La crise ukrainienne s’offre son “Genève-I”

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La crise ukrainienne s’offre son “Genève-I”

18 avril 2014 – D’abord, à tout seigneur tout honneur : saluons l’entrée dans l’arène, selon notre point de vue, – donc l’entrée dans “notre arène” du système de la communication, – d’un compagnons de très grande qualité. En quelques semaines, sinon en quelques jours, The Vineyard of the Saker, selon le nom que ce blog qui mériterait d’être un site s’est donné, a montré la justesse et l’acuité de son coup d’œil sur les événements, – dans ce cas, certes, les événements de la crise ukrainienne. Ses commentaires personnels sur l’accord de Genève entre la Russie, les USA, l’UE et l’Ukraine montrent qu’il a bien cet “œil de faucon” convenant au nom qu’il s’est donné. (The Saker désigne le faucon sacre, et non “sacré”, bien qu’il le mériterait, superbe rapace doté notamment de l’œil exceptionnel propre à l’espèce. Par ailleurs, nous nous promettons de faire un commentaire sur ce site, – voyez comme nous le désignons naturellement, – pour expliquer notre appréciation raisonnable de la qualité de son travail, et justifier ainsi l’usage solidaire et en toute liberté que nous en ferons, et que nous en faisons d’ores et déjà.)

The Saker démonte donc les mécanismes, les apparences, les aspects fondamentaux, les réalités de cet accord de Genève sur l’Ukraine. Il faut lire les deux réactions successives de The Saker, celle de “la première heure”, à l’annonce de la nouvelle (voir le 17 avril 2014), se terminant par une remarque d’honnête homme, – du type “laissez-moi un peu de temps, que je réfléchisse à la chose” («Give me a couple of hours to find out what the hell is really going on») ; celle de l’analyse même, quelques heures plus tard (le 17 avril 2014 également), dont nous tirons quelques extraits.

La conclusion de The Saker, après le détail de son interprétation de l’accord, est ainsi présentée, avec d’abord ce que cet accord signifie pour les deux protagonistes opérationnels de la crise (l’Ukraine et la Russie), et en conclusion cette courte phrase d’un commentateur qui est évidemment, – comment peut-on faire autrement si l’on prétend à l’honorabilité de la pensée à propos de l’événement ukrainien ? – favorable à la Russie («All in all, that is pretty good news, I think.») :

«The Ukraine? It will get poorer, more unstable, totally dependent on western emergency aid which will barely let the regime stay in power unless the revolutionaries come to their senses or tell Uncle Sam to buzz off. Either way, as long as the rump-Ukraine remains anti-Russia (nevermind a Nazi Banderastan) it will remain a bankrupt failed state.

»Russia? It will continue exactly on the same course and adapt its policies depending on the exact ratio of sanity/delusion it will detect in its “western partners”.

»So today agreement is really neither good, nor bad, in fact - it's no big deal at all. Either it will be as short-lived as the agreement between the EU and Yanukovich, or it will be slowly implemented with lots of zig-zags on the way. Regardless of which option proves true, it will not affect the deep dynamics which have been set in motion which have now acquired a momentum so powerful that probably nobody can stop it.

»The attempt to put down the eastern Ukraine appears to have petered out and the chance to turn the Donbass into a "East Banderastan" lead by a clique of neo-Nazi freaks are as small as ever. In other words, chances are the at least the current phase of the Ukrainian civil war is over.»

L’appréciation générale de l’accord est aussi intéressant à considérer, dans quelques lignes au début de l’analyse elle-même, après avoir débrouillé le contexte et les points de cet accord. (Le souligné en gras est dans le texte original.) «Now, in my opinion, very little has in fact been agreed to, and all that has been agreed to is vague, ambiguous and lacks any verifiable landmarks to achieve within a clear timetable. So I very much disagree with those who see that as a sell-out by Russia or, even more so, who call a truly top-notch diplomat with fantastic diplomatic skills all sorts of bad names.

»Furthermore, and that is the only big news, the USA, the EU and Kiev have agreed to negotiate with Russia, something they had categorically refused to do in the past (except for the EU agreement with Yanukovich which lasted less than a day and which the US never committed to). As for Crimea, it is simply not part of any negotiations and will just remain a great opportunity for western politicians to spew some more hot air when they feel the need to.»

