De la “cause première”

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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De la “cause première”

03 septembre 2021 – La durabilité des effets de communication (la seule chose comptant vraiment aujourd’hui) de la déroute afghane des USA, du bloc-BAO, de l’Occident, est en soi un événement remarquable. Je veux dire par là que, pour ce cas, la rapidité du phénomène de “la distraction de l’attention”, – ce qui signifie passer d’un sujet au suivant à cause de la puissance évolutive de la communication pour passer d’un sujet au suivant, – a été complètement mise en déroute par la résilience des réactions. On peut ainsi apprécier qu’on se trouve devant un cas important, un événement durable à bien des égards (notamment les plus importants, passant inaperçus, – normal) ; c’est en soi un événement d’importance pour le Système qui fonde sa tyrannie sur la surpuissance, dans ce cas l’hyper-rapidité de la communication.

Il n’est certainement pas inutile, puisqu’il y a une durée qui permet une analyse, de rechercher les composants, c’est-à-dire les outils de cette durée. Plus avant se pose donc cette question : quels sont les aspects de la crise d’effondrement de l’Afghanistan-BAO qui font que la communication s’y attache sur la durée, sous la forme de commentaires, de débats, d’appréciations sur les causes & les conséquences, etc. ?

(Je mets à part la parole publique, officielle et bombastique des dirigeants politiques qui, eux, ont complètement dépassé le stade et sont déjà sur d’autres sujets où ils brûlent de manifester l’indigence de leur dialectique et l’impuissance de leurs actes, — une façon d’exister malgré tout, pour eux.)

Je m’attache au cas transatlantique habituel, qui m’est le plus proche, pour juger de ces effets, — essentiellement en France et aux USA. Mêlant les deux sans m’intéresser aux tropismes nationaux qui sont bien, connus, il y a essentiellement trois axes de commentaires (favorables et défavorables) de la part des voix et plumes évoluant à l’intérieur du cadre des narrative généralement envisagées :

• l’émigration qui va résulter de l’effondrement de l’Afghanistan-BAO (on pourrait dire “Afghanistan-Davos”, si l’on suivait l’analyse brillantissime d’Alastair Crooke) ;
• le terrorisme qui pourrait/devrait mûrir et se développer dans cet Afghanistan “hors-Davos” laissé à son triste sort de re-médiévalisation ;
• et surtout, pour ce qui vient dans ce pauvre pays privé de notre bienfaisance universaliste, la quasi-certitude des monstruosités effectivement médiévales auxquelles va s’adonner le régime taliban-2.0, reprenant le cours des monstruosités effectivement médiévales des talibans-1.0 dont nous avions vertueusement interrompu la pratique le 7 octobre 2001 (jour du contact de la première bombe de l’U.S. Air Force larguée sur le sol afghan).

On fait abstraction de toutes les supputations annexes, complots divers, etc., développées avec un art consommé par la foultitude de sources dites “indépendantes” (redémarrage d’une campagne de frappes US du haut des cieux, entretien gracieux d’une résistance anti-talibans, connivence entre les USA et les talibans pour la poursuite de la stratégie du chaos par les seconds en sous-traitance des premiers, etc.). Ce qui m’importe dans ces réactions de commentaires ainsi détaillés et où l’on trouve des débats contradictoires, – il ne s’agit donc pas d’une l’expression de la bienpensance, mais plutôt de débats contradictoires à l’intérieur de cette bienpensance, – c’est ce qui en est fortement absent et quasi-totalement absent.

• Le “fortement absent”, c’est l’extrême brutalité, la barbarie déconstructrice de l’intervention pendant 20 ans des forces USA/bloc-BAO, avec une volonté de détruire pour nous promettre l’avènement d’une société nouvelle (“Afghanistan-Davos”, comme décrit par Crooke).

• Le “quasi-totalement absent”, à part une allusion factuelle ou l’autre, sans le moindre développement sur l’aspect ontologique de la chose, c’est-à-dire de la “cause première” constitutive de la nature de cette crise. En général, les commentateurs se bloquent sur la phase “taliban-1.0” comme “cause première”.

Parfois une voix mentionne “la malheur de ce peuple afghan au bout de 43 ans de guerre civile”, sans insister une seconde alors que c’est donner là la clef de la “cause première” pour la séquence complète de la crise afghane. 43 ans, cela nous ramène en 1978, – ce à quoi je préférerais, moi, 42 ans et 1979 exactement (juillet 1979), à partir d’un fait extraordinairement précis, accessible à tous. Il n’y a rien là de nouveau ni de sensationnel, puisque tout le monde est censé être au courant, ne serait-ce que parce que l’on est lecteur assidu du ‘Nouvel Observateur’ (reconverti en ‘Nouvel Obs’). Ce site ne s’est pas privé de le rappeler et de la rappeler encore (voir le dernier en date du 12 juillet 2021) car je me doute bien que la pratique de l’information essentielle aujourd’hui, c’est pour une part importante l’“art de la répétition”.

