Houellebecq, Pascal et l'effondrement

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Houellebecq, Pascal et l'effondrement

• Articles du 12 juin 2021. • Un texte du grand écrivain français sur la situation française, sur le “suicide français” qui est en fait le reflet d’une conscience plus aiguë du suicide de l’Occident, et finalement de la modernité elle-même. • Cette démarche est placée sous la référence du grand génie de l’esprit, souffrance et lumière confondues, qu’est Blaise Pascal. • Tous ces textes, y compris ceux de Pascal, sont d’une actualité brûlante qui devrait nous occuper constamment, celle de la Grande Crise. • Contributions : dedefensa.org, Michel Houellebecq, Blaise Pascal.

 

Traduire Houellebecq à partir d’un texte de Houellebecq en anglais, sans doute lui-même traduit en anglais à partir d’un texte  en français de Houellebecq ? Ce n’est pas une mince affaire, malgré l’aide incomparable du traducteur automatique “DeepL”, qui en paraîtrait en fait de qualité presqu’humain comparé à Google.

On demandera qu’on nous excuse des possibles approximations de traduction en proposant une sorte de “complément” ; le mot n’est qu’accidentel, ou technique sinon chronologique dirait-on, car on ne peut en aucune façon qualifier ainsi la sublimité littéraire et morale de l’auteur concerné : Blaise Pascal est tout ce qu’on veut sauf un “complément”. Ce très-grand et très-héroïque “mathématicien, physicien, inventeur, philosophe, moraliste et théologien français”, – selon sa biographie normée, – est absolument d’un autre temps que le nôtre, temps dont on peine à se souvenir tant il était haut (le temps et Pascal confondus). Pourtant, il semble, dans le haut esprit de la chose, avoir écrit nombre de ses Pensées pour nous, au cœur de la Grande Crise, pour nous exhorter à poursuivre héroïquement, malgré le poids du doute et l’horrible perception de la médiocrité et de l’irresponsabilité, et de l’aveuglement, de tant et tant d’actes, d’écrits médiocres et de paroles vides, qui entourent, qui tendent à engluer et encalminer chacun de nous. Certains parviennent par instants à tout de même s’en extraire, et cela peut être pour lire Pascal, et en lisant Pascal.

« ...Je ne vois partout qu’obscurité », dit Pascal, qui ne distingue dans ses environs qu’« indifférence de chercher la vérité ». Il envie et fustige à la fois ceux qui ont en eux-mêmes cette “foi” dispensant du doute et de l’inquiétude, et qui, pourtant, en font un piètre usage comme si la foi n’existait que pour dispenser ceux qui l’éprouvent d’assumer leur responsabilité en contribuant à la recherche de quelque lumière sur la tragédie du monde, – là aussi, remarque qui vaut pour nous, et qui justifie cette remarque à la fois critique et désolée de Pascal :
« Je porte envie à ceux que je vois dans la foi vivre avec tant de négligence, et qui usent si mal d’un don duquel il me semble que je ferais un usage si différent. »

Pourtant et considéré au long des siècles qui nous séparent de lui, il semble bien que la souffrance de Pascal, qui fut constante et affreuse, ne l’a nullement empêché d’en triompher dans le secret de son âme et de faire de ses écrits un miracle de grandeur pour nous montrer enfin un être triomphant au bout du compte de ce poids harassant qui l’écrasait. Il y a un an nous écrivions ceci, qui n’est pas de Pascal, mais qui décrit le cheminement lumineux de cet être sublime et torturé :

« Je me réfère à Chestov (*), décidément bien présent à mon esprit en ce moment, lorsqu’il décrit Pascal dans ses ‘Pensées’, comme cheminant au bord de l’abîme pour mieux le décrire (“Un grand miracle se produit sous nos yeux. Pascal s’accoutume à l’abîme, il commence à l’aimer... ”) Chestov décrit Pascal qui ‘commence à aimer l’abîme’, exactement comme il faudrait à un être d’aujourd’hui en arriver à aimer l’inconnu où nous nous abîmons, qui nous présente sa béance dans les événements qui s’accumulent et nous contraignent absolument :
» “En effet, quelque chose vient de finir mais autre chose vient de commencer. Des forces nouvelles et incompréhensibles se sont manifestées, des révélations nouvelles ont surgi. Les appuis solides se sont évanouis, marcher comme on marchait naguère est impossible, – il ne faut donc plus marcher, il faut voler.” »

