Gandhi revu par la G4G

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Gandhi revu par la G4G

6 juillet 2010 — Un article du Wall Street Journal du vendredi 2 juillet 2010 a été largement exploité et répercuté. Il montre en substance comment certains mouvements, qualifiés de “résistance” ou de “terrorisme” selon le côté qui les identifie, sont aujourd’hui tentés par l’“action non-violente”, – nous dirions plutôt, et c’est une nuance capitale, l’“action de communication”. Les deux mouvements principalement considérés sont le Hamas, dans la bande de Gaza, et le Hezbollah, au Liban. L’événement déclencheur est l’attaque israélienne du 31 mai de la “flottille de la liberté”, affrétée par les Turcs pour transporter une aide humanitaire à Gaza, et les conséquences de l’événement largement défavorable pour Israël.

L’article du WSJ est notamment repris, pour les références, sans qu’aucune appréciation fondamentale n’en change le contenu…

• Par Haaretz.com, le 3 juillet 2010.

• Par War in Context, le 3 juillet 2010 également. Dans tous ces cas, un passage et une citation sont mis en exergue, relevant l’écho très défavorable pour Israël de l’attaque contre la “flottille de la paix” : «Officials from Hamas, the militant group that controls the Gaza Strip, point to the recent Israeli raid on a Gaza-bound flotilla, in which Israeli troops killed nine activists, as evidence there is more to gain by getting Israel to draw international condemnation through its own use of force, rather than by attacking the country. “When we use violence, we help Israel win international support,” said Aziz Dweik, a leading Hamas lawmaker in the West Bank. “The Gaza flotilla has done more for Gaza than 10,000 rockets.”» Le Hezbollah suit la même évolution de réflexion.

@PAYANT L’article du WSJ synthétise une réflexion générale qui embrasse une évidence. Considérée plus d’un mois plus tard, quelles qu’en soient les circonstances et, surtout, l’exploitation qu’en font les différents acteurs dans divers sens, l’affaire de la “flottille de la liberté”, a mis en évidence un fait qu’on peut considérer comme stratégique : du point de vue de la communication, Israël est sur la défensive malgré son argumentation sophistique et tatillonne appuyée indirectement et implicitement sur ses arguments habituels de terrorisme intellectuel (réputation morale par rapport à l’argument de la victimisation d’Israël en référence à l’histoire récente, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, popularité catégorique, sinon intellectuellement terroriste, de cette réputation, etc.). D’une certaine façon, on peut même avancer que cette affaire met bien plus Israël sur la défensive que ne l’a fait, par exemple, la catastrophique attaque contre Gaza en décembre 2008, parce que les facteurs du problème tels qu’ils sont perçus sont plus défavorables à Israël.

Si, dans l’affaire de Gaza, Israël pouvait arguer d’une activité terroriste comme cause de son action, – malgré tout ce qu’on peut juger de scandaleux dans cette affirmation par rapport à la réaction israélienne, – l’argument est quasiment impossible à tenir dans l’affaire de “la flottille de la liberté”. Il dépend trop d’interprétations, d’affirmations contestées sinon contestables, d’interprétations israéliennes qui frôlent la caricature grossière, etc. En termes de communication qui est le terrain qui nous importe, termes qui sont nécessairement réduits à la simplification et à l’immédiat, “la flottille” est une défaite de communication complète d’Israël tandis que Gaza pouvait être considéré, par les commentateurs les plus extrémistes et le courant de communication qu’ils nourrissent, comme une “semi-victoire” puisqu’il y avait, selon eux, une réalité “terroriste” à Gaza.

Nous insistons sur le fait qu’il s’agit d’une analyse “en termes de communication”, car c’est bien le fondement de notre réflexion. Il faut mettre de côté les faits, parce que les faits sont aujourd’hui totalement conditionnés par la perception, – la simplification et l’immédiat dont nous parlons plus haut, – justement à cause du système de la communication. Ainsi, lorsqu’on veut faire aujourd’hui une analyse “froidement réaliste”, de la forme qu’ont toujours recommandée les géopoliticiens, il faut considérer d’une façon “froidement réaliste” les diverses perceptions des faits et celle qui l’emporte, et non les faits eux-mêmes. C’est la différence entre l’ère géopolitique et l’ère psychopolitique : le “froid réalisme” du jugement, le jugement objectif en un sens, ne concerne plus des faits objectifs mais ces réalités subjectives que sont la perception (les perceptions) des faits au travers du système de la communication.

