force à désigner le cas criméen comme un acte de facto, ce qui permet de qualifier cet acte comme on l’entend, – arbitraire, illégal, etc. Le référendum écossais rend de toutes les façons cette démarche plus difficile. Cela n’empêchera pas de continuer à couiner que le cas criméen est une monstruosité poutinienne, – mais couiner n’est pas convaincre ni encore moins gagner.)

Mais la nouvelle la plus intéressante est celle qui vient des USA, sous la forme d’une étude statistique réalisée par Reuters, pour son commentateur Jim Gaines. Ce texte du 19 septembre 2014 est également repris et commenté par ZeroHedge.com le 20 septembre 2014. Il s’agit d’une question posée au citoyen des USA sous la forme d’un échantillonnage convainquant pour savoir sa position vis-à-vis de l’idée de la sécession pacifique de son État des Etats-Unis d’Amérique et de son gouvernement fédéral. (La question n’est donc pas théorique mais posée en termes pratiques : “votre État” [«Do you support or oppose the idea of your state peacefully withdrawing from the United States of America and the federal government?”»].) L'enquête donne 23,9% de réponses favorables, avec un détail selon un rangement de groupes d’États (États de la Nouvelles Angleterre, des Grands Lacs, des Grandes Plaines, du Far West, du Sud-Ouest, du Sud-Est, etc.). Le groupe d’États le moins favorable à la sécession est la Nouvelle-Angleterre avec 19%, le plus favorable est le Sud-Ouest (du Texas au Nouveau-Mexique) avec 34%. Nombre de remarques de Jim Gaines sont intéressantes...

«For the past few weeks, as Scotland debated the wisdom of independence, Reuters has been asking Americans how they would feel about declaring independence today, not from the United Kingdom, but from the mother country they left England to create. The exact wording of the question was, “Do you support or oppose the idea of your state peacefully withdrawing from the United States of America and the federal government?”

»It was hard to imagine many people would support secession. Forget the fact that the cautionary lesson of the Civil War is top of mind for many people as we commemorate its 150th anniversary; just in terms of dollars and cents, who in their right minds would give up all the money they’ve already paid into the Social Security and Medicare systems? Besides, most states get more back from the federal government than they put in.

»Then the results came in. You can see them for yourself here, and you can filter them any way you want—by age, region, income, party affiliation, etc. Any way you slice it, the data are startlingly clear: Almost a quarter (23.9 percent) of those surveyed said they were strongly or provisionally inclined to leave the United States, and take their states with them. Given the polling sample — about 9,000 people so far—the online survey’s credibility interval (which is digital for “margin of error”) was only 1.2 percentage points, so there is no question that that is what they said.»

On ne trouve pas, dans ces résultats, une organisation quelconque, une argumentation cohérente, une ligne politique définie, etc., mais au contraire un désordre profond et un mécontentement à mesure, qui ne trouvent pas de meilleure expression que dans le soutien à l’idée de la sécession. C’est ce qu’explique Gaines dans ses derniers paragraphes de conclusion.

«Those we spoke to seemed to have answered as they did as a form of protest that was neither red nor blue but a polychromatic riot — against a recovery that has yet to produce jobs, against jobs that don’t pay, against mistreatment of veterans, against war, against deficits, against hyper-partisanship, against political corruption, against illegal immigration, against the assault on marriage, against the assault on same-sex marriage, against government in the bedroom, against government in general — the president, Congress, the courts and both political parties. By the evidence of the poll data as well as these anecdotal conversations, the sense of aggrievement is comprehensive, bipartisan, somewhat incoherent, but deeply felt.

»This should be more than disconcerting; it’s a situation that could get dangerous. As the Princeton political scientist Mark Beissinger has shown, separatist movements can take hold around contempt for incumbents and the status quo even when protesters have no ideology in common.

»The United States hardly seems to be on the verge of fracture, and the small secession movements in a handful of American states today represent a tiny percentage of those polled by Reuters. But any country where 60 million people declare themselves to be sincerely aggrieved — especially one that is fractious by nature — is a country inviting either the sophistry of a demagogue or a serious movement for reform.»