Certes, d’un point de vue général des attendus de la crise, et du jugement également général qu’a porté sur elle le bloc BAO, l’élément essentiel de l’accord selon notre point de vue est l’absence complète du cas de la Crimée. Selon tout ce qui a été dit et répété du côté BAO, et tonné furieusement devrait-on plutôt dire, la Crimée aurait dû être un sine qua non de l’accord. Puisque le sort récent de cette province a été proclamée comme une infamie internationale et intolérable, il est significatif qu’un accord sur l’Ukraine ait été conclu sans qu’un mot soit dit à soin propos. De ce point de vue, certes, l’accord ne peut être en aucun cas qualifié de “victoire” du bloc BAO parce qu’il est, à cause de l’absence de ce sine qua non, une défaite avant que l’on ait entamé la négociation.

Par conséquent, l’accord de Genève est un accord tactique, de circonstance, qui indique surtout l’essoufflement de certains des acteurs de la pièce devant les événements en cours. Cet essoufflement vient directement, bien entendu, des résultats catastrophiques de l’“offensive antiterroriste” de Kiev contre l’état de quasi-révolte de l’Est russophone du pays, et notamment de la mise en évidence de l’extrême fragilité de la cohésion de l’armée, de sa fidélité au “pouvoir central”. Pour le reste, et cela comme nous l’écrivons souvent à propos des événements qui ont pris en général le pas sur les interférences humaines, la crise continue et elle continuera à s’amplifier, trouvant les moyens propres à cet effet comme elle nous l’a montré jusqu’ici à plusieurs reprises. (Accord complet avec ce jugement du Saker, duquel nous serions simplement tenté d’ôter le probably : «Regardless of which option proves true, it will not affect the deep dynamics which have been set in motion which have now acquired a momentum so powerful that probably nobody can stop it.»)

Par ailleurs, apprécions à nouveau la rapidité extrême de cette crise, cela comme conséquence de sa prise en charge par des forces échappant à ses acteurs. Alors qu’il avait fallu plus d’un an pour qu’on arrive à un “premier Genève” dans la crise syrienne (voir le 3 juillet 2012, sur le “Genève-I” de la crise syrienne), il a fallu quelques semaines (depuis le 21 février) pour que cette crise ukrainienne arrive à une première étape de cette sorte, – reprise d’un peu de souffle pour les essoufflés du bloc BAO. On comprend alors que notre appréciation tendrait évidemment à considérer que ce “Genève-I” de la crise ukrainienne ne devrait pas faire très long feu, sans même considérer ses attendus et les domaines sur lesquels il prétend s’exercer. Les protagonistes, Russes mis à part, sont trop faibles, trop incertains, trop complètement emprisonnés dans leurs narrative et dépendants de tant de pressions extérieures qui imposent tout autant d’appréciations mensongères, trop définitivement impuissants devant les événements qu’ils ont suscités par leur action pour effectivement, non seulement développer une situation apaisée à partir de l’accord, mais simplement faire appliquer cet accord.

Donc, rapidité extrême de la crise ukrainienne, plus que jamais sa complexité et son universalité, plus que jamais nombre de surprises qui nous sont réservées par elle. On voit bien qu’il y a là bien des éléments pour continuer à explorer l’hypothèse de la “crise haute ultime” (voir le 24 mars 2014), et sans aucun doute faire de la crise ukrainienne, une version de la “crise haute” évidemment dépassant la crise syrienne. Cette conclusion apportée à l’appréciation de ce “Genève-I” de la crise ukrainienne ne clôt pas notre réflexion, mais nous invite plutôt à nous tourner vers l’acteur de l’accord qui mérite le plus d’attention, celui qui échappe à notre classification des “trop faibles, trop incertains, trop complètement emprisonnés...”. Il s’agit certes de la Russie.

Il est certain que nombre de commentateurs seraient tentés de voir dans le comportement de la Russie un recul, voire pour certains une capitulation. Nous parlons là, d’ailleurs, plus de commentateurs antiSystème (donc pro-russes en l’occurrence) qui jugent que la Russie n’est pas assez ferme et ne s’engage pas assez. (Un Paul Craig Roberts, par exemple, jugeait que la Russie avait fait une concession très dangereuse, simplement en acceptant de s’asseoir, à Genève, à la même table que l’équipe en place à Kiev.)

