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• Curieusement présenté de cette façon ambigu, un livre « à vrai dire peu remarquable, de Peter Sloterdijk, l’un des philosophes vivants les plus connus au monde », s’interroge sur l’existence des “Princes” machiavélesques de notre temps. • Ou encore : « Les grands hommes au temps des gens ordinaires ». • Nos démocraties n’en sortent pas grandies. • Pour notre compte, Nous nous attachons, pour le bonheur de notre nostalgie, à un cas passionnant : qui, de Napoléon ou de Talleyrand, est le premier Prince des temps modernes ?
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C’est un texte intéressant, — ci-dessous, de Marcello Veneziani (traduction), — mais avec des remarques étranges qui attirent le regard et aiguisent le commentaire. L’auteur nous présente un livre dont il ne pense pas grand-bien, mais qu’il juge intéressant et original par le thème. On lui cède la plume, cela sera plus sûr, là où il enchaîne sur une “révélation” sur maquelle on reviendra plus loin :
« Cette double “révélation” se dégage d’un livre, à vrai dire peu remarquable, de Peter Sloterdijk, l’un des philosophes vivants les plus connus au monde, publié en Italie par Raffaello Cortina: ‘Le Prince et ses héritiers’. Avec un sous-titre aussi séduisant que le titre: ‘Les grands hommes au temps des gens ordinaires’. La couverture est elle aussi séduisante, avec Donald Trump dans les habits d’un prince de la Renaissance... »
On a compris que l’on parle de notre cher “Nicolas” (comme l’on dit “Jean-Jacques” entre intellectuels, pour parler de Rousseau). Nous savons bien, nous autres intellectuels en souffrance, avant même de lire notre texte que nous sommes en train d’écrire, qu’il s’agit de Machiavel.
Mais brisons là pour en venir à la première question : mais qui était “Le Prince” auquel Nicolas s’adresse ? Justement, on a vaticiné là-dessus, avec plus ou moins de fortune. La vérité nous est donc aussitôt révélée :
« Mais qui était véritablement le Prince de Nicolas Machiavel? Ce n’était pas Laurent de Médicis, qui régnait à son époque, et ce n’était pas non plus César Borgia, le duc Valentino, en lequel le secrétaire florentin avait pourtant placé ses espoirs. C’était, à la surprise générale, son père, le pape Borgia — avec ou sans accent final sur le a (papa, Pape et papà, Père)—, c’est-à-dire Alexandre VI, qui possédait le cynisme et la ruse, le charisme et la cruauté du Prince; et, bien qu’il fût le Pasteur du Bien, il savait «entrer dans le mal», comme le disait Machiavel, et connaissait le chemin de l’enfer. Comme lui, son successeur Jules II fut machiavélique. »
Cette énigme résolue, et non sans ajouter l’une ou l’autre “révélation” qui n’en est pas une sauf pour nous (notamment la proximité des conceptions horriblement pessimistes de la nature humaine de Saint-Augustin et de Machiavel), on passe sur les diverses conditions qui soutiennent la dignité du Prince dans les temps passés, — « le charisme d’une tradition [ou] l’Oint du Seigneur », — et l’on en vient à la question : qui sont les Princes modernes ? L’auteur aboutira tentativement mais sans surprise aux « autocrates Poutine et Xi Jinping, mais aussi Erdogan et Modi ».
Ce n’est pas pour nous le plus intéressant. Le passage qui doit nous arrêter est celui qui s’arrête à personnage historique qui transposa la figure et la stature du Prince dans l’ère moderne. Ce qui paraîtrait inéluctable mais ne l’est pas pour nous, c’est évidemment Napoléon Bonaparte :
« Et quel fut le prototype du Prince moderne, autrement dit celui qui transposa à l’époque moderne le chef machiavélien? Napoléon Bonaparte, fils dégénéré de la Révolution et père involontaire de la Restauration. Il fut le premier César moderne, le premier roi sans dynastie, le premier des autocrates modernes et des “putschistes”; des dirigeants, des chefs et des Führer du XXᵉ siècle s’inspirèrent de lui. »
Pour nous, il y a là une erreur fondamentale. Le véritable Prince de la période fut un homme qui vécut avec Bonaparte et pour Bonaparte, puis qui s’opposa et triompha de Napoléon : le Prince de Bénévent, que Louis XVIII aurait aimé voir se transformer en “héritier des Périgord du nom de sa famille aussi vieille et prestigieuse que les Bourbons”, et rebaptisé en “Prince de Talleyrand”. Cela eut été rendre hommage (Louis XVIII ne l’aimait pourtant pas) au plus prestigieux des Périgord.
