Eschatologisation de la psychologie

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Eschatologisation de la psychologie

C’est au début de l’année 2008 que nous nous étions arrêtés au du concept d’“eschatologie”, parce que nous estimions le temps venu de s’y référer. Les événements nous y invitèrent jusqu’à la crise de septembre 2008 (9/15) qui, au contraire de sa première apparence de crise catastrophique, fut en fait une ruse du Système pour se relancer (d’autres comme nous dirions “se prolonger”, ce qui se justifie par les événements présents) en accélérant jusqu’à la catastrophe (jusqu’à l’autodestruction, dirions-nous bien entendu) tous ses aspects les plus extrêmes et ses travers les plus nihilistes (financiarisation et agression prédatrice [militaire, législative, illégale, criminelle, etc.]).

Nous considérons aujourd’hui qu’avec la crise Codiv-19 qui représente pour nous l’ouverture du final de la Grande Crise de l’Effondrement du Système (GCES), il est temps de revenir au concept d’“eschatologie” et à ses différents dérivés dont certains sous forme de néologismes. De l’eschatologie appréhendée hors d’un cadre religieux contraignant, nous disions ceci le  23 juin 2008 :

« Pour rappel, d’un  de nos précédents textes où nous tentions de la définir, voici une présentation de cette notion d’eschatologie: “…nous nous référons à cette définition pratique et concrète, et excellente en tous points, que donne Roger Garaudy de l’eschatologie (à côté de la définition théorique: ‘Étude des fin dernières de l’homme et du monde’): ‘L’eschatologie ne consiste pas à dire: voilà où l’on va aboutir, mais à dire: demain peut être différent, c’est-à-dire: tout ne peut pas être réduit à ce qui existe aujourd’hui.’
» C’est également René Girard, que nous citions le  2 janvier 2008, qui présente cette approche d’une vision eschatologique désormais nécessaire :
» “La violence est aujourd’hui déchaînée au niveau de la planète entière, provoquant ce que les textes apocalyptiques annonçaient : une confusion entre les désastres causés par la nature et les désastres causés par les hommes, la confusion du naturel et de l’artificiel... […]
» “Je suis convaincu que nous sommes entrés dans une période où l’anthropologie va devenir un outil plus pertinent que les sciences politiques. Nous allons devoir changer radicalement notre interprétation des événements, cesser de penser en hommes des Lumières, envisager enfin la radicalité de la violence, et avec elle constituer un tout autre type de rationalité. Les événements l’exigent.” »

Notre perception, désormais au-delà de l’intuition dont nous voyons la réalisation, est bien entendu que la pandémie Codiv-19 est vécu comme une catastrophe copernicienne et métahistorique dans tous les domaines de la civilisation, à la différence de nombre de pandémies qui ont précédé dans notre ère de la modernité. (La grippe espagnole qui faucha tout de même 40 à 100 millions de victimes en deux ans [1917-1919] n’influa en rien sur les événements politiques de 1918-1919 ; les récits de la fin de la Grande Guerre, même des historiens contemporains, en font à peine mention quand seulement ils le font.) Par conséquent, on peut dire que la crise-Codiv19 n’est pas un événement sanitaire mais qu’elle s’intègre dans un événement eschatologique (GCES) en même temps qu’elle le précipite avec une extraordinaire brutalité, sous un angle extraordinairement inattendu.

Là-dessus, on commence à réaliser, chez certains dans tous les cas, ce bouleversant phénomène ; au reste, il règne effectivement une sorte d’“humeur cosmique” qui imprègne les psychologies, même chez ceux qui ne discutent pas clairement cette problématique. Il y a par conséquent ce que nous décririons comme une “eschatologisation de la psychologie”.

