Candide postmoderne, avec “Ray Ban”, “jean’s” et “esprit apocalyptique”

Faits et commentaires

   Forum

Il y a 3 commentaires associés à cet article. Vous pouvez les consulter et réagir à votre tour.

   Imprimer

 239

Candide postmoderne, avec Ray Ban, jean’s et “esprit apocalyptique”

11 janvier 2008 — Nous confirmons le soupçon de certains: nous sommes fascinés par Nicolas Sarkozy (en plus de l’être par Ron Paul et par cette “folle campagne” US).

(Définition de notre “fascinés” pour ceux que le mot semble bouleverser. Nous utilisons ce mot dans le sens où nous ne pouvons détacher notre attention d’un phénomène sortant de l’ordinaire et d’une grande importance dans ces effets, – ce qu’est ce président sans aucun doute. On peut être fasciné par la beauté, par la sottise, par la croyance absolue de certains à l’existence de choses absolument fabriquées par eux-mêmes, comme les ADM de Saddam dans le cadre du virtualisme. Notre fascination est une extrémité de l’attention, qui, par définition, implique la lucidité.)

Nous sommes donc fascinés par Sarkozy, de deux façons.

• Sa capacité, sans le moindre souci ni la moindre préoccupation, ni, semble-t-il, la moindre conscience de la chose, ni, bien entendu, une ligne de conduite bien définie, d’alterner dans son action le pire et le meilleur.

• Dans ce dernier cas (“le meilleur”), Sarkozy montre une capacité à commettre les pires forfaits par rapport aux consignes cachées du conformisme occidental, sans montrer l’ombre d’une hésitation, sans ciller ni douter de l’habileté ou du bien-fondé de la démarche qu’il fait, en imposant cette démarche comme si elle allait de soi et sans la moindre conscience de ses conséquences… Nous soupçonnons (hypothèse) qu’il fait cela avec une réelle inconscience de l’essentiel, du début jusqu’à la fin, sans se douter de l’importance des domaines qu’il aborde ni des lièvres qu’il lève, mais par contre avec une formidable satisfaction pour l’effet qu’il produit.

Inutile de nous attarder au “pire”, tout le monde connaît; son comportement de ce qu’on jugerait être un parvenu (un parvenu parce qu’il est président de la Vème République, quelle étrange situation); l’étalement de certains de ses traits de caractère les plus inintéressants, et qui nous sont indifférents; une sorte d’instinct pour ne rien comprendre à la nécessité qui sied à sa fonction d’une certaine pompe, de la distance, de la hauteur dans l’activité quotidienne, etc. … Bref, tout ce qui fait de lui un homme de notre temps, bien peu apte à montrer et à magnifier la fonction présidentielle, épousant les modes, attiré par goût de la déclamation par des politiques dérisoires ou stériles et heureusement sans guère de conséquence, étalant sans gêne réelle les avatars de sa vie privée. (Quoi que nous concédions sans hésitation que Carla Bruni, outre d’être ce qu’elle est, a une grâce extrême lorsqu’elle chante et que les paroles de ses chansons en ont aussi. A tout prendre et s’il faut une mesure de réalisme cynique, son influence sur Sarkozy devrait être meilleure que celle de Cecilia.)

Les démarches que nous classons dans “le meilleur” sont les suivantes, pêle-mêle depuis les voeux de Nouvel An et rassemblées lors de sa conférence de presse du 8 janvier. Ce sont des affirmations sacrilèges pour le conformisme dominant, faites comme si elles allaient de soi ou comme si, paradoxalement, elles se conformaient parfaitement aux exigences de la mode.

• Il y a l’appel à un économiste fameux pour s’être désolidarisé des courants conformistes, le Prix Nobel Joseph Stiglitz. (Pour l’instant, c’est plus le choix de Stiglitz qui importe que la tâche qui lui est confiée ; pour celle-ci et ses résultats, on verra plus tard.)

