De l'antiaméricanisme

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De l'antiaméricanisme

13 septembre 2002 — Nous signalons particulièrement un texte publié dans The Spectator du 7 septembre, dont l'auteur est Neil Clark, un universitaire britannique. Nous nous attachons aujourd'hui à ce texte dans ce qu'il a de significatif du grand débat de notre temps historique, temps post-9/11, qui est dominé, hors des cercles officiels où l'on poursuit les conversations sur les arrangements passés, par les grandes questions autour de l'Amérique, — qu'est-ce que l'Amérique, que signifie sa politique, quels sont ses buts et ainsi de suite. Pour nous Européens, ces interrogations se concentrent souvent dans la question de l'“antiaméricanisme”. C'est un débat universel désormais, et nous aurons bien des occasions d'y revenir pour apporter notre contribution. Revenons-en donc au texte de Neil Clark.

D'abord, il y a un côté ironique en ce sens qu'il s'agit d'une attaque violente d'un intellectuel britannique de gauche contre la gauche britannique, parce que celle-ci se montrerait trop antiaméricaine, trop systématiquement antiaméricaine, trop grossièrement antiaméricaine, à un point où on pourrait l'accuser de racisme dans la mesure où elle met en accusation tout Américain. (Clark a raison de noter que les Ougandais ou les Pakistanais ne sont certes pas l'objet de tant d'attaques violentes et souvent injustes que les Américains, et la même chose pour les Monégasques ou les Ukrainiens ; mais Clark devrait avoir à l'esprit qu'en ce qui concerne les insultes aveugles et les invectives gratuites, cette pratique détestable recouvre souvent un malaise réel ; cela pour rappeler que nous sentons moins le poids de l'Ouganda, du Pakistan, de Monaco et de l'Ukraine peser sur notre vie quotidienne, et que ces quatre estimés pays ont moins de chance de peser sur notre avenir que les États-Unis et leurs habitants états-uniens.)

Cet aspect anglo-anglais fait sortir Clark de ses gongs. Il s'agit alors plus d'une querelle à l'intérieur de la gauche britannique que vis-à-vis des USA, un peu comme, en France, on se querelle sur l'antiaméricanisme pour pouvoir mieux affirmer son courant dans les milieux intellectuels français. Clark attaque plus en compatriotes déçu et scandalisé qu'en proaméricain défendant les Américains, et cela pour la meilleure raison du monde : Clark n'est en aucune façon un proaméricain.

« All in all, unthinking attacks by the Left on Americans are not only nasty but they don’t add up. Does that mean, then, that we all have to love Uncle Sam? Not a bit of it. I have written thousands of words condemning US foreign policy, most of which were considered too strong to be published in mainstream publications. I have organised petitions for the indictment of Bill Clinton and Madeleine Albright as war criminals for their role in the illegal bombing of Yugoslavia, and have taken part in vigils and demonstrations outside US embassies at home and abroad. I have resolutely opposed President Bush’s never-ending ‘war against terrorism’ since day one, and am appalled at the prospect of forthcoming US military strikes against Iraq.

» Yet I have never personalised the strong feelings I have regarding US foreign policy into attacks on individual Americans or Americans in general. Refraining from doing so does not constitute a cop out or appeasement of the enemy. Slobodan Milosevic, a man who has more cause than most to feel bitter about Uncle Sam, shows that he understands this nuance perfectly when, after a long, arduous day at his US-financed show trial, he unwinds each evening with his collection of Hemingway’s works and his Frank Sinatra CDs. Similarly, no more scathing critiques of American society have been written than Brave New World and After Many a Summer, yet their author, Aldous Huxley, liked America and Americans so much that he spent the last 30 years of his life living in California. By the same token, there have been few more devastating critics of US foreign policy than Noam Chomsky, Gore Vidal and Ramsey Clark, American citizens all. »

Sur la forme et dans le détail, certains des arguments de Clark sont discutables (notamment lorsqu'il met en équivalence le “vide culturel” en Europe, pour réfuter en partie l'argument des antiaméricains du “vide culturel” américain : c'est justement parce que nous sommes “américanisés” qu'il existe chez nous aussi ce “vide culturel”). Sur le fond et dans sa grande signification, son argumentation est honorable et évidente : une opposition à la politique étrangère des États-Unis n'implique pas une seule seconde qu'on puisse accepter que les Américains soient collectivement condamnés, comme ils le sont, dit Clark, par une attitude antiaméricaine.