... C’est évidemment, cette étude sur la position vis-à-vis de la sécession aux USA, le point qui est pour nous le plus intéressant à partir de la crise écossaise ; car c’est bien entendu la crise écossaise qui a poussé Reuters a faire cette étude statistique, sur un sujet qui est en général complètement tabou aux USA depuis la Guerre de Sécession (dite Civil War aux USA, ce qui revient à gommer la principale particularité de ce conflit et signale combien est grande la sensibilité officielle vis-à-vis de la question de la sécession). Il apparaît alors que c’est le premier point à retenir de cette étude, tant cette sorte d’investigation est rarissime aux USA : que la question de la sécession soit posée en termes aussi directs, sur une échelle aussi vaste et complète, par une agence de l’importance de Reuters (et de son appartenance à la presse-Système), représente en soi un événement considérable. C’est aussi un signe de l’actuelle extrême faiblesse du “Centre”, pour ne pas parler de son impopularité, absolument abyssale. (On doit noter d’ailleurs une correspondance statistique intéressante : les 34% d’avis favorables à la sécession des “États du Sud-Ouest” sont très proches du pourcentage d’Écossais favorables à l’indépendance lorsque Cameron promit un référendum durant la campagne électorale il y a trois ans. On voit combien une idée peut progresser dès lors qu’elle se concrétise prospectivement d’un point de vue événementiel.)

Ce cas statistique américaniste, finalement impressionnant lorsqu’on tient compte du caractère sacrilège de cette perspective de la sécession, illustre bien plus qu’aucun autre l’effet déclencheur de la crise écossaise et de son référendum, devenus désormais une sorte de référence universelle. Il est en soi remarquable, si l’on tient compte des habitudes “isolationnistes” américanistes, du caractère “exceptionnaliste” du domaine, etc., de voir un tel problème spécifique (et tabou) aux USA que la sécession être traité dans son observation statistique selon une référence extérieure comme celle de l’Écosse. Il s’agit ici moins de caractériser un mouvement, une tendance spécifique (dévolutionnaire, centrifuge, etc.), qui pourrait après tout aussi prendre sa place dans le Système si celui-ci avait assez d’habileté dans ses capacités de récupération (possibilité bien mince certes, l’hypothèse d’habileté), que de constater que la colère populaire contre tel gouvernement, tel régime, telle structure, etc., à propos de telle ou telle revendication spécifique, tel ou tel problème national, etc., tend à se diriger vers une interprétation transnationale, universelle et plus homogène (plus “globalisée” ?!), qui est celle de la colère populaire au sens large, la contestation des systèmes en place. Puisque le mécontentement ainsi décrit se définit globalement comme un mécontentement face au Système, la réaction peut et doit donc être définie comme purement antiSystème...

A cet égard, on peut raisonner paradoxalement : la défaite des indépendantistes écossais est-elle un revers pour le mouvement général dont nous parlons ? Ce qui compte tactiquement dans la situation “défaite des indépendantistes”, c’est le mot “défaite” dans les circonstances considérées. Cela implique une bataille qui devrait se poursuivre par d’autres bataille du point de vue des indépendantistes/sécessionnistes et selon le principe fameux “Nous avons perdu une bataille, mais pas la guerre”. Cette “guerre” met nécessairement en cause, d’un côté le Système et de l’autre côté par conséquent les antiSystème. (Si l’Écosse l’avait emporté dans son référendum, d’une certaine façon son cas était clos et se trouvait séparé de celui des multiples autres affaires et situations où existe une possibilité de sécession et une possibilité de référendum. L’Écosse sortait du camp des antiSystème en action pour s’occuper d’elle-même.) Ainsi, dans la situation qu’on a vue, l’Écosse n’apparaît nullement comme un acteur courant de la vie nationale britannique, débattant de sa position par rapport à ce système britannique, selon des modalités nouvelles bien identifiées qui restent à être établies, tout cela contribuant peu ou prou à le faire percevoir comme “collaborateur” du Système même si pour y acquérir une position autonome. L’Écosse apparaît comme une entité ayant raté son initiative référendaire tout en prouvant que cette démarche était non seulement possible mais justifiée sinon légale, et donc constituant un signe de ralliement pour tous ceux qui occupent une position proche de la sienne. Cette forme de situation implique évidemment une solidarité d’action, à cause des proximités existantes, et de la forme antiSystème que les circonstances imposent. Il est certain qu’une extension de ce “domaine de la lutte” à des entités américanistes (USA), au niveau des États selon le mécontentement populaire, constituerait une percée décisive de la dynamique antiSystème que l’on identifie ici.


Mis en lige le 22 septembre 2014 à 06H55

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