«How could this happen… ?»

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«How could this happen… ?»

17 septembre 2012 – Une phrase résume l’essentiel du débat politique autour de la troisième vague du “printemps arabe”. Il s’agit de la remarque effarée, voire hallucinée, de la Secrétaire d’État à l’annonce de la mort de l’ambassadeur Stevens à Benghazi : «How could this happen in a country we helped liberate, in a city we helped save from destruction ?» Cette phrase, effectivement, sert d’argument principal aux critiques de la politique US au Moyen-Orient, et cette politique considérée dans ses fondements, dans sa méthodologie, dans sa psychologie même encore plus que dans ses objectifs divers et d’ailleurs extrêmement variables, embrouillés, compulsifs et changeants. (Cette instabilité des objectifs de la politique est en soi une démonstration convaincante de la crise des fondements et de la méthodologie, la politique et ses objectifs insaisissables témoignant d’une psychologie complètement incontrôlable et elle-même hallucinée dans sa soumission aux narrative qui la justifient.)

Plusieurs interventions résument bien la critique fondamentale qui est faite à la politique US. Face à ces critiques, il n’y a que le désarroi et l’absence complète de perspectives, la gestion paniquée, au jour le jour, d’évènements complètement imprévus et complètement incompréhensibles pour ceux qui prétendent concevoir et mener cette politique. La ligne directrice de cette gestion se résume effectivement à cet interrogation: “comment cela a-t-il pu (peut-il) se produire…?” («How could this happen… ?»), qui semble effectivement l’axe central de la réaction politique d’Hillary Clinton. Le reste, toujours pour cette “politique”, consiste à envoyer des Marines supplémentaires et à préparer d’autres contingents pour protéger les ambassades US, dont Washington ne comprend pas («How could this happen… ?») qu’elles soient l’objet de la vindicte publique dans les pays arabes.

• Dans The Hill, du 14 septembre 2012, Ron Paul publie une critique serrée de la démarche psychologique qui soutient (ou qui pulvérise, c’est selon) la politiquer des USA…

«There is danger in the belief we can remake the world by bribing some countries and bombing others. But that is precisely what the interventionists – be they liberal or conservative – seem to believe. When the world does not conform to their image, they seem genuinely shocked. The secretary of state’s reaction to the attack on the U.S. consulate in Benghazi was one of confusion. “How could this happen in a country we helped liberate, in a city we helped save from destruction,” she asked.

»The problem is that we do not know and we cannot know enough about these societies we are seeking to remake. We never try to see through the eyes of those we seek to liberate. Libya is in utter chaos, the infrastructure has been bombed to rubble, the economy has ceased to exist, gangs and militias rule by brutal force, the government is seen as a completely illegitimate and powerless U.S. puppet. Is anyone really shocked that the Libyans do not see our bombing their country as saving it from destruction?»

• Le site des Leverett (Flynt Leverett and Hillary Mann Leverett), Race to Irabn, introduit et commente des remarques de Hillary Mann Leverett sur ces divers évènements, notamment (le 15 septembre 2012) lors de deux émissions télévisées, dans The Inside Story de Aljazeera et The Ed Show de MSNBC. Le texte commence effectivement par cette même citation, certainement promise à la postérité d’une politique-Système totalement déstructurée, sous l’inspiration d’une psychologie hallucinée. Le texte, d’ailleurs, commence bien par le même refrain : «In the United States, much of the early discussion about the attack in Benghazi has focused on a question that Secretary of State Hillary Clinton herself laid out: “How can this happen in a country we helped liberate, in a city we helped save from destruction?”». La réponse des Leverett se résume effectivement à cette remarque : “En fait, il n’est pas difficvile de comprendre comment ‘cela’ a pu arriver. Mais beaucoup d’Américains ne veulent pas vraiment le comprendre…” (Bien avoir à l’esprit pour ne pas ajouter à la confusion que, bien entendu, dans les citations, “Hillary” ne désigne pas la Clinton, mais Hillary Mann Leverett.)

«…For, as Hillary underscores on The Ed Show, “the critical issue here is the deep-seated resentment that people have for U.S. policy throughout the region…Hatred and resentment for U.S. policy are the heart of the problem here. Communities throughout the Middle East are angry.” This reality is now crashing in on U.S. ambitions in the Middle East every day. Yet, as Hillary notes on MSNBC, Americans “have not even begun to grapple with the enormity of the challenge we face as countries become more politically participatory, and people have a voice.”»

