La culture POP,  art pornographique

Les Carnets de Patrice-Hans Perrier

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La culture POP,  art pornographique

Jean Clair, ancien conservateur des Musées de France, nous rappelait dans un petit essai bien tassé que «la culture, encore une fois, consiste à défricher puis à enclore un espace culturel que l’on appellera “temple”, d’où nous est venu le mot “contempler” ».

De nos jours, les aficionados de l’art ne contemplent plus, ils se «rincent l’œil». Le sacré n’ayant plus droit de cité dans le monde de la cul-ture, c’est le clinquant, le tape l’œil qui aura pris le relais en l’espace d’un siècle…

Quand les arts et culture deviennent la matrice d’un culte du faux et de l’arbitraire

 Reprise d’un article composé il y a déjà cinq années de cela. Toujours d’actualité au demeurant.

De Mao Zedong à Andy Warhol la boucle est bouclée. Le roi de la peinture POP reprenant à son compte les techniques de l’AGIT-PROP dans la plus pure tradition d’un empire matérialiste et nihiliste.

L’art de l’éphémère

Des «ready-made» de Marcel Duchamp jusqu’aux troupeaux de badauds dénudés pour être photographiés par Spencer Tunick, en passant par l’«arte povera» des années 1970-80, le monde de l’art occidental se contente de mettre en scène des rogatons qui témoignent de l’emprise incontestable et incontestée du marketing. L’«art contemporain» tient lieu de processus de récupération des produits de la culture du marketing, puisque la culture n’est plus un espace de représentation au service de la quête spirituelle d’une collectivité donnée.

La culture s’est transformée en carrefour de la mode, ne faisant qu’apprêter certaines tendances du jour en fonction de segments de consommateurs ou d’investisseurs qu’il convient de charmer. Les propagandistes de la culture POP, de l’agit-prop, des mass medias ou de la contreculture se sont saisi du monde culturel sous le fallacieux prétexte de nous libérer de la tutelle des élites bourgeoises ou aristocratiques.

Mais, ils ont plutôt mis la main sur un champ de représentation qui permet de générer des avatars à satiété afin de rendre leurs idéologies plus digestes. Le terme «agit-prop» était employé pour désigner le Département pour l’agitation et la propagande à une époque où le Parti communiste régnait de manière incontestable sur l’Union Soviétique. Les pointilleux bureaucrates de la novlangue prirent la peine de le rebaptiser «Département idéologique» … comme quoi l’effervescence culturelle peut servir à implanter une idéologie qui règnera sans partage par la suite.

La vitesse avant toute chose

La culture, au sens où la tradition l’entendait (non pas bourgeoise), a toujours été une affaire de sédimentation, d’accoutumance, de prégnance, de transmission et … d’acculturation (contacts et la relation entre deux cultures), alors qu’une culture dominante pouvait s’imbriquer au sein de sous-cultures pour que de nouveaux traits culturels finissent par émerger.

Ainsi, certains historiens de la musique estiment que le blues serait né dans les plantations du sud des États-Unis; authentique produit d’une culture populaire témoignant des souffrances des esclaves noirs, mais aussi de l’exploitation des ouvriers toutes couleurs confondues. Le jazz, mouvance plutôt bourgeoise et élitiste, viendra récupérer les sédiments de la culture du blues afin d’en codifier les «standards», ce qui permettra à des idiomes culturels de se transformer tout au long d’un processus d’acculturation favorisant la transmission d’un héritage.

Le jazz nous fait penser aux canons du chant grégorien, à une autre époque, en ce sens que cette école musicale a été en mesure de puiser à même une riche tradition afin d’en extraire l’essentiel et de fixer les conventions d’un genre musical appelé à se transformer par la suite. Ce processus d’acculturation, de réappropriation et de codification d’un genre musical aura nécessité un long travail. Curieusement, même si le terme «jazz» fait référence à l’art d’improviser, cette école musicale s’est évertuée à décrypter les traits essentiels du blues, ou plutôt des blues. Une tradition était née, avait vécu et pouvait être transmise aux prochaines générations.

L’arrivée du Rock-and-Roll va tout bouleverser, alors que la vitesse et la violence seront les moteurs d’une sous-culture qui deviendra le sous-produit des industries culturelles de l’après-guerre. Cette fois-ci, ce n’est plus une élite culturelle qui réinvestira une ancienne tradition populaire, mais bien une oligarchie industrielle. Les effets spéciaux l’emportent sur la composition, le rythme supplante la mélodie, le tempo s’accélère et les formats musicaux rétrécissent comme peau de chagrin. Le «single» est né. Et, par la force des choses, la pièce musicale finira par céder la place à l’artifice sonore.

