Critique de la raison poutinienne

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Critique de la raison poutinienne

• Exposé particulièrement tranchant et extrême d’une critique de la stratégie russe (poutinienne) dans l’‘Opération Militaire Spéciale’ en Ukraine, jugée comme “trop peu, trop tard”. • Contributions : dde.org et Paul Craig Roberts.

On ne déniera pas à Paul Craig Roberts la vertu de la constance. Depuis très longtemps, il dénonce l’activisme de la politiqueSystème qu’a adoptée le pouvoir américaniste et, en vis-à-vis, il critique l’attitude jugée par lui trop complaisante et velléitaire de la Russie. Aujourd’hui, à l’heure de l’‘Ukrisis’, il est plus offensif que jamais, argumentant d’une façon qui n’est pas déraisonnable pour une action décisive de la part de la Russie, – non pour l’avantage de la Russie mais pour celui de la paix, ou plutôt pour éviter une guerre nucléaire qui lui paraît inévitable si l’on poursuit la ligne actuelle. Il en appelle à cet égard à la mémoire de Stephen F. Cohen, brillant spécialiste US de la Russie, malheureusement décédé il y a deux ans d’un cancer des poumons.

« Un lecteur négligent ou hostile pourrait conclure de mon article que je suis un partisan du succès militaire russe. Au contraire, je suis un partisan de la minimisation du risque de guerre nucléaire. Stephen Cohen et moi sommes les deux personnes qui, dès le début, ont vu comment l’ingérence de Washington en Ukraine avec le renversement du gouvernement traçait une voie qui pouvait aboutir à l’Armageddon nucléaire. Cohen a été honni par sa propre gauche libérale, et j’ai été déclaré « dupe/agent de Poutine. »

L’article de Paul Craig Roberts ayant été mis en ligne le 7 septembre, il nous paraît évident que les événements survenus depuis (la “contre-offensive” ukrainienne de Kharkov) doivent avoir renforcé sa conviction, et dans un sens rendu son argument plus impératif et plus exigeant. Notamment puis principalement, ces événements ont montré que l’intervention de l’OTAN (des USA) en Ukraine est désormais quasiment directe, et perceptible au niveau des effectifs des combattants.

D’autre part et peut-être inversement, la réunion triomphale des 15-16 septembre de Samarcande, de l’Organisation de Coopération de Shanghai, a montré la puissance de la position de la Russie, au milieu d’un aéropage de nations qui rassemblent plus de la moitié de la population mondiale et produisent 25% du PNB mondial. Certains, d’une tendance différente de celle de Paul Craig Roberts, ont noté que Poutine, – en fait les deux dirigeants principaux, Poutine et Xi, – tendent à considérer, voire considèrent implicitement les USA et l’OTAN comme des entités terroristes. (Dans sa conférence de presse, Poutine a “révélé”, – lui-même disant qu’il n’avait rien lu là-dessus dans la presse, – qu’avait eu lieu une tentative d’attaque terroriste à proximité d’une centrale nucléaire sur territoire russe.) Cette sorte de perception, de classement si l’on veut, supposerait, de la part de la Russie, l’évolution vers un tout autre traitement que celui qui est appliqué aujourd’hui aux opérations en Ukraine.

Dans sa conférence de presse, où il est apparu particulièrement à l’aise et en très bonne forme, – bien loin du malade ou du dictateur traqué qu’on nous décrit ici et là, – Poutine a entendu des questions sur la mise en cause de l’OMS telle qu’elle se développe depuis le début et des résultats obtenus. Il ne les a pas éludées, y a répondu prudemment mais en admettant qu’effectivement les choses avaient changé, ou disons étaient en train de changer ; et en laissant entendre, sans cacher indirectement l’importance et la dangerosité d’une telle démarche, que l’actuelle stratégie russe pourrait elle-même changer :

« ... Nous restreignons notre réponse, pour le temps courant [...]  Si la situation continue à se développer dans ce sens, la réponse sera plus sérieuse. »

...Ainsi, Poutine a clairement affirmé que l’attaque contre les systèmes électriques généraux de l’Ukraine (dans la nuit suivant l’achèvement de la “contre-offensive” de Kharkov) était un avertissement dans ce sens.