Les Everett ridiculisent les diverses réactions-Système enregistrées devant ces évènements, recourant toujours au même argument de la politique de force, de l’aveuglement des moyens de pression, de corruption, fondés sur la narrative d’une Amérique toujours hyperpuissante et influente de toutes les façons, autant par sa vertu évidente que par sa force évidemment vertueuse… Le cas Morsi, par exemple, à propos duquel les suggestions-Système portent sur les sempiternelles menaces de couper l’aide US à l’Égypte, les exigences que Morsi durcisse son attitude à l’encontre des extrémistes et ainsi de suite… «Against this, Hillary counters that “it a fantasy to think that [the United States] has cards to play,” with which it can leverage key local actors. “The President of Egypt, before he comes to the United States, his first trips were to China and Iran…The train has left the station in these countries, and unless [Washington] figures out how to adapt, [its] strategic position in the Middle East and, therefore, globally will continue to erode.”»

Quant à la méthode américaniste pour élaborer cette “politique-Système totalement déstructurée, sous l’inspiration d’une psychologie hallucinée”, elle consiste à systématiquement accorder cette “politique” à une narrative construite pour chaque occasion. Cette démarche virtualiste existe massivement et constitue une démarche exclusive depuis le 9/11 ; elle a constitué le fond de la logique impeccable et de l’argument fondamental de l’attaque de l’Irak… (Voir le témoignage de Ron Suskind le 23 octobre 2004, rapportant cette confidence d’un officiel de l’administration GW Bush remontant à l’été 2002, et résumant la philosophie virtualiste de l’attaque de l’Irak : «We're an empire now, and when we act, we create our own reality. And while you’re studying that reality – judiciously, as you will – we'll act again, creating other new realities, which you can study too, and that's how things will sort out. We're history’s actors . . . and you, all of you, will be left to just study what we do.» )

Hillary Mann Leverett nous instruit donc à propos de la poursuite de la “Méthode”, mais dans des conditions toujours plus détériorées, à la mesure de l’effondrement du Système. Il est manifeste que la politique US, en plus des complots divers et variés et des “Grands Jeux” géopolitiques, s’élabore en écoutant Bernard-Henry Levy au café de Flore… «There’s a really fundamental flaw in U.S. strategic policy…and it has to do with empire. We look at each country, at each place, and we see the expatriates that we want to see in the cafés in Paris, who parrot our line about secular liberalism, and we arm, fund, and train them to go back and, in effect, impose a political order on those societies that have very different histories, characters, cares, and concerns…Those expatriates we listen to repeatedly—in Iraq, Iran, Libya, everywhere—we listen to them not because we’re stupid but because we have a very determined focus for dominance.”»

• Ce paysage hallucinée des dirigeants politiques américanistes est fortement soutenu, bien entendu, par les bataillons de journalistes-Système qui acclament la “Méthode” en la partageant avec ferveur, – jusqu’à en arriver eux aussi à la satanée question «How could this happen… ?», – laquelle ne les découragera pourtant en aucune façon. Quelques bonnes plumes contemplent, effarés, ces commentaires-Système tentant d’expliquer le désastre par une injustice extraordinaire dont seraient victimes les Etats-Unis. On lira donc avec profit l’article, comme d’habitude très documentée et très critique, de Glenn Greenwald, dans le Guardian du 14 septembre 2012.

«On Wednesday, USA Today published an article with the headline "After attacks in Egypt and Libya, USA Today asks: Why?" The paper appeared to tell its readers that it was the US that freed the Egyptian people from tyranny… […] On Thursday night, NBC News published a nine-minute report on Brian Williams’ “Rock Center” program featuring its foreign correspondent, Richard Engel, reporting on the demonstrations in Cairo, which sounded exactly the same theme… […] “It is somewhat ironic with American diplomats inside the embassy who helped to give these demonstrators, these protesters, a voice, and allowed them to actually carry out these anti-American clashes that we're seeing right now.”

»That it was the US who freed Egyptians and “allowed them” the right to protest would undoubtedly come as a great surprise to many Egyptians. […] Given the history of the US in Egypt, both long-term and very recent, it takes an extraordinary degree of self-delusion and propaganda to depict Egyptian anger toward the US as “ironic” on the ground that it was the US who freed them and “allowed” them the right to protest. But that is precisely the theme being propagated by most US media outlets.»

On ajoutera à cela quelques éléments “collatéraux” qui enrichissent le domaine de ce grand théâtre qu’on qualifiera plus volontiers de psychiatrique que de politique. Il s’agit effectivement d’un climat étrange, où plus aucune borne n’est mise aux spéculations et aux comportements absolument irrationnels, d’autant plus violemment irrationnels qu’ils prétendent se couvrir de la vertu de la raison et de la morale.

