La dernière digue face à la tempête

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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La dernière digue face à la tempête

13 mai 2021 – J’ignore si Orlov nous restitue dans son texte du 11 mai sur « le fardeau de l’homme russe » une interprétation qu’on lui a donnée, ou s’il l’a développée lui-même. Je suis conduit à pencher pour la seconde hypothèse, et alors je crois qu’il a trouvé quelque chose d’essentiel, – tout en me demandant sans le moindre esprit critique mais pour simplement contribuer à son travail s’il embrasse lui-même l’entière importance de la chose. Ainsi progressent les perceptions et les situations, – les vérités-de-situation, vaudrait-il mieux dire, – par la transmission des intuitions devenues savoirs, à nouveau enrichies par d’autres intuitions.

La perception de la vérité-de-situation du monde est, aujourd’hui, une œuvre impérativement collective et un travail en continuelle progression. Elle ne résout rien nécessairement à son terme nécessairement temporaire, en laissant à d’autres combinaisons le loisir de surgir, ou bien elle découvre un autre horizon, je ne sais. Chaque pas ainsi dans dans la terrible obscurité de la catastrophe nous évite l’abîme sans retour de la néantisation ; il reçoit l’aide d’un éclair de lumière, justement pour cet évitement.

Ce qu’Orlov interprète, en parlant du choix fait par Poutine de choisir les personnages du “Livre de la Jungle” pour caractériser la situation psychologique présente, non seulement nous guide bien dans sa pensée opérationnelle grâce au symbolisme qu’il (Orlov) développe, mais en plus nous dépeint un état des choses brusquement révélateur. Jamais, dans mon chef pour le cas et à partir d’une critique extérieure absolument fondée, je n’ai ressenti aussi fortement notre état critique, – à nous, gens d’Occident dont je ne peux tout à fait et complètement me départir d’être. Le fait de “La société du spectacle” n’est pas un vain mot quand l’écrit de la pièce est modifié, son sens subversif ainsi réduit à riern, par une sorte d’impulsion extérieure, une sorte d’intuition qu’on doit juger comme venue d’une source haute. Le spectacle qui s’impose, pour notre compte et à propos de notre état, est la vision extraordinaire et complètement apocalyptique d’une terrifiante dégénérescence de la psychologie, – de notre psychologie, à nous, “gent d’Occident”, si assurés de nous-mêmes, si alourdis de notre prétention, si prisonniers de notre hybris allant jusqu’à la caricature catastrophique de l’hybris.

(D’habitude, je parle de “pathologie de la psychologie”, mais je change ici d’énoncé, j’accentue absolument la gravité du cas. La pathologie c’est le fait lui-même de la dégénérescence de la psychologie, entraînant les multiples pathologies secondaires qui en découlent, s’aggravant les unes les autres, – le choix est grand, comme une addition des affections plus encore qu’une sélection, – paranoïa, schizophrénie, maniaco-dépression, névrose obsessionnelle en constante aggravation constantes et démence tout simplement, – désordre constant jusqu’à la fragmentation incohérente précipitant la néantisation... )

D’un autre côté extrêmement affirmé et très fécond, certes, j’ai assez de volonté pour qu’une partie de moi se détache de mon appartenance à la “gent d’Occident” pour pouvoir la contempler comme observateur extérieur, et mieux en juger avec tous ses travers épouvantables, et à ce moment complètement du parti d’Orlov. C’est de cette façon que j’utilise et commente son propos, en quittant le banc des accusés qui ne supporte que le cul des bouffons.

De cette façon, je peux voir combien je suis effectivement “du parti d’Orlov” qui est plutôt celui des regards éclairés plus encore que du russe, qui est celui que l’on doit sans cesse affuter. Il s’agit de bien voir les choses dans l’emportement dégénéré, extrêmement grave dans la nécessité et l’importance de ce qualificatif, de la querelle du wokenisme. Cette querelle du wokenisme  mais essenbtiellementg dans l’esprit de la chose est sans aucun doute, pour mon compte :
d’une part une attitude née de la “gent occidentale” elle-même (sans qualification de genre ni de race mais comme une malédiction contre notre fondement, pour sa néantisation), et opérationnellement agissant contre elle-même ;
d’autre part, une attitude fondamentale de déconstruction-néantisation (déconstruction conduisant à la néantisation par dissolution) de la “gent occidentale” par elle-même.