Un commentaire de The Independent (Charlotte McDonald-Gibson) du 18 avril 2014, est intéressant. Le quotidien est clairement antirusse, anti-Poutine, etc., et son appréciation est que, malgré l’accord, les Russes restent dangereux. («A tentative deal between Moscow, Washington and Brussels to calm tensions has been struck. But the Russian President remains defiant – and dangerous.») Dans son texte, McDonald-Gibson a inséré des déclarations de Poutine lors de sa conférence de presse annuelle du type-“Questions-réponses”, de quelques heures avant l’accord “Genève-I”. Elle implique ainsi, assez justement à notre sens, que ces déclarations restent complètement valables aujourd’hui, après l’accord.

»...The announcement came hours after Mr Putin’s annual question-and-answer session with the Russian public, in which he said he had the right to send troops into Ukraine and poured scorn on threats from the West to impose sanctions on Moscow. There were also some conciliatory notes, with the President calling the Geneva negotiations “very important”. But his televised comments were laced with derision for European and American foreign policy. Mr Putin said claims that he was behind the unrest in Ukraine were “nonsense”, and reminded the world that Russian parliament had on 1 March authorised him to send troops into Ukraine if ethnic Russians were attacked.

»“The Federation Council granted the President the right to use military force in Ukraine. I really hope that I do not have to exercise this right and that we are able to solve all today’s pressing issues via political and diplomatic means,” he said. “We must do everything to help these people [in eastern Ukraine] defend their rights and independently determine their own destiny.”

»Asked about Transdniestria, a breakaway region of Moldova which Russia protects but has not tried to draw into its territory, Mr Putin said that “people should be allowed to determine their own destiny” – words that may concern some of Russia’s neighbours.»

Sous l'oeil de l'idéal de puissance

Ce “Genève-I” de la crise ukrainienne, tel qu’il s’accompagne de doutes éventuels que certains émettraient à l’égard de la politique de la Russie vis-à-vis de cette crise ukrainienne, conduit effectivement à tenter de définir toujours plus précisément les axes profonds du comportement russe et du caractère russe dans la crise générale actuelle, dont la crise ukrainienne est le dernier avatar. On notera que, dans un texte du 17 avril 2014, nous faisions quelques observations sur la politique des BRICS vis-à-vis du FMI, vis-à-vis du bloc BAO plus généralement, et en fonction de cette référence que nous désignons comme l’“idéal de puissance” (voir le 9 avril 2014). Nous notions à propos de la tentative des BRICS d’obtenir une réforme au sein du FMI, – mais l’on comprend que ce qui vaut pour le FMI vaut pour n’importe quelle autre position de force, statut international, crise majeure, etc. (et nous ajoutons, de notre chef, un souligné en gras dans ce texte, qui doit servir de référence spécifique pour ce que nous voulons préciser de la politique russe en général, consciemment développée, et donc dans l’affaire ukrainienne également) :

«...La résistance inconditionnelle des USA, d’ailleurs arrogante sinon indifférente aux autres situations que la leur, a donc suscité un renforcement naturel de la part des BRICS, comme dans toute autre situation de la sorte, lorsque la revendication s’appuie sur une puissance réelle... Le paradoxe est alors qu’une situation de renforcement de puissance (celle des BRICS) qui semblerait elle-même inspiré par l’idéal de puissance finit par se constituer en une force contestataire de la principale force (celle des USA) inspirée par l’idéal de puissance ; ainsi la production centrale de l’idéal de puissance est-elle contestée par une production annexe de ce même idéal de puissance. (De même, et pour suivre le même cheminement politique, on dira que les BRICS dont le but général est d’entrer dans le Système pour recueillir les fruits de leurs diverses capacités, se heurtent à la résistance de l’hégémonie des USA, ou du bloc BAO, c’est-à-dire des principaux représentants du Système, et finissent par développer des actions puis des politiques qu’on ne peut identifier que comme antiSystème.)»