• L’affaire du film Innocence of Muslims (alias, autre titre, Desert’s Warriors), dont nul ne sait s’il existe vraiment dans une version complète, dont le réalisateur ou le producteur, on ne sait, a effectué divers séjours en prison, a été impliqué dans des affaires de drogue, a utilisé jusqu’à quinze faux noms dans sa truculente carrière (actuellement, Nakoula Bassely Nakoula), et ainsi de suite. La dernière interprétation en date, notamment de Webster G. Tarpley, est que ce “film” est une provocation des cercles mormons et amis de Romney (lui-même mormon) de la CIA, alliés aux inévitables neocons et autres sionistes. Bien entendu, comme le dit Omar Nashabe, du journal libanais pro-Hezbollah Akl-Akhbar (le 16 septembre 2012), «[t]his film is only a drop that spilled the glass and that created this opportunity for demonstrating, for the Arab masses and the Islamic masses around the world to demonstrate their anti-American sentiments» ; mais, comme l’on sait, la “goutte d’eau” sert justement à faire déborder le vase.

• …Enfin, pour en terminer avec cette revue temporaire des folies, il y a l’inamovible Bibi, qui poursuit sa croisade personnelle. Le Premier ministre israélien est singulièrement isolé, puisque son collègue et “partenaire” Ehud Barak, le ministre de la défense, semble avoir pris ses distances. La presse, ainsi que le monde politique et la communauté de la sécurité nationale, sont très majoritairement contre ses projets d’attaque et, surtout, contre sa façon agressive de “traiter” avec les USA et de traiter le président US. Les observations sur le comportement de Netanyahou portent de plus en plus souvent sur son instabilité psychologique, comme par exemple dans cet article du Telegraph du 15 septembre 2012 :

«A fortnight ago, the Israeli prime minister exploded in anger during a meeting with the American ambassador to Tel Aviv, furious at the Obama administration's reluctance to state at what point he would authorise force to prevent Iran becoming a nuclear power. A senior congressman who witnessed the encounter said that Mr Netanyahu was “agitated” and “worked up”, describing the meeting as the tensest he had ever attended with a foreign leader. […] Mr Netanyahu's increasingly emotional diplomacy has caused irritation among some Democrats, who see his interventions as a ploy to influence the outcome of the election…»

…Si bien qu’on pourrait croire que la course de vitesse pour Netanyahou, aujourd’hui, est engagée essentiellement entre son ordre d’attaque solitaire de l'Iran et une convocation d’urgence par son cabinet d’une ambulance pour conduire le Premier ministre dans un centre de repos psychologique, pour quelques temps.

Complète sincérité

Dans ce cadre, nous nous contentons d’observer l’attitude américaniste, très spécifiquement… Certes l’attitude-Système de l’américanisme, mais non pas en fonction spécifiquement du monde musulman ; plutôt, au travers de cet exemple extrême du cas du monde musulman, l’attitude-Système de l’américanisme en fonction de l’“extérieur” non-américaniste, et les USA “étrangers” à cet extérieur même s’ils prétendent le dominer, voire se trouver “au centre” de lui. (Comme l’écrit Justin Raimondo à propos du monde musulman, la remarque pouvant être étendue au “reste du monde”, à tout ce qui n’est pas américaniste  : «We are, in short, at the center of their world — and yet not of it, indeed distinctly alien to it.») Également, nous observons cette attitude américaniste spécifiquement et non pas l’attitude des dirigeants et élites du bloc BAO dont font partie les dirigeants et les élites américanistes, dans la mesure où, dans ces moments d’extrême tension comme celui du paroxysme que connaît la chaîne crisique du “printemps arabe”, la psychologie-Système des autres pays du bloc BAO se révèle moins achevée et moins spécifique que celle des USA. Nous voulons signifier par là que la psychologie-Système dans le cas de l’américanisme, se colore d’une dimension affective paroxystiquement favorable à l’Amérique et à l’américanisme, qui révèle la profondeur de l’aveuglement et de l’autisme de cette psychologie par rapports aux situations extérieures.