C’est cette considération stratégique que suivent le Hamas et le Hezbollah, selon l’article du WSJ, beaucoup plus que la notion d’une doctrine qui “réactiverait”, par exemple, les précédents victorieux de la lutte pour les droits civiques aux USA ou de la lutte “non-violente” de Gandhi en Inde. Dans ces deux références, la lutte non-violente est utilisée pour avoir certes un effet de communication, mais celui-ci était secondaire. Il s’agissait d’abord d’une référence réellement factuelle, de faits à établir ou à rétablir, et l’effet de communication y aiderait évidemment mais sans “manufacturer” ces faits : dans un cas, le statut des Noirs aux USA, conformément à des textes écrits, à une légalité préexistante et non appliquée, ou insuffisamment détaillée dans la loi ; dans l’autre, la recherche de l’indépendance de l’Inde, qui constituait également un cas factuel indubitable, d’une évidence absolument incontestable.

Le cas qui nous occupe est différent. Certes, il y a des revendications diverses des organisations citées, qui s’appuient sur des faits, voire des textes (des résolutions de l’ONU, etc.), mais ces revendications sont réduites à néant par une autre perception prévalant à l’Ouest, du côté des autorités diverses qui suscitent la perception de la légalité conformiste. Qu’on le déplore et qu’on le dénonce, et cela avec d’excellentes raisons, les organisations impliquées, – le Hamas et le Hezbollah, – sont perçues en général comme “terroristes”. Cette perception réduit d’une façon décisive la force des actes éventuels dans le débat, donc des revendications de ces organisations. (Par exemple, ni Gandhi, ni Martin Luther King n’étaient représentés majoritairement comme des “terroristes” par les autorités auxquelles ils adressaient leur contestation, ce qui était une manière de reconnaître leur légitimité.)

En d’autres mots, l’enjeu stratégique n’est pas factuel (obtenir ceci ou cela) mais subjectif, et il concerne un objectif de communication. Il s’agit de faire basculer l’image d’Israël, d’une façon décisive, y compris au sein de tous ces organismes-croupions qui, aujourd’hui, déterminent malheureusement la “légalité internationale”, – l’UE, les évaluations de terrorisme du gouvernement de Washington, les groupes de pression et lobbies archi-corrompus et archi-corrupteurs, les votes mécaniques du Congrès des Etats-Unis, les éditoriaux d’un certains nombre de journaux de la presse-Pravda, etc. Si toutes ces piètres puissances sont obligées de modifier leur discours sur Israël, y compris en continuant à défendre Israël mais sur un mode moral défensif plutôt que sur l’habituel mode moral offensif, l’objectif stratégique commence à être à portée de la main.

Nous entrons là dans un domaine différent, qui est celui que nous avons codifié d’une façon générale comme le concept de G4G (Guerre de quatrième génération), mais très largement étendue au-delà du fait militaire, où le fait militaire ne joue qu’un rôle direct mineur, et de plus en plus mineur.

Tensions déstructurantes

Il s’agit donc d’une extension nouvelle du domaine de la G4G. Avec les organisations citées, qui occupent dans l'affrontement la position du “faible”, il s'agit d'actions dont le fondement affirmé est l’acte de résistance (qu’on appelle cela “terrorisme” ne nous importe guère, justifié ou non ; au reste, on connaît la relativité du terme et l’on sait que la plupart, sinon toutes les résistances armées ont été qualifiées de “terroristes”, au moins à leur origine). Ces actions s’inscrivaient d'abord, dans le cadre de la G4G, dans son volet militaire mais avec des extensions non-militaires, tel que nous l’avions identifié pour le Hezbollah à l’été 2006. Certains continuaient à voir à ce moment-là, dans l’action du Hezbollah, une logique militaire (qu’on la qualifiât de “résistance” ou de “terrorisme” importe peu dans ce cas). Ce n’était pas notre cas, nous préférions parler d’une logique structurante contre un système déstructurant, élargissant largement le concept G4G pour lui ôter définitivement ses chaînes idéologiques et religieuses qui permettent aux publicistes du système et aux hystériques de la religion postmoderniste et globalisante de disposer de quelques munitions dialectiques.

Aujourd’hui, l’évolution qu’on voit se poursuivre confirme, selon nous, cette interprétation d’une G4G non-militaire (où le militaire n’est qu’une composante), dont l’identification est celle de la bataille de la structuration contre la déstructuration. Ainsi, il nous paraît infondé et de peu d’intérêt de parler de “violence” et de “non-violence”, passant de l’action violente (terrorisme ou résistance) à l’action non-violente (humanitaire et autres manipulés pour conduire Israël dans le piège de la mauvaise réputation). Nous passons plutôt dans une phase d’intense exploitation du système de la communication après qu’il soit apparu que la radicalisation extrême des conditions générales de la crise du système conduisait effectivement à des variations importantes dans l’orientation du système de la communication, jusqu’à des orientations “fratricides” (contre le système du technologisme, contre le système en général).