Une autre source US, moins alarmiste que Paul Craig Roberts, Larry C. Johnson, estime que les discours et les interventions des deux dirigeants russe et chinois indiquent qu’ils sont effectivement tous deux sur la voie de considérer les USA (et l’OTAN) comme des entités terroristes, et par conséquent implicitement prêts à agir plus fermement qu’ils ne font... Johnson :

« Les discours de Vladimir Poutine (Russie) et de Xi Jinping (Chine) sont particulièrement remarquables. Les deux pays ont averti les États-Unis que les États-Unis et l'OTAN seront traités comme des sponsors du terrorisme parce qu'ils fournissent des armes à l'Ukraine qui sont utilisées pour attaquer des cibles civiles. Vous pouvez m'accuser d'exagérer car ni Poutine ni Xi ne mentionnent nommément les États-Unis ou l'OTAN. Mais les actions des alliés de l'OTAN en Ukraine sont considérées par la Russie et la Chine comme des actes de terrorisme. [...]

» La Chine et la Russie réalisent et affirment maintenant que les États-Unis ne sont plus un partenaire fiable et digne de confiance. Elles considèrent les États-Unis comme un enfant irascible qui, par le passé, a contraint les autres à faire des caprices et à lancer des opérations militaires étrangères mal conçues et insensées.

» Plus important encore même si non-dit explicitement, les dirigeants des pays de l’OCS se rendent compte que Washington est sans chef. Biden est un bouffon dément. Poutine l’a démontré a contrario lors de sa conférence de presse. Il n’avait pas de podium sur lequel s'appuyer. Il n'avait pas sa feuille de route lui indiquant à quels journalistes s’adresser. Et il a parlé intelligemment de manière improvisée... »

Reste que l’argument de Paul Craig Roberts mérité évidemment d’être entendu. Il représente une opinion non négligeable, et conduit par ailleurs au constat que Poutine est bien un modéré et que son “élimination” tant souhaitée par le bloc-BAO amènerait nécessairement un pouvoir fort qui nous donnerait la guerre que nous ne cessons de décrire en narrative. Voici le texte de Paul Craig Roberts repris en français par ‘Les 7 du Québec’.

dde.org

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Ukrisis’, une erreur stratégique ?

La troisième guerre mondiale sera la conséquence la plus probable.

Je déteste entendre « Je vous l’avais bien dit » et voilà que j’utilise ces mots.

Comme les lecteurs le savent, je crains depuis de nombreuses années que la tolérance de la Russie à l’égard d’insultes et de provocations sans fin ne continue à encourager des provocations plus nombreuses et plus graves jusqu’à ce que des lignes rouges soient franchies, entraînant un conflit direct entre les deux grandes puissances nucléaires. Pendant toutes ces années, le Kremlin, incapable de comprendre ou d’accepter que son rôle d’ennemi n° 1 de Washington était gravé dans le marbre, s’est appuyé sur une stratégie de réponses nulles ou minimales afin d’atténuer l’image d’une Russie dangereuse et agressive déterminée à restaurer l’empire soviétique.

Cette stratégie diplomatique, comme celle de la Russie en Ukraine, a complètement échoué.

La stratégie désastreuse du Kremlin en Ukraine a commencé lorsque le Kremlin a accordé plus d’attention aux Jeux olympiques de Sotchi qu’au renversement du gouvernement ukrainien par Washington.

Les erreurs du Kremlin se sont accélérées lorsque le Kremlin a refusé la demande du Donbass d’être réuni à la Russie comme l’ancienne province russe de Crimée. Cela a laissé les Russes du Donbass, qui faisaient autrefois partie de la Russie, subir la persécution des milices nazies ukrainiennes, le bombardement de zones civiles et l’occupation partielle par les forces ukrainiennes de 2014 à février 2022, lorsque l’armée russe a commencé à débarrasser le Donbass des forces ukrainiennes afin d’empêcher une invasion ukrainienne préparée des républiques du Donbass. Après avoir attendu 8 ans pour agir, le Kremlin fait maintenant face à une grande armée entraînée et équipée par l’Occident ainsi qu’à des régiments nazis fanatiques.