«Pour tout changer nous avons besoins d’abord de changer nos critères de jugement, nous avons besoin de prendre en compte la qualité et pas seulement la quantité. Si nous voulons favoriser un autre type de croissance, il faut changer notre instrument de mesure de la croissance. Là encore, la France veut donner l’exemple, en prenant l’initiative de réunir un groupe d’experts internationaux de très haut niveau pour réfléchir aux limites de notre comptabilité nationale et du PNB, et à la meilleure manière de les surmonter pour que la mesure du progrès économique soit plus complète, pour qu’elle prenne mieux en compte les conditions réelles et la qualité de vie des Français, qui n’en peuvent plus de l’écart grandissant entre des statistiques qui affichent un progrès continu et les difficultés croissantes qu’ils éprouvent dans leur vie quotidienne. Ça mine la confiance, car plus personne ne croit dans les statistiques. Deux prix Nobel d’économie qui ont beaucoup travaillé sur ces questions ont accepté de conduire cette réflexion. Amartya Sen a accepté de m’apporter ses conseils, et Joseph Stiglitz de présider le comité d’experts, je les en remercie, leurs compétences internationales seront extrêmement précieuses pour la définition de ces nouveaux critères.»

• Il y a sa conception intéressante du libéralisme et l’affirmation de la protection de l’Europe et de la “préférence européenne”. La chose n’est pas complètement nouvelle chez lui mais elle est affirmée ici d’une façon catégorique et solennelle à la fois, ce qui lui donne une force nouvelle. Son entêtement grandissant dans cette voie est remarquable. Définir le libéralisme comme une doctrine de défense des intérêts nationaux, affirmer “la préférence européenne” (ou “préférence communautaire”, comme il dit) avec cette force, comme fondement même de la construction européenne, condamner en passant “l’Europe anglo-saxonne”, tout cela forme un crime de lèse-majesté pour l’“esprit européen” régnant à Bruxelles.

«Tous les pays, y compris les plus libéraux, lorsqu’il s’agit de défendre leurs intérêts, le font avec acharnement, et ils ont raison. Si les Américains ne défendent pas leurs intérêts, qui le fera? Personne. Et nous, on aurait l’air parfaitement ridicule d’être moins libéraux que les autres, et de surcroît, de moins défendre nos intérêts. On peut être parfaitement libéral, croire à l’économie de marché et dire : nos entreprises, on va les défendre.

(…)

»…Et j’affirme qu’on peut être parfaitement européen et mettre l’Europe au service de la protection. Et ceux qui ignorent la préférence communautaire n’ont, me semble-t-il, rien compris à l’idéal européen. Si on a fait l’Europe, c’est justement pour la préférence communautaire, sinon ce n’était pas la peine de faire l’Europe, en tout cas, l’Europe politique, il n’y avait qu’à laisser faire l’Europe anglo-saxonne, celle du grand marché, mais vouloir faire une Europe politique, et s’interdire de prononcer le mot protection, ça n’a aucun sens. Et dans la sagesse, les peuples d’Europe ont parfaitement compris cela. L’Europe doit protéger, l’Europe ne doit pas nous rendre plus vulnérables. L’Europe doit nous permettre d’agir, et l’Europe ne doit pas subir…»

• Il y a l’affirmation que l’Europe doit se doter de “politiques” et que cela devrait se faire, évidemment, sous la présidence française: «Mais à la fin de la présidence française, je voudrais que l’Europe ait une politique de l’immigration, une politique de la défense, une politique de l’énergie, une politique de

l’environnement.» L’important ici est moins la perspectives bien improbable de “politiques européennes” qui seraient mises en place en décembre 2008 que l’affirmation et la position françaises dans le sens de projets qui confortent par le fait l’idée d’une autonomie européenne/des pays d’Europe dans des domaines essentiels. C’est renforcer dialectiquement la perception de la souveraineté et de l’indépendance (de l’Europe? De la France, dans tous les cas).

• Il y a enfin la question de “la politique de civilisation”, présentée de cette façon lors de la conférence de presse du 8 janvier:

«La politique de civilisation, c’est la politique de la vie. C’est une “politique de l’homme”, comme le dit Edgar Morin qui en a ressenti le besoin et qui l’a formulée avant tout le monde.

»La politique de civilisation, c’est la politique qui est nécessaire quand il faut reconstruire les repères, les normes, les règles, les critères.»