Une culture de l’éternelle jeunesse

La culture POP représente la consécration d’un long processus d’appauvrissement de la culture. Les propagandistes à la tête de ce mouvement (rejeton de l’agit-prop) s’évertueront à prôner une sorte de «révolution permanente» (les avant-gardes culturelles occidentales seront infiltrées par des légions de militants trotskystes, des années 1930 jusqu’aux années 1980) de la culture susceptible de détruire les anciens poncifs du «bon goût» bourgeois. La culture qui fait «POP» représente le format idéal pour le façonnage, la mise-en-place et la duplication d’une idéologie de la consommation au service d’un libéralisme qui deviendra totalitaire au tournant du nouveau millénaire.

La publicité, la diffusion musicale, les expositions muséales, les mouvements de mode et d’opinion publique: autant de vecteurs servant à décliner une culture POP au service de l’idéologie du «tout au marché». Ainsi, la Beat generation, le mouvement de libération des afro-américains, le mouvement hippy ou le «No future» de la fin des années 1970 seront traités comme des épiphénomènes susceptibles d’être détournés de leurs fondamentaux afin d’être réutilisés en temps et lieux par les grands prêtres de l’idéologie marchande. La culture POP semble jeune, elle conteste les vieux, le passé, la tradition et tout ce qui pourrait faire office de pont intergénérationnel.

Les icônes de la culture POP sont presque toutes mortes jeunes, préservées du flétrissement de la vieillesse … mais aussi de la naissance d’une sagesse acquise sur le tard. De fait, les chantres de la culture POP s’inscrivent, sans le savoir ou contre leur gré, dans la tradition de l’agit-prop des élites matérialistes et libérales qui ont pris le pouvoir dans le sillage de la Révolution française. Les dites élites travaillant à partir du concept de tabula rasa pour saccager les linéaments de la tradition culturelle et des antiques filiations. Saccager les filiations de naguère afin de préparer l’avènement des «temps nouveaux». L’ère du Verseau …

Le New Age ou le New Wave culturel

La matrice POP, une fois bien rodée, deviendra le porte-avion d’un impérialisme qui n’a plus rien à voir avec les frontières des États-Unis. Les happenings du mouvement hippy des années 1960 ont préparé le terrain pour les raves et autres partouzes des années 1990. La débauche des chevelus, après avoir été vertement critiquée par les punks, servira de fondement conceptuel pour une approche festive qui se rapproche des orgies romaines de la fin de l’Empire. La musique est séquencée à l’extrême, la rythmique se rapprochant des battements cardiaques et les accélérant dans le but avoué de provoquer des phénomènes d’extase collective.

Le New Age signifie l’ère de la transgression. Il s’agit de transgresser les conventions socioculturelles établies depuis des millénaires. Il s’en suivra une cascade de néologismes révélateurs : approches transversales au niveau de l’enseignement; agriculture transgénique; transes musicales; transsexualité; etc. Les années 1960 proposaient aux adeptes de la «contreculture» de transcender leur humaine condition, alors que les années 1990 mettront la transgression à l’ordre du jour. Présentement, nous serions, de l’avis de certains intellocrates, à l’orée d’un processus de transformation de l’être humain qui s’attaquera à l’essence même du génome. L’ère du transhumanisme a sonné.

Les apprentis sorciers qui nous gouvernent ambitionnent, rien de moins, de recréer l’espèce humaine afin qu’une sorte de Prométhée finisse par émerger à la suite d’un long processus de permutation douloureux, mais nécessaire. Les traditions étant en bonne voie d’être éradiquées, ne demeurent que des échantillonnages (sampling) culturels susceptibles d’être combinés à l’infini pour satisfaire aux besoins de la cause. La mode du jour donne le la en initiant des séquences dans la partition des propagandistes du «système de l’art». Les médias prennent le relais en s’adressant à différents segments de la consommation : nutrition, musique, vêtements, décoration, voyages, santé, comportements.