On aurait pu penser qu’à ce moment-là, le Kremlin aurait appris de ses extraordinaires erreurs et réalisé qu’il devait enfin démontrer qu’il avait été provoqué. Sans aucun doute, ce qui était demandé était une attaque russe qui aurait fermé l’Ukraine, détruisant le gouvernement, toute l’infrastructure civile et mettant fin au conflit immédiatement. Au lieu de cela, le Kremlin a aggravé ses erreurs. Il a annoncé une intervention limitée, dont l’objectif était de chasser les forces ukrainiennes du Donbass. Il n’a pas touché au gouvernement et à l’infrastructure civile de son ennemi, permettant ainsi à ce dernier de résister à l’intervention dans des conditions très favorables.

Pour être clair, il ne fait aucun doute que les Russes peuvent débarrasser le Donbass des forces ukrainiennes et qu’ils ont pratiquement achevé cette tâche. L’erreur du Kremlin a été de ne pas se rendre compte que l’Occident ne permettrait pas que l’intervention soit limitée.

Le Kremlin a mis en garde l’Occident contre toute ingérence dans l’opération, déclarant que si les États-Unis et l’OTAN s’impliquaient, la Russie considérerait ces pays comme des « combattants ». Mais l’Occident s’est impliqué, d’abord lentement et prudemment pour tâter le terrain, puis de plus en plus agressivement, car ce que l’Occident prévoyait à l’origine comme un conflit d’une semaine tout au plus est maintenant dans son septième mois, le Kremlin parlant à nouveau de négociations avec Zelenski et l’avance russe étant apparemment en attente. Loin de traiter les pays de l’OTAN comme des combattants, le Kremlin continue d’approvisionner l’Europe en énergie dans la mesure où l’Europe permet à la Russie de le faire. De hauts responsables russes ont parlé comme si prouver que la Russie est un fournisseur d’énergie fiable était plus important que la vie de ses soldats qui se battent contre des forces ukrainiennes entraînées et équipées par des pays européens dont les industries d’armement fonctionnent grâce à l’énergie russe.

J’ai correctement prédit que les demi-mesures russes entraîneraient l’élargissement de la guerre.

La justesse de mon analyse vient d’être confirmée par un rapport de The Hill, une publication de Washington lue par les initiés. Le rapport s’intitule « Why the US is becoming more brazen with its Ukraine support » et peut être lu ici.

Voici la première phrase du rapport et quelques extraits :

« L’administration Biden arme l’Ukraine avec des armes qui peuvent faire de sérieux dégâts aux forces russes, et, contrairement au début de la guerre, les responsables américains ne semblent pas inquiets de la réaction de Moscou

» ‘Au fil du temps, l’administration a reconnu qu’elle pouvait fournir aux Ukrainiens des armes plus puissantes, plus performantes, plus dangereuses et plus lourdes, et les Russes n’ont pas réagi’, a déclaré l’ancien ambassadeur américain en Ukraine, William Taylor, à The Hill.

» ’Les Russes ont en quelque sorte bluffé et fanfaronné, mais ils n’ont pas été provoqués. Et il y avait des préoccupations [à ce sujet] dans l’administration au début – il y en a encore dans une certaine mesure – mais la crainte de provoquer les Russes a diminué’, a ajouté Taylor, qui est maintenant à l’Institut américain de la paix.

» Depuis juin, les États-Unis ont régulièrement augmenté le nombre de systèmes de roquettes d’artillerie à haute mobilité dans le pays, que les membres des services américains ont formé les troupes ukrainiennes à utiliser par lots.

 » À plus long terme, de nombreux rapports indiquent que les États-Unis prévoient d’envoyer prochainement des munitions d’artillerie à guidage de précision Excalibur – des armes qui peuvent parcourir jusqu’à 70 kilomètres et qui aideraient les Ukrainiens à cibler les positions et les postes de commandement russes enfouis.

» Une partie du changement de message peut être attribuée au fait que Kiev a défié les attentes internationales et n’est pas tombé rapidement lorsque la Russie a attaqué pour la première fois, selon Nathan Sales, un ancien fonctionnaire du département d’État qui a récemment occupé le poste de sous-secrétaire par intérim pour la sécurité civile, la démocratie et les droits de l’homme. »

Comme je l’avais annoncé, l’opération limitée du Kremlin a été perçue en Occident comme une demi-mesure qui a donné à l’Occident l’occasion d’élargir la guerre. Maintenant, à l’approche de l’hiver, le conflit s’élargit avec des livraisons d’armes puissantes à longue portée capables d’attaquer le Donbass, la Crimée et d’autres parties de la Russie depuis l’Ukraine occidentale qui a été épargnée par l’invasion russe.