L’un des plus récents livres sur Talleyrand est bien entendu d’un historien anglais, David Lawday, — nous avons souvent salué l’intérêt et l’admiration des historiens anglais pour Talleyrand. Son titre est révélateur pour notre propos :
« Talleyrand, le maître de Napoléon »
Lawday (2020 en traduction française) répondait et complétait, à presque un siècle de distance, un autre historien anglais, Duff Cooper (1936) :
« Talleyrand, un seul maître, la France »
Lawday offre une magnifique description des relations entre Napoléon Bonaparte et Talleyrand, dont les destins ont été intimement liés. Il en restitue une fine analyse psychologico-politique, les deux hommes éprouvant l’un pour l’autre une même dualité paradoxale presque jusqu’au bout de leur existence : un mélange de haine (sans violence du côté de Talleyrand) et de fascination (mêlée d’un véritable respect amoureux). Mais des deux, et malgré la différence d’autorité politique, c’est Talleyrand qui l’emporta. Napoléon, lui, malgré ses multiples fureurs, n’oublia jamais de penser à ses défaites (en l’absence de Talleyrand répudié de sa fonction de ministre des affaires étrangères) en soupirant “Ah, si Talleyrand avait été là”. Ce fut son leitmotiv lors de l’affreuse déroute de Russie dont il ne doutait pas que Talleyrand l’aurait amoindrie jusqu’à un retrait en bon ordre en négociant une paix avec le tsar Alexandre.
Pour en revenir à notre sujet, il nous apparaît clairement que, des deux, Talleyrand fut le Prince de Machiavel. Habile, impassible et maître de lui-même, d’une capacité analytique superbe, grand mondain utilisant ses agapes pour convaincre les rois et les empereurs dans des conversations de salon, corrompu fortuné et corrupteur sans rien céder jamais sur l’esprit, intuitif, cynique et sans pitié quand il le fallait, opportuniste et pragmatique, il fut pourtant guidé par des principes constants qui le dépassaient et qu’ils respectaient, et qui renouvelaient les soutiens transcendants des Princes du temps de Machiavel : la paix par tous les moyens et exigeant “pour le bien de l’Europe” une France rénovée et redevenue elle-même dans ses frontières souveraines après la tempête révolutionnaire et napoléonienne. Napoléon, lui, ne croyait qu’en lui-même, en son ambition, en sa gloire et en la conquête du monde. Dès 1802 (paix d’Amiens) et 1805 (Austerlitz), Talleyrand s’opposa à toutes les entreprises de Napoléon, d’une manière feutrée, indirecte, d’une logique allant jusqu’au lyrisme mais d’une fermeté impitoyable (jusqu’aux plus petites notes sans grande importance, tous les écrits qu’il adressait à l’Empereur étaient dans une langue admirable qui fascinait Napoléon).
Napoléon fut un immense et génial guerrier mais un faux-Prince. Il est vrai, comme le suggère le sous-titre du livre de Sloterdijk sur « Les grands hommes au temps des gens ordinaires », que les grands hommes d’aujourd’hui qu’il énumère n’ont pas la hauteur et la grandeur du Prince de Machiavel. Il n’empêche, les noms cités sont ceux qui s’en rapprochent le plus. Aucun n’est né d’une démocratie libérale, ce qui permet de mesurer notre décadence et notre effondrement.
« Nous restons ainsi enlacés à un fantoche, tandis que la politique agonise, que le peuple oscille entre mécontentement et désertion, et que la vie se trouve ailleurs — tout comme le pouvoir. »
Adieu Machiavel... A plus tard peut-être, et “ailleurs” dans le temps, dans l’espace et dans les espritq.
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Mais qui était véritablement le Prince de Nicolas Machiavel? Ce n’était pas Laurent de Médicis, qui régnait à son époque, et ce n’était pas non plus César Borgia, le duc Valentino, en lequel le secrétaire florentin avait pourtant placé ses espoirs. C’était, à la surprise générale, son père, le pape Borgia — avec ou sans accent final sur le a (papa, Pape et papà, Père)—, c’est-à-dire Alexandre VI, qui possédait le cynisme et la ruse, le charisme et la cruauté du Prince; et, bien qu’il fût le Pasteur du Bien, il savait «entrer dans le mal», comme le disait Machiavel, et connaissait le chemin de l’enfer. Comme lui, son successeur Jules II fut machiavélique.
Et quel fut le prototype du Prince moderne, autrement dit celui qui transposa à l’époque moderne le chef machiavélien? Napoléon Bonaparte, fils dégénéré de la Révolution et père involontaire de la Restauration. Il fut le premier César moderne, le premier roi sans dynastie, le premier des autocrates modernes et des «putschistes»; des dirigeants, des chefs et des Führer du XXᵉ siècle s’inspirèrent de lui. Cette double «révélation» se dégage d’un livre, à vrai dire peu remarquable, de Peter Sloterdijk, l’un des philosophes vivants les plus connus au monde, publié en Italie par Raffaello Cortina: Le Prince et ses héritiers. Avec un sous-titre aussi séduisant que le titre: Les grands hommes au temps des gens ordinaires. La couverture est elle aussi séduisante, avec Donald Trump dans les habits d’un prince de la Renaissance.