Donc, la “cause première”, c’est la proposition de Brzezinski approuvée en juillet 1979 par le président Carter de financer et armer sans compter et par le biais essentiellement de la CIA augmentée des amis égyptiens et saoudiens une opposition religieuse baptisée “résistance”, celle qui allait accoucher du djihadisme, contre le gouvernement en place à Kaboul. Le but de Brzezinski, fort bien calculé d’ailleurs, était absolument, très précisément d’obliger les Soviétiques à intervenir de crainte d’une victoire des islamistes (on les appelait “moudjahidines” alors, ou “combattants de la liberté”) conduisant inéluctablement à une contagion des républiques musulmanes de l’URSS, ce spectre qui faisait trembler de trouille les gérontes du Politburo. (Précision : seul le KGB d’Andropov [Poutine y était déjà] était opposé à l’invasion.) « Ce sera leur Vietnam », avait garanti Brzezinski à son président, pour le convaincre d’approuver la proposition ; fasciné par son stratège-intellectuel, Carter avait cédé : « OK Zbig, on y va ».

A partir de là, tout s’enchaîne jusqu’à aujourd’hui, dans une mécanique infernale de tueries, de destructions, de haines et de déstructurations, de manipulations, de corruptions et de trahisons sans nombre (les zombies américanistes y sont passés maîtres), – tout s’enchaîne avec la précision d’une montre suisse et d’un carreau de l’arbalète de Guillaume Tell attiré par une pomme. Ce long récit plein à craquer de narrative est d’une complexité inouïe mais au départ l’acte est d’une simplicité à peine machiavélique.

Animé et conduit par sa haine viscérale du Russe, Brzezinski n’a fait que s’inscrire dans la machinerie productrice de la politiqueSystème pour lui donner une orientation spécifique. Il s’en expliqua dans cette interview du 15 janvier 1998 au ‘Nouvel Observateur’, avec l’agacement considérable et le mépris écrasant du stratège intellectuel, “maître de lui comme de l’univers”...

Le Nouvel Observateur” — « Vous ne regrettez pas non plus d’avoir favorisé l'intégrisme islamiste, d’avoir donné des armes, des conseils à de futurs terroristes ?

Zbigniew Brzezinski — « Qu'est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde? Les talibans ou la chute de l’empire soviétique? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ? »

Le Nouvel Observateur” — « “Quelques excités” ? Mais on le dit et on le répète : le fondamentalisme islamique représente aujourd'hui une menace mondiale. »

Zbigniew Brzezinski — « Sottises ! Il faudrait, dit-on, que l’Occident ait une politique globale à l'égard de l’islamisme. C’est stupide : il n’y a pas d’islamisme global. Regardons l’islam de manière rationnelle et non démagogique ou émotionnelle. C’est la première religion du monde avec 1,5 milliard de fidèles. Mais qu’y a-t-il de commun entre l’Arabie Saoudite fondamentaliste, le Maroc modéré, le Pakistan militariste, l’Égypte pro-occidentale ou l’Asie centrale sécularisée ? Rien de plus que ce qui unit les pays de la chrétienté... »

Nos bavardages sans fin, nos geignements d’affectivisme accablé, nos fermes affirmations sur l’universalité de l’universalisme américaniste-occidentaliste qui, tous, retombent à un moment ou l’autre sur l’ombre glacée des talibans de toutes les versions et de tous les obscurantismes du monde pour s’expliquer de l’essence même de cette tragédie sans fin, pourraient-ils pour une fois dans leurs longues mélopées éplorées s’arrêter à ce simple fait ? “A l’origine”, pour la “cause première” de la séquence de ces 42 dernières années, se trouvent les États-Unis et rien ni personne d’autre.

Mais non, certes ! On recule devant ce simple constat, car l’on est repris par la sacralité de notre vassalité, l’illusion du croyant de l’‘American Dream’ qui définit la modernité jusque dans sa forme la plus tardive. Cette référence nous interdit de disposer publiquement du savoir que nous savons par ailleurs et par inadvertance... Dieu est mort, mais point du tout notre culte, notre évangile, notre foi dévolus à cette énorme idole en papier mâché et en carton bouillie.

Certes, la “cause première” tombera, sous le regard perçant du commandant Biden conduisant d’une main ferme le ‘Titanic’ déguisé en iceberg garanti insubmersible... Et certes, nous tomberons avec elle.

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