Chronique de Madison, Wisconsin…

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D’une façon générale, les médias-Système de notre presse-Pravda montrent une discrétion exemplaire sur les événements de Madison, dans le Wisconsin. Sans doute est-ce pour ne pas trop accabler notre allant-Système et notre productivité-Système, non plus que nos vacances de neige. Quoi qu’il en soit, Madison poursuit sa vie courante, qui est désormais celle d’une sorte de contestation permanente. Il y avait tout de même un rassemblement de 50.000 personnes devant le Capitole de la capitale du Wisconsin, samedi, par un temps glacial ; et 15.000 encore, hier.

Pour agrémenter cette chronique, nous signalons essentiellement deux événements de ce week-end, l’un effectif, l’autre prospectif…

• Samedi, le cinéaste contestataire Michael Moore était la vedette du rassemblement du jour à Madison. Il est venu encourager les habitants du Wisconsin, en les assurant du soutien et de l’intérêt ardent du reste de l’Amérique, et en affirmant que leur combat n’était que le début d’un combat à l’échelle nationale. Le discours de Moore se trouve notamment sur Huffington.post, ce 6 mars 2011, sous le titre «America is not broke». Le même Huffington.post, du 5 mars 2011, rapporte les circonstances de cette intervention.

«Liberal filmmaker Michael Moore urged Wisconsin residents Saturday to fight against Republican efforts to strip most public workers of their collective bargaining rights, telling thousands of protesters that “Madison is only the beginning.”

»The crowd roared in approval as Moore implored demonstrators to keep up their struggle against Republican Gov. Scott Walker's legislation, saying they've galvanized the nation against the wealthy elite and comparing their fight to Egypt's revolt. He also thanked the 14 state Democratic senators who fled Wisconsin to block a vote on the bill, saying they'll go down in history books. “We're going to do this together. Don't give up. Please don't give up,” Moore told the protesters, who have swarmed the Capitol every day for close to three weeks.»

»Police said there were “tens of thousands” of protesters but didn't give a specific count…»

• Concernant le même Michael Moore, le site trotskiste WSWS.org, qui poursuit les démocrates d’une vindicte presque aussi grande que celle qu’il entretient contre la droite républicaine, se montre particulièrement critique. Pour WSWS.org, Moore veut “récupérer” le mouvement au profit des démocrates (le 7 mars 2011).

«The keynote speaker at Saturday’s rally was filmmaker and Democratic Party supporter Michael Moore. While he sought to tap into the widespread anger against the claim that Wisconsin and American were “broke”—noting that America’s 400 richest people “have more loot, stock and property than the assets of 155 million Americans combined”—Moore sought to bolster illusions in the Democrats just as they were about to cave in. “It’s so impressive to the rest of the country that the 14 senators still refuse to participate in the scam of the century! These 14 senators will go down in the labor history books of America”, and “we will never forget their courage!”»

Mais, note aussitôt WSWS.org, on voit que grandit la méfiance des protestataires à l’encontre des démocrates, autant que des dirigeants syndicalistes. Il s’agit évidemment du même système (les démocrates et les républicains dont fait partie le gouverneur Walker), et WSWS.org ne se lasse pas de rapporter des bruits de négociations en coulisses, pour un “compromis” qui serait à ses yeux une trahison. Mais… «[t]he mood of the demonstrators was not one of compromise, let alone surrender» ; et WSWS.org de citer une manifestante, une infirmière de Madison : «If the Democrats make a deal with [governor] Walker, we’ll have no recourse but to get together and launch a general strike...»

…C’est en effet le principal message de WSWS.org, et la nouvelle importante. Il s’agit de l’idée, qui prend de plus en plus ses aises, de se préparer à une grève générale si le gouverneur Walker ne cède pas, ou/et si l’opposition démocrate accepte un compromis avec le même Walker.

«As many as 50,000 workers and young people braved cold weather to demonstrate in the Wisconsin state capital of Madison Saturday, with another 15,000 coming out on Sunday to oppose the attack on public employees and the $1.5 billion in social cuts that have been announced by Governor Scott Walker.