Je reprends ici les deux paragraphes de conclusion du texte d’Orlov dont il est question pour bien signaler ce qui m’importe dans son propos, qui me concerne, moi de la “gent occidentale” caractérisant le piètre bloc-BAO, aussi bien que lui, malgré la distance qu’il met entre lui et les Russes d’une part, et d’autre part la “gent occidentale” (et moi par conséquent, en partie). Effectivement, j’ai rarement lu un texte où l’homme russe a paru autant séparé de l’Occident et de l’Europe ; ce n’est pas précisément notre sujet mais cela contribue remarquablement à son traitement :

« ... Ce genre d’effacement de la culture et de l’histoire fondé sur des mœurs contemporaines qui sont loin d’être universelles est inacceptable pour les Russes, qui considèrent toute la culture et toute l’histoire, avec leurs défauts, comme essentiels. Si la culture britannique ne survit pas en Grande-Bretagne, qu’il en soit ainsi ; les Russes en prendront bien soin.
» Non seulement il incombe aux Russes de maintenir en vie ce qui reste de l’histoire et de la culture occidentales, mais les circonstances les obligent également à protéger l’histoire et la culture de nombreux peuples du monde contre les déprédations continues des Occidentaux qui, après avoir pillé leurs richesses pendant des siècles, s’en prennent maintenant à leur âme en tentant de les refaçonner à leur propre image dégénérée. Tel est désormais leur fardeau : protéger le monde des sauvages occidentaux et les maîtriser par l’imposition d’une loi et d’un ordre internationaux – le fardeau de l’homme russe. »

Il est vrai que le wokenisme est le nom postmoderne de la “sauvagerie” (« protéger le monde des sauvages occidentaux »), ou si vous voulez la “barbarie intérieure” de Jean-François Mattei qui se serait extériorisée en une incroyable sauvagerie intellectuelle si visible et partout proclamée, complètement animée et poussée en avant par nos élites-Système devenues folles selon leur pente naturelle en constante accélération, tenant à la fois d’une absence complète d’humanité dans une complète absence d’humanité, d’une extrême cruauté, d’une extrême perversité, et tout cela sous la haute autorité d’une colossale et immense bêtise.
(Taguieff et la terrible “bêtise de l’intelligence” : « On a trop négligé de considérer le rôle de la bêtise dans l’histoire, comme le notait Raymond Aron. Mais la bêtise la plus redoutable, parce qu’elle passe inaperçue, c’est la bêtise des élites intellectuelles, soumises aux modes idéologiques et rhétoriques... »)

Les mots ont leur poids, et l’emploi du mot “sauvagerie” suggère évidemment que notre effondrement n’est ni un déclin, ni une décadence, car subsistent les toutes-puissances dont nous sommes si fiers. Il s’agit bien d’une dégénérescence de la puissance portée à son plus haut niveau et devenue impuissante jusqu’à une bassesse infâme, traduction de l’équation surpuissance-autodestruction ; et ainsi emportée par une dégénérescence d’elle-même, effectivement se dévorant elle-même.

Nos modernes Ovide au petit pied, restant au thème de la dévastation du monde, ont fait du mythe d’Erysichton l’origine de l’écocide, ce qui est un bon début pour juger des actes de cette civilisation. Le mythe d’Erysichton doit être élargie, en bonne analyse, pour conduire l’autophagie de notre dégénérescence aux productions essentielles de l’esprit grâce à l’outil perverti et inverti de la psychologie ; esprit dont cette civilisation est si fière, avec la psychologie dégénérée... . La dégénérescence en-soi, per-se, comme nature du monde selon la pente de la catastrophe, est accomplie.