Même une vieille crapule comme Kissinger, – vieux pseudo-sage bougonnant de 96 ans, qui s’est toujours gardé des positions extrêmes et des avis tranchés pour avoir l’air d’avoir toujours eu raison quand il le fallait, – même Kissinger donc, semble “eschatologisable”. Dans un article pour le Wall Street Journal (le  3 avril 2020), il s’exerce au “plus rien ne sera jamais comme avant” ; il commence donc par une analogie à sa propre gloire intime, celle du brave bidasse-G.I.’s qu’il aurait été au sein de la 84èmedivision d’Infanterie, écrasé soudain par une puissance absolument inattendue et complètement imprévue, – la contre-offensive allemande de décembre 1944, “the Battle of the Budge” :

« L’atmosphère surréaliste de la pandémie de Covid-19 me rappelle ce que je ressentais lorsque j'étais jeune homme dans la 84e division d'infanterie pendant la bataille des Ardennes. Aujourd'hui, comme à la fin de 1944, il y a le sentiment d’un danger sans but précis, qui ne vise pas une personne en particulier, mais qui frappe au hasard et qui est absolument dévastateur. Mais il y a une différence importante entre cette époque lointaine et la nôtre. L'endurance américaine était alors fortifiée par un objectif national ultime. Aujourd'hui, dans un pays divisé, un gouvernement efficace et clairvoyant est nécessaire pour surmonter les obstacles... » (etc., fin du domaine non-payant) 

Soyons juste : si Kissinger livre dans son analyse et pour ce qui concerne la situation qui suivra la crise-Codis19 quelques banalités assez vagues pour ne pas être démenties, même si elles s’avèrent inapplicables, on trouve au moins dans son récit cette marque d’“eschatologisation” qui nous importe. En  quelques phrases relevées par le prestigieux (oups) Daily Mail, où l’ancien secrétaire d’État arrive à trouver quelques vertus dans l’action de l’administration Trump, – ce qui est un exploit sémantique :

Kissinger  « estime que la Maison Blanche a fait “un travail solide pour éviter une catastrophe immédiate”, mais il ajoute que le gouvernement doit travailler efficacement et avec clairvoyance pour vaincre la maladie, non seulement pour regagner la confiance des Américains mais aussi celle du monde entier : “Lorsque la pandémie sera terminée, les institutions de nombreux pays seront perçues comme ayant échoué. Que ce jugement soit objectivement juste ou non n'a aucune importance. La réalité est que le monde ne sera plus jamais le même après le coronavirus”
» Selon lui, les États-Unis doivent travailler rapidement pour trouver un remède, participer à la reconstruction de l'économie mondiale et protéger “l’ordre mondial libéral”, ajoutant que “même les États-Unis ne peuvent pas, dans un effort purement national, vaincre le virus”. »

Souhaitons-nous bonne chance pour “protéger l’ordre mondial libéral” qui est d’ores et déjà pulvérisé et revenons aux choses sérieuses, c’est-à-dire à l’eschatologie, pour présenter un autre texte, plus significatif lui, de l’état de l’esprit qui préside à la réalisation de cette situation extraordinaire. Il s’agit d’un texte de Will Solomon, dont nous savons peu de choses ; le texte vaut donc par son contenu seul, ce qui est un excellent signe. Il est tout à fait dans l’ordre de l’eschatologie puisque, exposant l’immense bouleversement qui nous touche, – bien plus qu’une pandémie, bien entendu, – l’auteur nous annonce clairement qu’il ignore ce qui va survenir et ne se risque à aucune hypothèse à cet égard. Il s’agit donc bien d’eschatologie, avec une petite correction à la définition de Garaudy, autorisée par l’avancement de la chose : « Demain [doit] être différent, c’est-à-dire: tout ne peut pas être réduit à ce qui existe aujourd’hui... »

Voici le texte de Will Solomon adapté de l’anglais, paru le  3 avril 2020 sur le site CounterPunch.org.

dedefensa.org

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Une nouvelle dystopie

Il est difficile de résumer avec précision le changement qui s'est produit dans notre perception et notre expérience collectives au cours des dernières semaines. Le fait que tout semblant de “certitude” et de “normalité” ait disparu ne paraît plus être la caractéristique principale ; ce qui ressort, c’est le changement psychologique en cours, qui se produit aux niveaux collectif et individuel. Qu'est-ce que cela signifie, comment cela va-t-il continuer à évoluer ? Chaque conversation que j'ai maintenant porte sur le coronavirus ou les choses qui l’entourent. Tout ce que je lis en ligne y est lié. La “distanciation sociale”, “l’aplatissement de la courbe”, ces expressions sont devenues omniprésentes, standardisées.