La question de “la politique de civilisation” (voir des précisions sur les circonstances de cette affaire dans notre Bloc-Notes du jour) est, de loin évidemment, la plus intéressante et la plus importante par le sujet qu’elle embrasse en réalité. Il n’est pas assuré que Sarkozy mesure cela avec précision, y compris dans l’orientation même de la chose lorsqu’il se réfère abondamment à Edgar Morin. Mais l’on observera que nous voulons apprécier ces divers constats que nous faisons d’une façon assez uniforme, hors du fond des questions abordées, – c’est-à-dire pour explorer l’efficacité de la démarche du point de vue de la diffusion des idées plus que l’effet sur le fond des matières traitées et la question de la compréhension de ces idée par celui qui fait la démarche.

Une question de forme, de promotion, de publicité, de RP

Nous n’abordons pas ici la question de savoir si notre-Président est en train de devenir un Président-philosophe, une sorte de “despote éclairé” et postmoderne, ami des philosophes type Bernard-Henry Voltaire. C’est une question intéressante mais ce n’est pas une question immédiate, et toute analyse sur cet aspect de la chose est vaine. En attendant, on peut ironiser, il y a de quoi et cela passe le temps, – quand on observe que Sarkozy passe toute sa conférence de presse à baptiser “politique de civilisation” le moindre recoin de sa propre politique. Morin appréciera moyennement.

De même, nous écartons le fait de savoir si monsieur Stiglitz va introduire des facteurs résolument nouveaux dans l’appréciation de l’économie, ou si la France réussira à imposer à l’Europe, en six mois, une politique de l’immigration, une politique de l’énergie, une politique de l’environnement et une politique de défense (ouf). Là aussi, on peut spéculer, peser le pour ou le contre; cela fait sérieux aux moindres risques puisque, le 31 décembre 2008, nul ne se souviendra de vos prévisions du 11 janvier 2008. Non, l’essentiel est bien que les intentions de Sarkozy agissent comme un aiguillon déstabilisant du côté des bureaucraties en place (à Bruxelles, à la Commission, etc.), où l’on s’active aujourd’hui autour de la recherche de ce que pourrait être une politique européenne de défense, pour ne pas avoir l’air en reste le 1er juillet 2008 quand le tonitruant “Sarko l’Américain” se muera en “Sarko l’Européen”. Le résultat importe peu puisqu’une seule chose importe et qu’elle est déjà en cours: tout faire pour bousculer le statu quo bruxellois qui est celui de l’immobilisme figé dans l’alignement atlantiste et le totalitarisme bureaucratique.

Nous écartons également la question de savoir si la “préférence européenne” deviendra une position officielle de l’Europe, ce qui est pour l’instant fort improbable, mais nous observons qu’elle est en train de devenir une politique française décidée au nom de l’Europe (et sans consultation de celle-ci, par bonheur, c’est-à-dire par pur viol dialectique, avec les cris d’orfraie des commissaires européens étouffés par les moquettes luxueuses des somptueux bureaux bruxellois). La démarche risque d’en bousculer plus d’un en Europe, tant le dossier adverse est faible et appuyé sur le seul conformisme anglo-saxon, utilisé au désavantage systématique des pays non-anglo-saxons. Cela peut faire des vagues, et c’est ce qu’il faut.

Que se passe-t-il dans ce raisonnement? Notre méthode d’appréciation de l’importance des événements prend en compte le facteur fondamental de ce que nous nommons l’ère psychopolitique, où la clef de la puissance dynamique est la communication et l’effet sur les psychologies. Aujourd’hui, les sciences classiques de l’analyse politique et de la géopolitique, qui tentent d’utiliser le matériel concret de la réalité politique pour apprécier la situation générale, sont dans une impasse parce que la réalité ne se trouve paradoxalement plus dans la “réalité politique”, notamment pour la raison impérative que celle-ci n’existe plus. Les questions de substance sur le Président-philosophe, sur le travail de Stiglitz ou sur la réussite de la France à imposer des politiques européennes sont à cette lumière complètement accessoires.