Cela est le cas en général, depuis la crise du 15 septembre 2008, depuis l’élection de Barack Obama, depuis l’arrivée de Netanyahou au pouvoir, depuis la relance de la guerre en Afghanistan, – tous ces événements ayant constitué des aggravations objectives des fondements de la situation générale, par l’introduction de facteurs de chaos ou de facteurs non identifiables par rapport au courant de la crise. On sait que le système de la communication sort ses effets fratricides dans nombre de cas, notamment la crise du oil spill, la guerre en Afghanistan avec la mise en évidence du chaos washingtonien ; en même temps, il met en évidence des facteurs d’incertitudes générateurs de chaos dans l’appréciation de la situation, comme c’est le cas avec le système financier depuis 9/15 et la présidence Obama, marquée par l’indécision des orientations.

Dans ce contexte, l’arrivée au pouvoir à Tel-Aviv de l’équipe Netanyahou-Lieberman (Premier ministre et ministre des affaires étrangères), marquée par l’extrémisme dans son ensemble, dans la surenchère à l’extrémisme des concurrences internes (notamment entre Netanyahou et Lieberman), ainsi que par une surenchère obsessionnelle de la mentalité “forteresse assiégée” de la population israélienne, ouvre un champ nouveau pour les organisations type Hamas et Hezbollah, pour les inciter à préférer des actions “non violentes”. Dans ce cas, ces actions ne sont non pas caractérisées essentiellement par leur absence de violence, mais par leur aspect provocateur pour une équipe de direction et un peuple dont le mode d’action n’envisage qu’une surenchère de la violence, pour eux-mêmes comme pour leurs adversaires. Des actions “non-violentes” prennent Netanyahou-Lieberman, et Israël également, complètement à contrepied. Ils sont évidemment conduits à riposter par la violence et c’est l’effet de ce contraste dans la riposte qui est important, non pour le résultat obtenu mais pour la transformation de la perception qu’on a d’Israël.

C’est donc bien l’essentiel dans ce cas. On ne cherche pas à obtenir des avantages, des concessions, etc. (même si l’on en obtient), on cherche d’abord à discréditer l’adversaire, à le dépouiller de son manteau vertueux (victimisation d’Israël, notamment). Le but n’est pas de s’installer selon les possibilités qu’on a créées ou qu’on a découvertes dans un système existant, mais de déstructurer le système existant. (Nous décrivons l’effet des actions envisagées et n’avançons pas pour autant que ceux qui les entreprennent recherchent effectivement ces effets. Mais la perception est bien dans ce sens.)

En cela, on retrouve les données de la G4G. A partir d’un certain degré d’action militaire, victorieuse ou pas, cette action, de la part des acteurs “faibles” qui appliquent le concept G4G, devient contre-productive puisqu’elle passe de son but de déstructuration des forces militaires adverses à une certaine forme d’acceptation des structures générales adverses (hors du militaire), qui restent puissantes, si c’est même pour s’y installer à son avantage. Il est temps alors de changer de mode d’action, éventuellement et le plus souvent de quitter le domaine militaire, pour trouver un nouveau terrain où une poussée déstructurante pourrait s’exercer. Dans tout cela, “violence” et “non-violence” ne sont que des données accessoires, manipulables selon l’intérêt des “acteurs faibles” dans le schéma envisagé.

Nous pensons que le sommet de l’efficacité de la “violence” militaire dans un but de déstructuration dans le cadre de la G4G a été atteint en 2006, par le Hezbollah contre l’armée israélienne. Depuis, la tendance de la G4G est de passer à des champs non-militaires. Même l’Afghanistan est marquée par cette évolution, depuis l’arrivée d’Obama. Les effets véritables de la “bataille G4G” à propos de l’Afghanistan se passent à Washington, avec la dissolution progressive des structures soutenant l’effort militaire US, avec le chaos des stratégies, la valse des généraux, les mésententes au sein de l’administration, au sein du Congrès, les double jeux éventuels des uns et des autres (notamment d’Obama).

De même avions-nous identifié, le 7 juin 2010, une “nouvelle” façon de faire de la diplomatie dans la position de la Turquie vis-à-vis de l’affaire de la “flottille de la liberté”, une “continuation de la diplomatie par l’absence de diplomatie” au profit d’actions de communication si l’on veut. De même, cette évolution vers la “non violence” comme outil de communication constitue-t-elle une façon de “continuation de la guerre par l’absence de guerre”, également au profit d’actions de communication. Nous sommes plus que jamais dans le cadre de la G4G et de l’affrontement entre forces structurantes et forces déstructurantes.

L’objectif général de toutes ces actions dépasse largement les ambitions et les buts des uns et des autres, et peu nous importe ce que le Hamas ou le Hezbollah rapporterait d’une telle évolution. L’essentiel serait que le système du technologisme, qui est le principal pourvoyeur de la politique de l’“idéal de puissance”, et qui serait dans cette occasion et une fois de plus, comme il l’est de plus en plus, trahi par le système de la communication, se trouverait effectivement mis en échec et poussé un peu plus vers une tension déstructurante.


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