Plus loin, nous concluions en tentant de synthétiser ce à quoi aboutit précisément l’action des BRICS. Dans ce cas également, nous avons ajouté pour ce cas russe dans la crise ukrainienne deux éléments que nous jugeons importants tout en conservant le souligné en gras présent initialement (“à son avantage”).

«Ainsi voyons-nous effectivement, en général, l’entreprise de regroupement des BRICS. Nous n’envisageons pas, selon nos conceptions, que ce groupe se développe pour installer une alternative stable, qui prendrait la place de l’ensemble que forme le bloc BAO, qui stabiliserait le Système, qui ouvrirait disons une “ère nouvelle”. Pour nous, l’initiative des BRICS, quoi qu’en veuillent ses membres, et malgré que leurs intentions soient toujours sensibles à la possibilité de l’arrangement, cette initiative est nécessairement une “alternative de combat”, qui se heurtera, qui se heurte déjà à l’opposition du bloc BAO (du Système), dans ce domaine financier comme dans tous les domaines, y compris géopolitique (voir la Russie dans l’affaire ukrainienne). L’idéal de puissance est cette conception, cette construction intellectuelle faussaire, qui assigne à ceux qui en sont inspirés l’impératif de la victoire pour le seul argument de la victoire comme affirmation de la puissance, aussi bien que l’impératif de ne rien céder de sa puissance lorsqu’on possède une puissance proche de la toute-puissance. Dans la partie qu’illustre la démarche des BRICS, la puissance du bloc BAO, des USA, etc., au cœur du Système, reste suffisamment grande pour susciter des affrontements dont la victime essentielle sera le Système lui-même, – là aussi selon le processus surpuissance-autodestruction. L’avenir des BRICS n’est pas d’annexer à leur avantage le Système et de le transformer à son avantage (à lui, le Système), – c’est-à-dire de le sauver, en fait, – mais tout au contraire, de participer à sa destruction. Ce n’est pas une stratégie, ni un désir de revanche, ni une affirmation de prépondérance, c’est une nécessité métahistorique.»

En reprenant ce schéma initial des BRICS vis-à-vis du FMI et du bloc BAO et en l’appliquant à la Russie, nous observons d’abord que la politique russe, qui n’est pas une politique initiée volontairement et offensivement en premier, est au contraire une politique de “réaction” face à une situation créée par le bloc BAO (du refus ukrainien du diktat de l’UE de novembre 2014 au “coup” du 20-22 février du mouvement Euromaidan). C’est-à-dire que les Russes réagissent en fonction de leurs intérêts nationaux, tout en ménageant ce qu’ils jugent être des possibilités d’arrangement, de rétablissement de situation acceptable de voisinage, tout en cherchant à ne pas rompre les liens avec le bloc BAO, aussi bien avec l’Europe pour les divers liens économiques qu’avec les USA pour la grande politique, essentiellement stratégique. Ils sont dans la position où, n’étant pas complètement dans le Système, ils aspirent tout de même à y entrer pour recueillir les fruits de leur propre puissance qui s’est reconstituée ces dernières années. (Cela rejoint ce membre de phrase, pour les BRICS, «... dont le but général est d’entrer dans le Système pour recueillir les fruits de leurs diverses capacités».) Cet aspect de la politique russe explique que la Russie ne veut pas aller trop loin, qu’elle signe l’accord “Genève-I” qui ne le satisfait pas complètement, etc. (Nous laissons de côté la thèse développée au sein du bloc BAO, qui tient pour acquis que la Russie suit complètement l’idéal de puissance, dans une démarche mimétique à celle du bloc BAO, donc avec des intentions conquérantes, expansionnistes, hégémoniques. Nous croyons que c’est une pure narrative, mais dont la validité tient à la conviction de ceux qui la décrivent : pour eux, qui sont intégrés dans le bloc BAO sans aucune possibilité de regard critique, un pays, une puissance de l’envergure de la Russie, ne peut que répondre entièrement à l’idéal de puissance, – bref, au Système, – en y croyant absolument comme un but. Or, la Russie y sacrifie partiellement, comme dans le cas exposé, d’une part parce qu’elle y est obligée par les circonstances, d’autre part parce qu’elle juge, – ce qui est discutable, sans aucun doute, – que c’est le seul moyen pour elle de figurer en tant que puissance dans l’ensemble du Système.)