Nous ne cessons, pour notre part, de répéter que nous jugeons effectivement que les seuls véritables antiaméricains (mais nous reviendrons sur ce terme un peu plus loin) sont les activistes US de gauche et de droite, les artistes et les écrivains américains, et quelques dissidents américains, et aussi quelques cinéastes américains qui émargent pourtant à Hollywood. Dans ce sens, qui est le plus fort parce qu'il se nourrit de l'exacte mesure des pressions du système, il n'y a pas plus antiaméricains que ceux que cite Neil Clark, les Chomsky, Vidal et Clark ; et Neil Clark (pas de lien de parenté, nous semble-t-il !) aurait pu citer Edgar Allan Poe, le Walt Whitman de Democratic Vista, Dreiser, Pound, H.L. Mencken, Sinclair Lewis, Eugene O'Neill, Orson Welles, Henry Miller, Tim Robbins, Sean Penn et ainsi de suite (et, vraiment, l'expression n'est pas une formule gratuite tant la liste est innombrable). Pour avoir une idée quantitative de ce que cette réalité peut donner, on peut citer l'exemple du livre Anti-Americanismn — Critiques At Home and Abroad, 1965-1990, du sociologue américain Paul Hollander. Hollander s'intéresse à la “critique anti-USAt Home” de la page 3 à la page 333, et à la “critique anti-US Abroad”, de la page 333 à la page 442.

Nous sommes par conséquent d'accord avec Neil Clark dont l'argumentation est, à bien des égards, complètement acceptable : il est absurde et déplacé d'attaquer “les Américains”. Le problème serait plutôt du type “qui t'a fait roi” et la suite. Il pourrait s'énoncer sous la forme de plusieurs questions dont voici quelques-unes :

• Qui soutient, parfois d'une façon extrêmement puissante, le système qui produit la politique étrangère que dénonce Neil Clark sinon les citoyens américains eux-mêmes, comme ils le montrent par exemple depuis le 11 septembre dernier ?

• Qui a appris au monde à penser en ces termes extrêmes de noir et blanc, du type « vous êtes avec nous ou vous êtes contre nous », qui conduisent à assimiler une population et son gouvernement, sinon le système américain lui-même ?

• Que vaut ce système qui parvient à imposer effectivement une forme de pensée binaire aussi dévastatrice ?

• Que vaut ce système dont la politique étrangère (et le reste, certes) est si condamnable, et pas les citoyens qu'il représente, sinon un système usurpateur, c'est-à-dire le contraire d'un système démocratique en réalité ?

• Sous le prétexte juste et honorable de ne pas attaquer une population et des individus, doit-on atténuer jusqu'à la diluer complètement la critique du caractère destructeur et extraordinairement dangereux d'un système qui nous affecte tous ?

Tout cela nécessite effectivement un réaménagement des termes. Le foisonnement des antiaméricains aux USA est un fait. L'aspect dévastateur de la politique étrangère, mais aussi de l'influence culturelle, de la forme de vie déstructurante de cette politique et de cette influence, tout cela développé par la machinerie de la puissance du système américain, — voilà un autre fait. Comment concilier sémantiquement les deux faits et satisfaire Neil Clark ?

Nous pensons qu'il faut garder le terme d'“antiaméricanisme”, qui est justifié, mais condamner le terme d'“antiaméricain”, qui est ambigu et trompeur. La dénonciation est celle d'une machinerie, d'un système, et du gouvernement qu'ils produisent (ce qui est tout de même beaucoup plus, infiniment plus que la seule politique étrangère dénoncée par Clark) ; les Américains en sont parfois (souvent) les complices inconscients et trompés, et bien des Américains en sont parfois, et même souvent, les dénonciateurs et les adversaires les plus acharnés. Au terme justifié d'“antiaméricanisme” devrait correspondre celui d'“antiaméricaniste” pour définir cette attitude politique. Les critiques justifiés de l'action de l'Amérique (du système) devraient être désignés comme des antiaméricanistes, pas des antiaméricains ; cela impliquerait d'être les critiques ou/et les adversaires du système de l'américanisme (encore plus que “système américain”), pas des Américains. Une telle clarification sémantique aurait l'immense avantage d'éveiller les consciences aux réalités politiques qu'elle recouvre et d'écarter les quiproquos trompeurs, les assimilations abusives et, d'une façon plus large, les généralisations qui deviennent facilement terroristes, pour interdire toute pensée critique.

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