La situation révèle de plus en plus et de plus en plus rapidement un certain nombre de vérités inconfortables sur notre réalité, évidentes depuis longtemps mais dissimulées et qui sont mises en lumière aujourd’hui, et tant de choses que nous considérions comme allant de soi apparaissent désormais basées sur l’inertie, sur une foi par défaut et sur une organisation qui se révèle très bancale.  Le vrombissement de l’économie, une disponibilité sans limite des biens de consommation, l’école, les transports, le travail, – tout cela se dissout face au virus.

Il existe, dans cette étrangeté hyperconnectée, le sentiment que nous vivons quelque chose qui était prévisible et inéluctable. Cela va au-delà des réalités spécifiques d’un plan de réponse à la pandémie vidé de sa substance (sans parler des capacités de santé publique) et d'une misérable gestion générale de la crise, pour atteindre quelque chose de plus métaphysique : le sentiment omniprésent d’une fatalité, d’une apocalypse, le sentiment que nous sommes à la fin des temps, qu’“il n’y a pas de futur”. Il y a le sentiment d’un présent perçu comme quelque chose de déjà-vu, comme une projection qui aurait été faite au XXème siècle d’un avenir impliquant l’effondrement au XXIe siècle. Ce sentiment n'est en rien nouveau, mais il s’est certainement accentué, – et l’on a la sensation d’avoir atteint un nouveau degré dans la dystopie.

Bien sûr, il y a aussi la pure réalité économique de la situation : plus de trois millions de demandes d'allocations de chômage la semaine dernière, de loin le plus grand nombre jamais enregistré en si peu de temps. Nous voyons l’artifice de l’économie de “services”, – là aussi, sans surprise pour ceux d'entre nous qui ont observé pendant des années s’installer ce tourbillon de désordre, et encore plus pour ceux d'entre nous qui y ont travaillé. Le grand public se rend peut-être compte (ou pas) de ce qui est clair pour beaucoup d’entre nous depuis longtemps : il n'y a pas de véritable économie.

Alors que la situation s’aggrave, que la vague déferle, il y a quelque chose d’extraordinairement effrayant de voir des gens des élites et des gens ordinaires demander à Trump d'affirmer des pouvoirs d’autorité politique jamais activés auparavant, – alors que le ministère de la justice tente de promulguer ses propres mesures draconiennes. Tout cela constitue une tentative désespérée d'autoritarisme, rendue encore plus effrayante par le fait que beaucoup d’entre nous le comprennent et sont prêts à concéder que cela peut être en partie nécessaire. Il est clair, notamment à la lumière de ce que révèle cette attitude, que les choses ne reviendront jamais “à la normale”. Qu’était-ce donc que cette “normale” ?

Le fait est que nous vivons de façon plus insoutenable que jamais, –  nous vivions déjà comme cela mais nous avons encaissé un énorme dos d’âne qui nous a expédiés sur le bord de la falaise vers laquelle nous nous dirigions de toutes les façons. Si ce n’avait été le virus, c’eût été autre chose. La secousse massive que cela a provoquée dans le monde entier montre assez clairement que les systèmes du capitalisme, de la civilisation industrielle elle-même, sont proches de basculer dans le précipice, et les États-Unis sont particulièrement mal placés pour appréhender cet événement. Ce que tout cela va enfanter n'est pas clair, et même pour ceux d’entre nous qui ne sont pas totalement surpris par l’événement, sa vitesse a freiné sa réalisation. Mais nous y sommes : quelque chose se passe, quelque chose de nouveau arrive ; soyez-y préparés.

Will Solomon