Mais il se trouve d’autre part que la Russie est, dans cette crise précisément comme nous l’avons souvent observé, confrontée à des menaces fondamentales contre des facteurs ontologiques, qui affectent donc son existence dans le sens le plus profond de la chose. Or, dans ce domaine, à la fois de l’identité, de la légitimité historique, de la souveraineté, la Russie est, au contraire des intentions de rapprochement mesuré du Système qu’on a vu, très fortement antiSystème. La Russie possède, dans son essence même, dans ce qui fait le cœur même de son existence, des caractères structurants extrêmement puissantes : la religion, le patriotisme, la tradition, une spiritualité puissante et historique, sinon métahistorique, qui fait penser que le nationalisme russe, lorsqu’il s’exprime, a des caractères proches du premier nationalisme français, – le “nationalisme mystique” de Jeanne d’Arc. (Tous ces caractères sont en général jugés “réactionnaires”, condamnables, antidémocratiques même, partout dans les lieux de circonstances essentielles du bloc BAO. Pour nous, ces jugements n’ont aucun intérêt, strictement aucun intérêt, – nous ne sommes ni au Café du Commerce, ni au Grand Journal.)

Ainsi, tout en restant partisane d’une recherche d’accommodement avec le Système, la Russie défend, s’appuie et même exalte des caractères structurants qui sont par essence antiSystème, – donc, qui sont puissamment et sans retour antiSystème, qui tiennent beaucoup plus au caractère russe fondamental, à l’identité russe, qu’à la seule politique “du jour” (au contraire d’autres facteurs et éléments dans d’autres circonstances, avec d’autres acteurs, qui peuvent se manifester antiSystème par accident). Par conséquent, et en fonction de la puissance même de ces facteurs structurants qui constituent des défis terribles lancés au Système, presque des actes d’exorcisme, les tentatives de rapprochement du Système que réalise la Russie sont régulièrement et largement contredits par ces facteurs structurants, encore plus en période de crise ; on peut même comprendre que certains (presque tout le monde dans les élites-Système) dans le bloc BAO repoussent la possibilité de ces tentatives de rapprochement du Système, les tiennent pour des tactiques dilatoires, pour des leurres sans aucune signification.

Ainsi donc faut-il, à notre sens, interpréter la position russe à Genève, comme d’autres positions de même tendance, comme une certaine modération dont font preuve les Russes par rapport aux avantages dont ils disposent (quoique rien d’irrémédiable n’ait été accompli de ce point de vue). Il s’agit de la conséquence d’un aspect réaliste d’une politique de conciliation, ou de semi-conciliation, pour tout de même collaborer avec le Système dont personne ne voit, pour l’instant, quelle alternative lui opposer. Mais l’on comprendra, d’après ce que nous avons développé, que cet “aspect réaliste” pèse bien peu de chose par rapport à la puissance des caractères antiSystème, qui sont omniprésents, vibrants, furieux, dans l’affaire ukrainienne où la confrontation affecte la terre même de la Russie. Dans ce cas, le volet de rapprochement mesuré de la Russie du Système le cédera toujours après s’être exprimé, et il le cédera de plus en plus à la dynamique des caractères fondamentaux que nous avons annoncés. La situation sera alors l’exacerbation de ce que nous mentionnions pour le BRICS face au FMI/Banque Mondiale. Transposons la citation déjà utilisée au cas présent de la Russie, et cela donne : “L’avenir [de la Russie] n’est pas d’annexer à [son] avantage le Système et de transformer ce Système à son avantage (à lui, au Système), – c’est-à-dire de le sauver, en fait, – mais tout au contraire, de participer à sa destruction. Ce n’est pas une stratégie, ni un désir de revanche, ni une affirmation de prépondérance, c’est une nécessité métahistorique.

On comprendra que, plus que jamais, notre religion est faite sur l’évolution de la politique russe profonde dans la crise ukrainienne. Elle paraîtra de plus en plus inspirée par l’idéal de puissance, dans le chef des fins observateurs du bloc BAO, mais elle ne le sera en fait que comme un moyen et non une fin, c’est-à-dire l’idéal de puissance utilisé en antiSystème, pour paradoxalement attaquer le Système et ses références proches de l’idéal de puissance...