…Nous voulons signifier par là (suite), par cette description d’une psychologie entièrement dépendante du Système, que nous ne croyons pas une seule seconde que ces diverses réactions, à commencer par celle de la Secrétaire d’État Hillary Clinton, relèvent de l’absence d’intelligence, ou du cynisme poussé à un degré inimaginable et impraticable. Nous pensons au contraire qu’il y a, au niveau de la conscience, une réelle sincérité, que l’étonnement exprimé («How could this happen…?») n’est absolument pas sollicité. Il s’agit, bien entendu, d’un cas remarquable relevant de la psychologie et, par conséquent, de la perception. La psychologie américaniste est conformée selon les caractères souvent évoqués dans nos colonnes de l’inculpabilité et de l’indéfectibilité, évoqués encore récemment dans notre F&C du 29 août 2012, mais ces caractères spécifiquement attachés au mythe de l’Amérique tel qu’il est développé et imposé par l’américanisme et donc fortement accentué par une affectivité extrême. Il s’agit donc de caractères qui disent avec une très forte passion américaniste l’inculpabilité et indéfectibilité, –«c’est-à-dire respectivement l’incapacité de se percevoir comme coupable et l’incapacité de se percevoir comme vaincu», ces deux particularités étant directement appliquées au destin, à la position, à la politique de l’Amérique.

(La différence avec les autres pays du bloc BAO est certainement au niveau de la différence affective, du fait que ces pays ont un rapport avec l’Histoire différent de celui des USA, qu’ils sont engagés dans le sens de la politique-Système selon des principes déstructurants, – comme les USA, – mais moins, si pas du tout, selon l’affectivité et l’hubris pour la nation que chacun d’eux est effectivement, et qu’ils évitent d’engager trop précisément dans la matière symbolique fondamentale, – à la différence des USA. Leurs attitudes et leurs réactions sont donc moins résolues, moins incontestables que celles qu’on enregistre aux USA lorsqu'un évènement extérieur déstabilisant survient. On trouve cela, ces derniers jours, non au niveau des positions officielles qui restent aussi alignées que l’exige le Système, mais à des niveaux directement en-dessous, dans les élites. [On l’a vu dans le F&C du 14 septembre 2012.] Ainsi, trouverait-on des nuances, notamment, dans les questions que les journalistes posent à leurs compères, sapiens de la direction politique. Ceux des USA posent effectivement la question «How could this happen… ?», tandis qu’on commence à entendre, ici et là dans le reste du bloc, en France par exemple, des questions qui, bien qu’assurées de la réponse, frôlent le sacrilège par l’hypothèse évoquées, même si l’hypothèse est évoquée pour être démentie, – des questions telles que celle-ci  : “N’avons-nous pas eu tort d’intervenir en Libye ?”… Même si un “Non, non, non !” tonitruant enchaîne aussitôt, le doute a percé un instant.)

La différence entre les USA et les autres pays du bloc BAO doit être jugée comme notablement renforcées sur le terme, puisque les pays du bloc n’ont effectivement constitué ce bloc qu’à partir de 2008, autour des conceptions-Système représentées à l’extrême par les dirigeants américanistes, et opérationnalisées par une psychologie effectivement conformée à cette orientation. Le plus remarquable dans le cas US, notamment celui, très emblématique, de Hillary Clinton («How could this happen… ?»), c’est de voir combien la situation de la psychologie, et des conceptions qui en sont issues à partir d’une perception monochromatique, engendre une mono-pensée absolument inchangées, entre 2002 (la confidence d’un officiel de l’administration GW Bush à Suskind) et aujourd’hui. Le «How could this happen… ?» d’Hillary correspond parfaitement au «We're an empire now, and when we act, we create our own reality…» ; il est entendu que ce “when we act” est constitué dans cette action du «…a country we helped liberate, in a city we helped save from destruction» de la citation d’Hillary, et que cette action devrait être devenue la nouvelle réalité. On comprend la douloureuse surprise d’Hillary…

Ce qui est remarquable, évidemment, c’est que les dix années qui ont passé, avec les déroutes, les catastrophes, les revers sans nombre du Système, jusqu’à son processus d’autodestruction, n’ont apporté aucun changement dans la perception, dans la psychologie, par conséquent dans la pensée. Les évènements annexes divers autour de cette situation US impliquant des signes de dérangements mentaux, des comportements lunatiques, etc., (dans laquelle, par exemple, il faut placer le comportement d’un Netanyahou), montrent combien cet enfermement de la psychologie et de la pensée ne cesse d’envoyer ses effets dans tous les sens. C’est une bonne mesure de l’hermétisme totale de la pensée, sa soumission complète au Système, le verrouillage de la psychologie dans ce sens. D’où la réaction immédiate et quasiment unique des USA aux évènements depuis le 11 septembre 2012 : envoyer des Marines dans les ambassades assiégées. Leur mission est de “créer leur propre réalité”…

Bien entendu, et plus que jamais, nous sommes conduits à la conclusion que rien ne modifiera la politique centrale des USA, quel que soit le président, avec les pays du bloc BAO à la suite. Le verrouillage psychologique est la chose la plus fondamentale de la démarche et, dans ces conditions, implique une entropisation accélérée de la politique du bloc selon la ligne suivie depuis 2008.


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