L’essentiel est bien dans les effets induits par la communication et tout ce qui la caractérise. L’information est transmise et transformée, voire déformée, avec les effets qui vont avec, par les processus de relations publiques et de promotion de type publicitaire qui caractérisent aujourd’hui les grandes activités médiatiques qu'est devenue la politique. C’est à cette aune que les activités de Sarkozy que nous détaillons doivent être jugées, et à la lumière de la maîtrise du même Sarkozy dans ce champ d’activité. (Ce constat de la maîtrise de Sarkozy dans ces activités publicitaires et de promotion n’est pas un hommage sollicité ou exagéré. C’est le constat d’une réalité indiscutable, dans une époque qui se nourrit de ces activités et qui est influencée par elles. Même ses pires adversaires reconnaissent à Sarkozy une maestria indiscutable dans ces domaines.)

Dans ce cadre, l’intervention de Sarkozy doit être jugée comme remarquable et exceptionnelle. Dans différents domaines où la prudence, voire la censure sont de mise, Sarkozy use d’affirmations péremptoires qui auront un écho évidemment considérable. Il est évident que le président français voit dans la forme de son action de multiples avantages en terme d’“image” (le novateur audacieux, le réformateur, etc.). Il est possible également qu’il croit à ceci ou à cela sur le fond mais c’est un problème secondaire pour l’immédiat.

L’effet est de bousculer des situations gelées par la prudence ou la censure. “Bousculer” ne signifie pas modifier dans la réalité des situations, mais certainement faire une incursion violente dans les psychologies soumises à cette prudence et à cette censure. C’est bien là qu’est le grand enjeu. Le refus de la reconnaissance, de l’acquisition, de l’acceptation de certaines situations par les psychologies forme aujourd’hui le principal problème de la crise du monde, et sa résolution passe nécessairement par l’attaque des psychologies. Sarkozy va dans ce sens avec détermination, qu’il l’ait voulu ou non, qu’il l’ait cherché ou pas. On peut même ajouter que la possible/probable absence de conscience de cet énorme enjeu chez le président français est un énorme atout pour faire avancer cette cause qu’il ignorerait, dans la mesure où le frein intellectuel éventuel serait moindre, où la crainte terrorisée de la mauvaise réputation par rapport au conformisme n’agirait pas. Il serait le démonstrateur inconscient de la crise du monde, le Candide postmoderne portant Ray Ban et jean's qui éclairerait les consciences à propos de la crise du monde; il porte Ray Ban et jean's par inconscience de la dignité de sa fonction, il fait exploser le conformisme par inconscience des causes fondamentales qu’il éclaire, – quel est le rapport d’efficacité de cette inconscience?

Des diverses initiatives détaillées ci-dessus, c’est bien sûr celle qui concerne Morin/“la politique de civilisation” qui est la plus intéressante. Elle va directement au cœur du problème que nous avons abordé à diverses reprises, et récemment encore, le 2 janvier, en le caractérisant par l’expression de “l’esprit de l’apocalypse”. Il s’agit de la prise en compte du phénomène de l’accumulation des crises systémiques avec «la confusion entre les désastres causés par la nature et les désastres causés par les hommes, la confusion du naturel et de l’artificiel...» (René Girard). Il s’agit de l’évolution des psychologies vers l’acceptation de l’existence d’une situation présentant effectivement de tels caractères; la lucidité et la modification révolutionnaire des mentalités sont à cet égard les conditions fondamentales de toute possibilité de changement. Dans ce cadre général, l’action de Sarkozy constitue un événement considérable, un moteur, un accélérateur, – volontaire ou pas qu’importe, – peut-être même s’agit-il de sa part d’une pré-tactique électorale pour sa réélection en 2012, qui sait? – et qu’importe?

C’est aujourd’hui dans le mariage du dérisoire (publicité, promotion) assumé sans la moindre poussière de complexe et du fondamental involontairement ignoré qu’on trouve la possibilité de grands changements. L’époque fonctionne ainsi, au quart de tour, incapable de découvrir la tragédie du monde par elle-même mais, dans certaines circonstances, la découvrant en pleine lumière par inadvertance alors que la tragédie existe bien entendu sans nous et malgré nous. Cela ne nécessite aucune conscience et cela marche encore mieux sans intention précise. Cela vaut bien une paire de Ray Ban, des jean's et une romance avec Clara Bruni.


Donations

Nous avons récolté 1080 € sur 3000 €

faites un don