Devant une telle barbarie, comme une tempête balayant une civilisation qui s’emporte dans l’extase incroyable de la dégénérescence, il est tout à fait vrai que seuls les Russes osent la désigner pour ce qu’elle est, et Poutine osant le dire bien plus qu’à son tour, martelant le diagnostic transmuté en verdict, sans peur ni la moindre pusillanimité. Les Russes ont le fatalisme et la puissance psychologique du type que manifesta superbement leur Dostoïevski, qui leur permet de se dresser et de proclamer ce qui importe, et de dire : “Je regarde le monstre dans les yeux, et mon regard ne cille pas”. Certes, ils ne sont pas les seuls à subir cet assaut venu du cœur totalement inverti d’une civilisation en complète dégénérescence ; mais ils sont les seuls à parfaitement identifier la chose parce qu’ils ont leur propre passé civilisationnel et qu’ils ont été eux-mêmes investi par le monstre pendant trois-quarts de siècle (masque labellisé “marxisme-léninisme”), pour finalement en triompher.

(On observera à ce point, en passant mais tout de même essentiellement, et j’en ferais bien une hypothèse majeure, – que là réside une des causes inconscientes sinon la cause principale de la haine incompréhensibles selon la raison, que Poutine, et la Russie par conséquent, suscitent chez le monstre insupportable de la dégénérescence occidentale.)

Cela fait un certain temps que l’on peut clairement distinguer ce rôle incroyable et fondamental auquel la Russie, et Poutine par conséquent, sont assignés par la métaHistoire. (Voir par exemple « Is Putin, One of US ? », du 18 décembre 2013.) J’écris bien “assigner” parce qu’il n’est pas assuré qu’ils en aient eu immédiatement conscience, et qu’ils en soient en quelque façon satisfaits, car il s’agit bien d’un “fardeau” ; mais « qu’il en soit ainsi », comme l’écrit Orlov.

Pour moi, le wokenisme est le pire danger qui nous menace, bien pire que l’arme nucléaire car nous autres, de la “gent occidentale”, montrons si souvent, avec cette sorte d’arrogance des crétins satisfaits du fardeau de la bêtise, que nous n’y voyons que du feu. On peut se prémunir par le contrôle technique des risques extrêmes d’un affrontement nucléaire, dont on connaît les effets, mais nullement d’une lèpre qui envahit votre cœur, votre esprit et votre âme, qu'aucun vaccin n'éradiquera jamais sinon celui de la sauvegard de l'esprit, qui façonne votre psychologie en un instrument absolument inverti, et dont vous célébrez avec une incroyable effronterie, une impayable prétention, l’hybris élevé en vertu subverti d’un dieu inverti, une vertu et un dieu comme Lucifer sait faire en activant les fonderies des feux de l’enfer du Mordor.

Face à ce danger, au-delà des stupides idéologies-simulacre qu’agitent les restes invertis de notre civilisation transformée en une sorte d’Érysichthon de la psychologie, se dévorant elle-même mue par l'insatiable faim de la malédiction jusqu’à la folie qui rassemble tous les maux, la Russie se dresse comme la dernière défenderesse des vertus de la Tradition. Elle ne peut faire que ce qu’elle fait, et il est inutile et déplacé de lui trouver plus de vertus qu’elle n’a, ou de faire d’elle un dieu qu’elle n’est pas.

La Russie accomplit une mission terrestre, qui est effectivement “le fardeau de l’homme russe” : se dresser comme une digue ultime contre le déchaînement de la tempête. Elle ne fera pas cesser la tempête. Elle ne pourra pas susciter quelque sursaut qui arrêterait l’horrible dégénérescence qui nous frappe. Elle ne peut que tenir, et sauver ce qui peut l’être et qui mérite de l’être, et enfin désigner le mal qui nous frappe et le décrire par son nom, – la dégénérescence menant, par la voie de la monstruosité, jusqu’à la néantisation de soi.