Je t'aime, — neither do I

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Je t'aime, — neither do I


20 octobre 2002 — Hier 19 octobre, le Guardian a publié un article de John Henley à la gloire de la France, avec comme titre : «  France wins friends in east, respect in US ». L'argumentation, largement renforcée d'avis venus des Français eux-mêmes et, semble-t-il, de confirmations du côté américain, mérite beaucoup d'intérêt. (On doit signaler que d'autres articles type-“à la gloire de la France” fleurissent dans la presse anglo-saxonne, — autre exemple, celui de Newsweek du 21 octobre, sous le titre « A Place in the Sun ».)

La “gloire de la France” est un sujet dans l'air du temps, qui s'accompagne et s'appuie sur un paradoxe absolument cartésien : cette “gloire de la France” est fondée sur la résistance française au bullldozer US à l'ONU (voir notre F&C «Falling in Line»), et en même temps explicitée par les soi-disant bien meilleures relations françaises avec les USA. Comprenne qui pourra ? C'est bien là l'intérêt du propos, d'autant que nous avons pour nous aider la fameuse et redoutable intelligence française, au mieux de sa forme et aussi nuancée que de la dentelle ces temps derniers.

Voici un passage qui se veut tout de substance puisqu'il nous explicite le processus qu'il prétend nous présenter (« Je t'aime, — so do I »), qui révèle une substance aussi transparente qu'une dentelle usée, qui nous ramène aussitôt au processus que nous prétendons, quant à nous, dévoiler (« Je t'aime, — neither do I »).


« Since its election last June, France's new centre-right government has launched a diplomatic bridge-building exercise aimed at repairing the damage done to relations with Washington by its predecessor.

» Remarks like those of the former Socialist foreign minister, Hubert Vedrine, who described America as a “hyper-power”, US foreign policy as “unilateral” and the US president as “simplistic”, have been banished from the French discourse and one US official acknowledged yesterday that relations between the two capitals are “radically improved — like night and day”.

» The exception remains the question of what is to be done about Saddam Hussein. The success so far of France's insistence that disarmament is the only legitimate objective (and that the Iraqi leader's good faith must at least be tested before sending in the troops) has exasperated state department and Pentagon hawks set on a change of regime in Baghdad. »


Tout est charmant dans cette analyse. Par exemple : « the damage done to relations with Washington by its predecessor ». Quel dommage ? Passons au paragraphe suivant, il nous fait comprendre la réponse puisqu'on nous expose les mesures formidables qui ont été prises pour réparer ce fameux dommage : « Remarks like those of the former Socialist foreign minister, Hubert Vedrine, who described America as a “hyper-power”, US foreign policy as “unilateral” and the US president as “simplistic”, have been banished ».

En d'autres termes, car c'est bien une question de termes : quelques termes, repris à l'envie et qui n'ont jamais eu l'intention insultante qu'on croit (Védrine faisait remarquer que hyperpower est un terme d'origine américaine, qu'il n'a aucune nuance de jugement mais est seulement descriptif, et qu'il est plutôt laudatif selon les normes de l'hubris US courante), sont soudainement érigés en causes fondamentales de désaccord ; alors, certes, il suffit de ne plus les dire et les relations peuvent être décrites comme exceptionnellement bonnes. (La légéreté de l'analyse est d'ailleurs visible dans le terme employé de « Socialist foreign minister » pour Védrine ; il n'y a pas de ministre des affaires étrangères “socialiste”, ou “gaulliste”, dans la France de la Ve République, ni même, souvent, dans les précédentes ; les conceptions gaullistes, et françaises évidemment, ne permettent de parler que de ministre des affaires étrangères de la France, ce que fut Védrine et rien d'autre. C'est une réalité tangible.)

Un autre aspect du raccommodement franco-américain, de l'idylle franco-américaine, de l'entente exceptionnelle entre les Français et les Américains, ce sont les dépenses militaires de la France. La chose est également présentée dans l'article, également de façon fort ironique, si l'on goûte l'ironie involontaire au moins au deuxième degré, sinon au troisième, au quatrième, etc.


France « has not earned the gratitude of the US, but it has at least earned their respect, the French defence minister, Michele Alliot-Marie, said yesterday after a two day visit to Washington. “We are certainly taken more into consideration now because the US feels that our efforts on defence have made us a credible partner again, and because in the diplomatic arena our attitude — which is supported by a great many countries — makes us a very credible interlocutor.”

» France recently announced a 6.1% increase in its 2003 military spending budget to some 40bn euros (£25bn), making it, Ms Alliot-Marie said, “in America's eyes the only European country besides Great Britain to be making a big financial effort in terms of defence.”