Reste le fait, qui nous conduit à cette rencontre, que le texte qui e est ici présenté du sombre et terrible écrivain Houellebecq, – et sombre et terrible avec toutes les raisons du monde, – nous a frappé d’abord parce qu’il est écrit sous les auspices de Pascal, présent à l’introduction et à la conclusion. Houellebecq nous dit qu’en ces temps affreux il trouve de l’aide pour continuer à vivre en se plongeant dans la lecture de Pascal ; et il en parle, en quelques mots, comme avec l’affection qu’on porte à celui qui vous tend une main infiniment secourable, comme une offrande dans laquelle il mettrait tout son génie qui transcende les siècle et disperse les vanités du commun :
« La lecture de Pascal m’aide beaucoup : mais, comme lui, je n’y vois [dans ces temps qui sont nôtres] “rien qui ne soit matière de doute et d’inquiétude” ».

En un sens, l’on pourrait dire que la perception terrible et si sombre de Houellebecq rencontre celle de Pascal, et pourtant la lecture de l’un et de l’autre ne vous abaisse en aucune façon, elle ne vous fait aucunement sombrer dans la abîmes de la terreur et du désespoir. Vous sentez effectivement que ces hommes vous dispensent des parcelles de vérités fondamentales, des “vérités-de-situation” comme nous les nommons ici.

Ce texte de Houellebecq, largement présenté ces trois derniers jours en France après sa réception de destination et sa publication le 8 juin, a été écrit pour le site “Unherd”, spécialisé dans des textes de collaborateurs prestigieux écrivant sur les affreuses convulsions du monde, le bloc-BAO principalement, c’est-à-dire sur l’infamie du Système et sur les soubresauts de la Grande Crise. Will Lloyd, qui fait partie de l’équipe gestionnaire et éditoriale du site, a demandé à Houellebecq quelque chose comme : “Mais que se passe-t-il donc en France, d’où nous viennent tant d’échos inquiétants ?” Houellebecq s’est donc mis en tête de lui répondre, et son texte a paru sous le titre de « The Narcissic Fall of France », que l’on traduira aisément...

Que retiendrons-nous essentiellement des observations de Houellebecq à partir d’arguments divers qui ne sont pas nécessairement les nôtres, mais qui se rangent les uns à côté des autres pour faire un tout ? On répond par quelques rapides citations sur la crise de la France, de l’Europe et du monde, de la modernité, de la civilisation et du Système ; et l’on pense bien que ces observations ne font que nous conforter dans nos analyses, y compris cette étrange version de l’“exceptionnalisme français” qui est dans le fait d’être sans doute le seul pays du groupe (bloc-BAO, en gros) conduisant la civilisation dont nous avons à subir les derniers sursauts d’une sénilité crisique et démente, le seul pays donc à avoir conscience de ce qui est présenté comme un suicide (de la France, de la civilisation, du Progrès, du Système par conséquent, – l’“autodestruction”, comme complément et conséquence pour nous de la “surpuissance”, est nommée comme telle). La France a toujours eu une sorte de lucidité métahistorique, en général pour distinguer le pire dont il lui arrive évidemment d’être partie prenante, – aujourd’hui, tristement plus que jamais.

Ainsi, ces trois idées majeures de Houellebecq en un paragraphe :

• « Non, nous n’avons pas vraiment affaire à un “Suicide français” – pour citer le titre du livre d’Éric Zemmour, – mais à un suicide occidental ou plutôt à un suicide de la modernité... »
• « Ce qui est spécifiquement, authentiquement français, c’est la conscience de ce suicide. »
• « ...[L]a conséquence inévitable de ce que nous appelons progrès (à tous les niveaux, économique, politique, scientifique, technologique) est l’autodestruction. »

Et plus loin, une autre idée très importante, encore plus importante et peut-être la plus importante, avec la question posée, avec le mot que l’auteur a voulu soulignant en utilisant un mode différent (gras pour nous) de la police utilisée :

« S’agirait-il alors d'une guerre [civile] pour défendre leur culture, leur mode de vie, leur système de valeurs ? De quoi parlons-nous exactement ? Et à supposer qu’existe une telle cause, vaut-elle la peine de se battre pour elle ? Notre “civilisation” a-t-elle vraiment encore de quoi être fière d’elle-même ? »

De tout cela, il se déduit qu’on peut juger utile de faire suivre la traduction du texte de Michel Houellebecq, de l’extrait des Pensées de Pascal auquel lui-même se réfère dans son texte. Cela est notre cas : non seulement nous jugeons ce choix “utile”, mais édifiant, honorable et venu naturellement comme un signe puissant et salvateur venu d’un autre temps.

dedefensa.org

Note

(*) Léon Chestov, ‘La nuit de Gethsémani – Essai sur la philosophie de Pascal’, éditions de l’éclat, Paris 2012 (réédition, édition originale de la traduction française en 1923).