Une sous-culture jetable

La culture n’est plus qu’un segment de l’appareillage idéologique en place. Elle enrobe et guide la consommation en générant des lieux communs, des conventions qui permettront aux consommateurs de faire partie d’une sous-culture bien identifiée. Des passerelles sont bien jetées entre les différentes sous-cultures, mais les impératifs du marché demeurent les mêmes pour tous : il faut se distinguer du commun – servum pecus (ce qui représente la quintessence de la vulgarité au demeurant), posséder des équipements à la «fine pointe de la technologie», communier à des «tendances culturelles» qui ne sont que de vagues chimères en l’espèce, participer à l’incessant babillage timbré des médias sociaux.

Les Musées exposent des bagnoles et des pin-up, puis les consommateurs achètent des voitures qui finissent par rouiller et être décorées par des graffiteurs en fin de vie. Quelques prétendus conservateurs ou chargés d’exposition vont récupérer des morceaux de carcasses de bagnoles graphitées afin de concevoir de nouvelles expositions. La boucle sera bouclée et le cycle de la reproduction culturelle se perpétuera pour le bénéfice des investisseurs en bourse ou des propagandistes en poste.

Perte de mémoire

L’accélération des moyens de production et de reproduction culturelle a permis de séquencer le travail des créateurs, mais aussi le processus de consommation de ce type de biens et services. Les consommateurs ne savent plus lire, ni la littérature, ni la musique, ni entre les lignes. L’art de la perspective est mort. L’art de la digression est né. Avec le sampling, les «cut-ups» et autres emprunts stylistiques ou symboliques, c’est toute la syntaxe du langage humain qui est déconstruite. La langue atrophiée des communications sur Internet représente le pendant populaire de la novlangue des élites mondialistes.

L’académie française – ce qu’il en reste – est en train de modifier la langue française en fonction de ce nivellement par le bas qui laisse présager un effondrement du langage à moyen terme. Un nombre considérable d’ouvrages de premier plan ne sont plus publiés et disparaissent, par voie de conséquence, de la mémoire collective. Les CD musicaux seront bientôt remplacés par des pièces musicales vendues à la carte sur Internet et qui seront emmagasinées sur des appareils de type baladeurs ou téléphones cellulaires intelligents. Le texte, la musique, les images et, pourquoi pas, les odeurs seront diffusés par des appareils portatifs et, in fine, par des implants qui feront en sorte que les inputs «culturels» atteignent leur cible au coeur de son intimité.

L’œuvre d’art est devenue un produit culturel qui finira par se traduire par une série de «bruits cognitifs» qui agiront comme des stimulus destinés à agir en temps réel sur les usagers. Les transports publics, les lieux de divertissement et les complexes commerciaux diffuseront non-stop les signaux émis par la matrice culturelle qui relais les impératifs idéologiques des castes aux commandes. Idem pour Internet, remplaçant, de facto, la matrice télévisuelle, en nous proposant une interactivité factice puisque tous les relais sont contrôlés et instrumentalisés à distance.

Les moteurs de recherche tiennent, déjà, lieu de mémoire collective. Suppléant à la tradition orale ou aux arcanes des savoirs académiques, les moteurs de recherche permettent de tout indexer, référencer et répertorier, dans un contexte où l’utilisateur est privé de mémoire. La contrepartie de la libre circulation des artefacts culturels devient chaque jour un peu plus visible. Il s’agit de policer le comportement des consommateurs de la nouvelle économie virtuelle. Des méta-outils d’indexation et de filtrage font en sorte que tous les usagers sont fichés en temps réel et invités à se conformer à l’étiquette du Net. Plus vous exprimer un point de vu, plus vous vous exposez à des représailles de toutes sortes. Et, moins vous prenez la parole, plus vous êtes isolé dans la strate des sans-voix, ceux qui n’auront plus droit de cité dans la futur démocratie cybernétique.

Le citoyen du futur se donnera en spectacle du matin au soir afin de se conformer à la sinistre prophétie d’Andy Warhol : tout le monde connaîtra son «quart d’heure de célébrité» … tôt ou tard. À l’instar des blogueurs qui se démènent pour trois fois rien, monsieur-et-madame-tout-le-monde fourniront gratuitement les futures prestations d’un spectacle qui remplacera les arts et culture tels que nous les connaissons. La pornographie sera devenue l’art majeur.

 

 Quelques liens

https://underthegrayline.files.wordpress.com/2014/12/le_capitalisme_de_la_seduction_-_michel_clouscard.pdf

https://www.philomag.com/les-livres/lessai-du-mois/hubris-la-fabrique-du-monstre-dans-lart-moderne-1228

https://laviedesidees.fr/Malaise-dans-les-musees.html

http://ac.matra.free.fr/FB/20160113kerros.pdf

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