» French officials believe it is precisely because Paris has engaged "positively and constructively" on issues as important to Washington as defence spending that it is no longer sidelined as it so often has been in the past. »


Ces sympathiques personnages sont engagés dans une démonstration d'enfer sur la réinvention de la roue. Ce n'est pas sans réjouir le coeur des observateurs, s'ils veulent bien écarter le sérieux qui leur fait habituellement fonction d'expertise. Voyons le cas des dépenses de défense française, puisque c'est celui-ci que nous présentent les extraits ci-dessus.

• Voilà donc l'idée que toute diplomatie doit s'appuyer sur une puissance militaire crédible, idée qui guiderait les idéologues de Washington et justifierait leur satisfaction des “nouveaux rapports” avec la France, et leur considération nouvelle pour sa diplomatie. On dirait que Washington, et le Washington 2001-2002 de GW et de ses chickenhawks, vient de découvrir ce principe comme une pépite d'or jusqu'ici ignorée. Cette idée, aussi vieille qu'Alexandre et que César, est l'idée simple qui sous-tend la démarche gaulliste de constitution d'une force militaire française autonome et indépendante, laquelle n'eut pas toujours la vertu de réjouir les Américains.

• Les Français auraient acquis le respect des Américains parce qu'ils décident d'augmenter leurs dépenses militaires. La chose est si chaleureusement présentée qu'on en arrive à croire que la décision française est dépendante du cadre des relations franco-américaines, donc, à la limite, qu'elle a été prise plutôt pour satisfaire les exigences américaines, que c'est presque une concession française, qu'ainsi la France devient “bon élève” de la classe transatlantique et ainsi de suite (d'où amélioration des relations, bons rapports, etc). Cette forme de présentation est, comme disent nos amis anglo-saxons, pure spin ; en d'autres mots, une sornette de communication. La décision française est complètement française et rien que française, elle est dans la logique de la protection de l'indépendance et de la souveraineté, elle vient du coeur de la doctrine gaulliste qui n'est rien que la “doctrine” française, ou, plus simplement dit, — la nature française.

• Et tout cela barbote dans la plus plaisante ambiguïté : renforcer l'outil militaire, c'est renforcer la diplomatie, la souveraineté, l'indépendance, etc ; c'est permettre à la France de compter à l'ONU, donc de freiner la poussée US (soyons prudents : freiner...), de rassembler les oppositions à la politique américaine, éventuellement (si la France est habile) peser avec efficacité pour l'affirmation d'une politique européenne indépendante. Est-ce cela que veut Washington ? Si c'est le cas, alors, effectivement, les relations franco-américaines n'ont jamais été meilleures.

Cet exercice de réhabilitation des relations franco-américaines présente un cas intéressant et mirobolant de manipulation des réalités. Puisque nous sommes dans un univers virtualiste où tout est nécessairement manipulation, ce n'est pas un mal puisque cela permet d'officialiser les positions nouvelles, y compris celle du crédit retrouvé de la France. Pour le reste, bien entendu, rien, absolument rien n'est changé, y compris l'antagonisme naturel fondamental de la France et des États-Unis, qui s'inscrit dans leur vision opposée des structures et des orientations du monde. Il suffit de le savoir, et si on ne veut pas le savoir la réalité se chargera de le rappeler. Nous n'aurons pas à attendre longtemps.


“Les dividendes de l'humiliation”, — suite

D'une façon générale, on serait complètement fondé à croire que cet article du Guardian (et d'autres) contredit le F&C d'hier sur “Les dividendes de l'humiliation”. L'un ou l'autre courrier reçu (voir le commentaire attaché à ce texte) s'attache à la cause de ce F&C, — pour la mettre en cause. Cela vaut quelques mots d'explication.

Nous parlons beaucoup, dans ce F&C, d'ambiguïtés, de contradictions, d'interprétations, etc, y compris pour la traduction des mots. (Nous nous offrons le luxe de nous citer : «  Il est significatif, notamment par les interprétations étonnantes, et encore plus par les contradictions entre la présentation des faits et les faits eux-mêmes, parfois sur la même ligne, dans la même phrase  » ; « Du même article, quelques extraits où l'on trouve les mêmes fantaisies contradictoires ».) C'est-à-dire que nous ne dénonçons pas une attaque frontale (des Britanniques contre la France). Même, ce French-bashing (que nous n'aurions pas dû nommer de la sorte, c'est incontestablement vrai) ne concerne pas du tout la France, mais se sert de la France pour tenter de rehausser, par des chemins tortueux que nous tentons d'identifier, la diplomatie britannique engagée dans une impasse, donc, à certains moments en contredisant la France, à d'autres en utilisant à son profit certains arguments qui sont normalement en faveur de la France.

Le sujet n'est définitivement pas la France, mais la recherche d'une réponse à cette question : sur ce sujet de la France dont il faut parler, comme utiliser les avantages actuels français, soit en les réduisant, soit en les déformant, soit en les arrangeant, pour indirectement rehausser la position britannique ? Notre avis est que les Britanniques n'ont pas trouvé de réponse satisfaisante, simplement parce qu'il est impossible aujourd'hui de rehausser la position britannique.

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