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L'effondrement narcissique de la France

« Je regarde de toutes parts, et je ne vois partout qu’obscurité. »

J'utilise cette citation de Pascal (Pensées, 229) parce que je ne cherche pas à affirmer des vérités positives ni à défendre des opinions. Je vois une situation où l’on ne trouve, – comme l’écrit Pascal dans la phrase suivante, –  « rien qui ne soit matière de doute et d’inquiétude ».

En me demandant de donner un avis sur la désormais célèbre “Lettre des généraux”, Will Lloyd note à juste titre dans “Unherd” : « Ce qui semble le plus extraordinaire dans la fureur qui a suivi, c’est que si peu de gens ont remis en question le postulat de la lettre, – à savoir que la France est sur le point de s’effondrer ».

C'est en effet surprenant. Pourquoi la France ? Pourquoi la France plutôt qu'un autre pays européen alors que les autres semblent être dans une situation plus ou moins similaire et parfois pire ?

Autant avouer d’emblée que je n’ai pas de solution à ce mystère (même si je connais bien la France et que je suis Français). J’essaierai d’éviter de m’égarer dans des notions confuses du type “psychologie des nations” ; mais ce sera difficile.

Du point de vue du terrorisme islamiste, il est vrai que, pendant un temps, la France a été particulièrement visée par ISIS, cette organisation croyant (non sans raison) que la France l’avait attaquée en intervenant en Syrie et en Irak. Mais cette époque est derrière nous, et si l’on considère les dernières décennies, on constate que la Grande-Bretagne, l’Espagne, la Belgique et, dans une moindre mesure, l’Allemagne ont également subi des attaques terroristes meurtrières. Ce qui serait difficile, en fait, c’est de trouver un pays dans le monde qui ait été épargné par la violence islamiste.

La criminalité et la violence, liées ou non à la drogue, font-elles vraiment plus de ravages en France que dans les autres pays européens ? Je n'en sais rien, mais cela m’étonnerait un peu ; si c’était le cas, les journalistes français n'auraient pas manqué de le souligner.

Il y a en France une ambiance d’autoflagellation vague et omniprésente, quelque chose qui flotte dans l'air comme un gaz mauvais. Quiconque visite la France et regarde la télévision ne peut qu’être frappé par l’obsession de ses présentateurs, journalistes, économistes, sociologues et autres spécialistes : ils passent la majeure partie de leur temps d’antenne à comparer la France aux autres pays européens, invariablement dans le but de la déprécier.

En général, il suffit de citer l'Allemagne ; mais parfois, l’Allemagne n’a pas un si bon bilan que cela, alors ils se réfèrent à la Scandinavie, aux Pays-Bas et, plus rarement, à la Grande-Bretagne. Quel que soit le sujet, il est bien sûr toujours possible de découvrir un pays qui nous est supérieur ; mais un plaisir aussi extrême dans le masochisme est surprenant.

Ce n’est qu’un détail. Un sujet de loin plus important, puisqu’il n’est pas seulement un symptôme du déclin mais le déclin lui-même, – le déclin dans son essence même, – est bien sûr la démographie. Récemment, les politiciens et les commentateurs ont été troublés d'apprendre que “l’indice synthétique de fécondité” (c’est-à-dire le nombre d'enfants par femme) est tombé en France à 1,8.

Un tel chiffre ferait rêver les pays d'Europe du Sud : l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Grèce, où le taux est de 1,3. La situation est encore pire en Asie, dans des régions du monde aussi avancées sur le plan technologique que lointaines, mais généralement admirées. Le taux à Singapour et à Taïwan est de 1,2.

En Corée du Sud, il n'est que de 1,1. Ce pays risque de perdre un dixième de sa population d’ici 2050 ; si cela continue, il n’aura qu’une seule chance de survie : annexer la Corée du Nord, qui est à 1,9. Je plaisante, mais à peine.