Comme je l’ai également dit, en prolongeant la guerre avec ses tactiques de ralentissement afin de minimiser les pertes civiles, une noble intention, la Russie a donné à l’Occident la possibilité de caractériser l’intervention russe comme étant à bout de souffle en raison de l’épuisement des munitions et du nombre élevé de victimes russes. L’image de l’échec russe a eu l’effet escompté de rendre l’Occident plus confiant quant à son rôle de combattant. Voici des extraits du rapport de The Hill qui le confirment :

« Une autre partie de l’équation : Des renseignements récents qui indiquent que la Russie ressent la piqûre des sanctions imposées par l’Occident et une force de service militaire qui diminue en puissance à mesure que la guerre s’éternise.

» Le mois dernier, Reuters a rapporté que les principales compagnies aériennes russes, telles qu’Aeroflot, ont immobilisé leurs avions afin de les dépouiller de leurs pièces détachées, en prélevant des éléments de certains de leurs appareils pour maintenir les autres en état de navigabilité.

 » Et face aux pertes sur le champ de bataille, Poutine a cherché le mois dernier à augmenter les effectifs de combat de la Russie de plus de 130 000 soldats en éliminant la limite d’âge supérieure pour les nouvelles recrues et en encourageant les prisonniers à s’engager.

» Les responsables américains pensent que cet effort a ’peu de chances de réussir’.

» Pris dans leur ensemble, les renseignements dressent le portrait d’un pays [la Russie] qui peine à maintenir ses propres institutions, et encore moins à riposter aux nations occidentales pour avoir aidé l’Ukraine.

» ‘Je pense que l’instinct des gens dans les départements et les agences, en particulier l’État, la Défense et la communauté du renseignement, est d’aller plus loin et d’être plus agressif’, a déclaré un ancien haut fonctionnaire du gouvernement.

» ’Nous avons beaucoup plus d’espace de notre côté, je pense, pour prendre des mesures qui aideront l’Ukraine sans avoir une peur injustifiée de la façon dont Poutine va répondre’, ont-ils ajouté. »

On peut raisonner que le Kremlin a fait toutes ces erreurs parce qu’il ne voulait pas effrayer une plus grande partie de l’Europe dans l’OTAN en démontrant ses prouesses militaires dans une conquête éclair de l’Ukraine. Mais ce sont les demi-mesures de la Russie qui ont donné à la Finlande et à la Suède la confiance nécessaire pour rejoindre l’OTAN, car elles ne voient aucune menace pour elles-mêmes du fait d’être membres de l’OTAN. Un coup dévastateur de la Russie en Ukraine aurait amené toute l’Europe à repenser l’adhésion à l’OTAN, car aucun pays européen ne voudrait être confronté à la perspective d’une guerre avec la Russie. Au lieu de cela, ce que le Kremlin a produit, c’est une Premier ministre britannique prête à engager la Russie dans une guerre nucléaire, et une OTAN qui a l’intention de poursuivre le conflit ukrainien.

Un lecteur négligent ou hostile pourrait conclure de mon article que je suis un partisan du succès militaire russe. Au contraire, je suis un partisan de la minimisation du risque de guerre nucléaire. Steven Cohen et moi sommes les deux personnes qui, dès le début, ont vu comment l’ingérence de Washington en Ukraine avec le renversement du gouvernement traçait une voie qui pouvait aboutir à l’Armageddon nucléaire. Cohen a été honni par sa propre gauche libérale, et j’ai été déclaré “dupe” ou “agent de Poutine”.

Les insultes que nous avons subies ont prouvé notre point de vue. Le monde occidental est aveugle aux conséquences potentielles de ses provocations envers la Russie, et le Kremlin est aveugle aux conséquences potentielles de sa tolérance des provocations. Comme nous pouvons le constater, aucune des deux parties n’a encore pris conscience de cette réalité. Le rapport du Hill démontre la justesse de mon analyse de la situation et de ma prédiction que le résultat serait un élargissement de la guerre et une plus grande probabilité d’erreurs de calcul pouvant aboutir à une guerre nucléaire.

 Paul Craig Roberts

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