Un véritable prince est celui qui ne croit pas au Hasard, mais se croit lui-même un Destin; et, à la différence du souverain antique, il ne s’appuie ni sur le charisme d’une tradition ni ne se considère comme l’Oint du Seigneur: il se sent lui-même un destin, à l’image du Prince napoléonien, qui constitue la continuation du Prince machiavélien à une époque où l’Histoire prend la place de Dieu. Pour parler comme Hegel.
Sloterdijk ne recherche pas le fondement théologique du pouvoir; il critique Carl Schmitt, qui parlait de théologie politique et estimait que le droit constitutionnel moderne dérivait de la sécularisation des principes religieux. Pour Sloterdijk, en revanche, «la souveraineté n’est pas la version séculière de la toute-puissance divine, mais un prétexte destiné à garantir aux princes l’impunité juridique». Argumentation fragile sur les plans théorique et pratique: même si l’on considère comme fondé le dessein du Prince de se protéger lui-même, cela n’exclut pas la matrice théologique de sa souveraineté.
Mais Sloterdijk n’a ni la finesse ni la perspicacité de Schmitt. D’ailleurs, quelques pages plus tôt, Sloterdijk lui-même avait soutenu que «la pensée politique de l’époque moderne, après Machiavel, a affaire à une transfiguration du péché originel et à son “recouvrement juridique par l’État”. Le péché devient ainsi le fait de désobéir au souverain et à ses lois. En réalité, le même dispositif est à l’œuvre dans ce que l’on appelle le despotisme asiatique, comme en Chine ou en Perse, qui n’ont pourtant rien à voir avec le christianisme ni avec le péché originel.
Au demeurant, le lien surprenant entre saint Augustin et le Prince avait déjà été perçu avec acuité, il y a plus d’un demi-siècle, par Giuseppe Prezzolini dans Christ et/ou Machiavel (éd. Rusconi). Il y soulignait que le Père de l’Église et l’auteur du Prince étaient unis par leur pessimisme à l’égard de la nature humaine: le premier le faisait remonter au péché originel, le second à la méchanceté naturelle de l’homme — comme l’affirmerait plus tard Thomas Hobbes. Il fallait donc l’Auctoritas d’un Prince et la Potestas d’un État, avec ses lois et sa force, pour corriger le mal auquel les sujets sont naturellement enclins.
Les pages de Sloterdijk ne font pas apparaître le lien entre le Prince et ses héritiers contemporains — les autocrates Poutine et Xi Jinping, mais aussi Erdogan et Modi, dont l’auteur révèle qu’il est issu des rangs de l’extrême droite indienne —, pas plus qu’avec Trump ou même Berlusconi.
Ce qui ressort, en revanche, c’est la fragilité de la démocratie, aussi bien intrinsèque que dans son rapport aux régimes autocratiques. La démocratie paraît fatiguée, obsolète, subordonnée aux pouvoirs économiques, technocratiques et militaires, désertée par le peuple souverain, dépourvue de valeurs et de principes communs, inefficace et incapable de prendre des décisions rapides et efficaces. Et trompeuse: Sartre considérait les élections démocratiques comme «un piège à jobards». Plutôt que de chercher le fil de continuité entre le Prince d’hier et les autocrates d’aujourd’hui, il faudrait alors demander une comparaison plus étroite entre les démocraties déclinantes et malades dans lesquelles nous vivons, et les autocraties inacceptables mais vigoureuses qui dominent la société globale et représentent une réponse au désordre mondial. Dans les démocraties comme dans les autocraties, la propagande et la manipulation règnent, tandis qu’il manque un tissu commun de valeurs, d’idées et d’idem sentire.
La démocratie est malade, incapable de se relever par ses propres forces, et elle recourt parfois au remède extrême des raccourcis impraticables, comme le populisme. Le suffrage universel est une offense à l’intelligence, à la qualité et au mérite; il est en outre détourné et trahi en cours de route. La somme arithmétique de volontés individuelles ne produit pas un résultat cohérent et efficace, mais se trouve à la merci de celui qui, dans les faits, l’interprétera ensuite. Autrement dit, le pouvoir utilise l’approbation populaire, mais reste infidèle à son mandat, au demeurant vague et contradictoire. C’est vrai, mais par quoi peut-on remplacer la démocratie? Et revient alors, inévitablement, la citation de Winston Churchill selon laquelle la démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres. Nous restons ainsi enlacés à un fantoche, tandis que la politique agonise, que le peuple oscille entre mécontentement et désertion, et que la vie se trouve ailleurs — tout comme le pouvoir.