Avec un taux de 1,4, les Japonais s’en sortent presque tant bien que mal, ce qui est surprenant, car les nouvelles les plus amusantes sur la baisse des taux de natalité proviennent généralement du Japon. Ces nouvelles sont tellement folles que j'hésite à les répéter (mais l'improbable est parfois vrai) :

• Les vieillards sont apparemment si nombreux au Japon qu'ils ne peuvent plus être logés, ils doivent donc trouver un moyen d’enfreindre la loi pour trouver un logement en prison.

• Le gouvernement japonais serait obligé de diffuser des vidéos pornographiques aux heures de grande écoute à la télévision publique, afin de stimuler l’appétit sexuel des couples japonais. Après tout, la baise finit bien par produire quelques enfants.

En France, il est clair que nous ne sommes pas tout à fait descendus à son niveau, du moins pas entièrement. La vérité est que l’obsession française pour l'idée de déclin est loin d'être nouvelle. Jean-Jacques Rousseau affirme quelque part (ou est-ce Voltaire ? Je suis trop paresseux pour vérifier ; ces auteurs sont fastidieux à lire. En tout cas, c’est l’un des deux), que tôt ou tard, – “la chose est certaine” : nous serons asservis par les Chinois.

La France me fait parfois penser à un de ces vieillards hypocondriaques qui n'arrêtent pas de se plaindre de leur santé ; le genre qui dit constamment que cette fois-ci, ils ont vraiment un pied dans la tombe. Les gens répondent généralement de manière sarcastique : “Tu verras, il nous enterrera tous”.

Les États-Unis d'Amérique semblent, en revanche, avoir érigé l'optimisme en principe d’existence. On peut douter du bien-fondé de cette attitude. Lorsque Joe Biden affirme que « l’Amérique est à nouveau prête à diriger le monde » (là encore, je suis trop flemmard pour trouver la citation exacte ; Biden est encore plus ennuyeux que Voltaire), je l’interprète immédiatement comme suit :

• L’Amérique ne tardera pas à se lancer dans une nouvelle guerre ;

• Comme toujours, elle finira par se conduire comme une merde ;

• Elle va gaspiller beaucoup d’argent, tout en renforçant le dégoût quasi-universel dont elle est la cible ; cela permettra à la Chine de renforcer sa position.

Non, nous n’avons pas vraiment affaire à un « suicide français » – pour citer le titre du livre d’Éric Zemmour, – mais à un suicide occidental ou plutôt à un suicide de la modernité, puisque les pays asiatiques ne sont pas épargnés. Ce qui est spécifiquement, authentiquement français, c’est la conscience de ce suicide. Mais si l'on consent à mettre un instant de côté le cas particulier de la France (et il serait vraiment judicieux de le faire), la conclusion devient limpide : la conséquence inévitable de ce que nous appelons progrès (à tous les niveaux, économique, politique, scientifique, technologique) est l'autodestruction.

En refusant toute forme d'immigration, les pays asiatiques ont opté pour un suicide simple, sans complications ni perturbations. Les pays du Sud de l’Europe sont dans la même situation, mais on peut se demander s’ils l’ont consciemment choisie. Certes, les migrants débarquent en Italie, en Espagne, en Grèce, mais ils ne font que passer, sans contribuer au rééquilibrage démographique, alors que les femmes de ces pays sont souvent très désirables. Non, les migrants sont irrésistiblement attirés par les fromages les plus gros et les plus gras, les pays d'Europe du Nord.

Je signale au passage l’opinion gauchiste/progressiste/humaniste : nous n’avons pas affaire à un suicide mais à une régénération. La composition ethnique est certes modifiée, mais pour l'essentiel, tout le reste demeure inchangé : notre république (ou plutôt, en Europe, surtout notre monarchie), notre culture, nos valeurs, notre “État de droit”, tous ces trucs. J’entends parfois cette opinion être défendue (bien que de plus en plus rarement).

Les 45% de Français qui croient, en revanche, à une guerre civile imminente contribuent à montrer (et c'est presque savoureux) que la France reste une nation de fanfarons.

Il faut être deux pour faire la guerre. Les Français vont-ils prendre les armes pour défendre leur religion ? Ils n’ont plus de religion depuis longtemps ; et de toutes les façons, leur ancienne religion est du genre où l’on offre sa gorge à la lame du boucher.

S’agirait-il alors d’une guerre pour défendre leur culture, leur mode de vie, leur système de valeurs ? De quoi parlons-nous exactement ? Et à supposer qu’existe une telle cause, vaut-elle la peine de se battre pour elle ? Notre “civilisation” a-t-elle vraiment encore de quoi être fière d’elle-même ?