»Talk of a general strike was in the air, with many workers coming to the conclusion that they had to go beyond daily protests at the state capitol to defeat Governor Walker’s escalating attacks. Summing up this sentiment, a teacher from Madison, carried a sign saying, “Scooter will let us yell all we want so…General Strike!”…»

…Une grève générale ? Certes, ce serait un événement absolument considérable, surtout venant après les événement de ces dernières semaines où le parallèle Le Caire-Madison s’est installé dans toutes les têtes bien faites. Les événements de Madison ne bénéficient que d’une publicité très retenue et contrainte, signe d’ailleurs de leur importance puisque c’est ainsi qu’il fait en juger avec la presse-Système dans ce cas (importance inversement proportionnelle à la place accordée dans les colonnes en papier) ; mais un événement de l’importance iconoclaste d’une grève générale balaierait instantanément cette timidité, par sa force même… L’affaire de Madison, surprenante par sa durée dans un système où les manœuvres politiciennes ont une incomparable capacité pour désamorcer les conflits dangereux pour le Système, a une potentialité explosive considérable. Une décision de grève générale serait nécessairement politique (encore plus que “politisée”) parce qu’elle naîtrait d’une rupture avec le Système (avec les démocrates en l’occurrence), – et l’on ne peut rien imaginer de plus “politique” aux USA.

La durée et la radicalisation des esprits sont sans aucun doute les deux caractères les plus remarquables de l’affaire de Madison, dans un pays où le conformisme et le respect des normes conduisent nécessairement à la recherche d’arrangements à l’intérieur du Système. Ce même cadre rend extrêmement rares les cas où les dirigeants d’un mouvement sont menacés d’être dépassé par leur base, non pas au début de ce mouvement (disons, accidentellement ou par surprise, dans la spontanéité d’un début de mouvement), mais après un terme assez long où l’on attend en général (du côté des autorités du Système) que la lassitude gagne les protestataires. De ce point de vue, rien ne se passe comme prévu, ou comme à l’habitude, à Madison. Si effectivement, l’idée d’une grève générale mûrissait jusqu’à se concrétiser, elle représenterait un grave danger pour le Système, puisqu’elle se ferait en dehors du Système (des deux ailes du “parti unique”) et bénéficierait d’une publicité considérable qui s’amasse potentiellement, et paradoxalement, dans la poursuite sans effritement du mouvement avec sa faible couverture médiatique (mais sa très forte couverture dans les réseaux organisés dans et autour d’Internet). En effet, si cette puissance potentielle du mouvement éclatait à ciel ouvert, comme dans le cas d’une grève générale, les règles du système de la communication feraient que le sensationnel l’emporterait sur la censure naturelle jusqu’alors observée, avec un effet médiatique contraire (publicité extrême) d’une grande puissance.

Dans un autre domaine, qui est celui de la structuration des mouvements publics et collectifs, politiques et sociaux, de tels prolongements risqueraient de mettre à jour la caducité des organisations et structures de contrôle des mouvements collectifs et sociaux, puisque le mouvement se ferait sans, et même contre les partis politiques et les syndicats. Il s’agirait d’un prolongement important et dangereux pour le Système, qui appuie sa prédominance sur ces organisations et structures qui permettent l’encadrement de tels mouvements.

Le 28 février 2011, sur Huffington.post, Tom Hayes détaillait les nouvelles approches caractérisant ces mouvements publics et collectifs, appuyés sur les nouveaux moyens de communication et de mobilisation. La référence aux événements du Moyen-Orient et, par conséquent, à l’axe Le Caire-Madison, est évidente…

«If anyone in the world should be paying close attention to the grassroots political unrest in the Middle East, it is Big Business and Big Labor in America. The rise of self-organized groups of people toppling once-entrenched regimes is a harbinger of things to come here in the U.S. too.

»For now, traditional battle lines are more immediate. In Wisconsin, Governor Scott Walker's attempt to break the public employee union there is being characterized by some as a last gasp test for Labor. It is not. The fate of big unions has already been cast. Like record stores and time-bound television, the labor union as an organizing device has outlived its usefulness: people simply don't need intermediaries to organize them into groups anymore.

»But Corporate America shouldn't get too excited. In fact, the rise of organic self-organization--the powerful force behind social media and its massive communities like Facebook, LinkedIn, QQ and Twitter--has already changed the marketplace and is an emerging threat to all industrial-age institutions, be they governmental, commercial, political, social, or religious. When you empower individuals you necessarily weaken organizations.

»While the hidebound institution of the union will become less relevant, organized labor as a force will become more powerful in years to come. Things will just happen differently. The nexus of the Internet and ubiquitous mobile communications makes collective action easier and more imperative than ever. As consumers, people have gotten a taste for their new power. They have already busted the backs of other big intermediaries, like the music industry and chain bookstores. The training wheels are coming off and soon people will turn their sites to other collective endeavors. All the same impulses that motivate people to join affinity groups for fun, shopping and hobbies will soon take a serious turn with political and economic implications. Think Groupon for social action…»


Mis en ligne le 7 mars 2011 à 19H11