L'Europe me semble à la croisée des chemins. La lecture de Pascal m'aide beaucoup : mais, comme lui, je n’y vois « rien qui ne soit matière de doute et d’inquiétude ».

Michel Houellebecq

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Extrait des Pensées de Pascal

Avant que d’entrer dans les preuves de la religion chrétienne, je trouve nécessaire de représenter l’injustice des hommes qui vivent dans l’indifférence de chercher la vérité d’une chose qui leur est si importante, et qui les touche de si près.

De tous leurs égarements, c’est sans doute celui qui les convainc le plus de folie et d’aveuglement, et dans lequel il est le plus facile de les confondre par les premières vues du sens commun et par les sentiments de la nature. Car il est indubitable que le temps de cette vie n’est qu’un instant, que l’état de la mort est éternel, de quelque nature qu’il puisse être, et qu’ainsi toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes selon l’état de cette éternité, qu’il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement qu’en la réglant par la vue de ce point qui doit être notre dernier objet.

Il n’y a rien de plus visible que cela et qu’ainsi, selon les principes de la raison, la conduite des hommes est tout à fait déraisonnable, s’ils ne prennent une autre voie. Que l’on juge donc là‑dessus de ceux qui vivent sans songer à cette dernière fin de la vie, qui, se laissant conduire à leurs inclinations et à leurs plaisirs sans réflexion et sans inquiétude, et comme s’ils pouvaient anéantir l’éternité en en détournant leur pensée, ne pensent à se rendre heureux que dans cet instant seulement.

Cependant cette éternité subsiste, et la mort, qui la doit ouvrir et qui les menace à toute heure, les doit mettre infailliblement dans peu de temps dans l’horrible nécessité d’être éternellement ou anéantis ou malheureux, sans qu’ils sachent laquelle de ces éternités leur est à jamais préparée.

Voilà un doute d’une terrible conséquence. Ils sont dans le péril de l’éternité de misères, et sur cela, comme si la chose n’en valait pas la peine, ils négligent d’examiner si c’est de ces opinions que le peuple reçoit avec une facilité trop crédule, ou de celles qui, étant obscures d’elles‑mêmes, ont un fondement très solide, quoique caché. Ainsi ils ne savent s’il y a vérité ou fausseté dans la chose, ni s’il y a force ou faiblesse dans les preuves. Ils les ont devant les yeux ; ils refusent d’y regarder, et dans cette ignorance, ils prennent le parti de faire tout ce qu’il faut pour tomber dans ce malheur au cas qu’il soit, d’attendre à en faire l’épreuve à la mort, d’être cependant fort satisfaits en cet état, d’en faire profession et enfin d’en faire vanité. Peut‑on penser sérieusement à l’importance de cette affaire sans avoir horreur d’une conduite si extravagante ?

Ce repos dans cette ignorance est une chose monstrueuse, et dont il faut faire sentir l’extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie, en la leur représentant à eux‑mêmes, pour les confondre par la vue de leur folie. Car voici comment raisonnent les hommes, quand ils choisissent de vivre dans cette ignorance de ce qu’ils sont et sans en rechercher d’éclaircissement. Je ne sais, disent‑ils.

Voilà ce que je vois et ce qui me trouble. Je regarde de toutes parts, et je ne vois partout qu’obscurité. La nature ne m’offre rien qui ne soit matière de doute et d’inquiétude. Si je n’y voyais rien qui marquât une divinité, je me déterminerais à la négative ; si je voyais partout les marques d’un créateur, je reposerais en paix dans la foi. Mais, voyant trop pour nier et trop peu pour m’assurer, je suis en un état à plaindre, et où j’ai souhaité cent fois que, si un Dieu la soutient, elle le marquât sans équivoque ; et que, si les marques qu’elle en donne sont trompeuses, qu’elle les supprimât tout à fait ; qu’elle dît tout ou rien, afin que je visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu’en l’état où je suis, ignorant ce que je suis et ce que je dois faire, je ne connais ni ma condition, ni mon devoir. Mon cœur tend tout entier à connaître où est le vrai bien, pour le suivre ; rien ne me serait trop cher pour l’éternité.

Je porte envie à ceux que je vois dans la foi vivre avec tant de négligence, et qui usent si mal d’un don duquel il me semble que je ferais un usage si différent.

Blaise Pascal (Pensées, 229)

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