Borchgrave, l’Egypte et le nombre 11

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Comme on l’a vu à plusieurs reprises sur ce site à l’occasion de l’une ou l’autre de ses interventions qui nous conduisirent à quelques précisions à son propos, le commentateur de UPI Arnaud de Borchgrave ne dédaigne pas les hypothèses audacieuses. Il ne dédaigne pas non plus les références catastrophistes ou ésotériques, et il le prouve une fois de plus, ce 11 avril 2011, avec ces références en style de clin d’œil ésotérique ou symbolique, au nombre 11, de fort mauvaise réputation, – tout cela à la date qui va bien du 11 avril 2011…

« Take the last two digits of the year in which you were born, then add the age you will be this year – and the result will be 111 for everyone born in the 20th century.

»This year will also experience four unusual dates: 1/1/11, 1/11/11, 11/1/11/ 11/11/11.

»October 2011 will have five Sundays, five Mondays and five Saturdays.

»This happens only every 823 years. A geopolitical upheaval in Egypt sans war: every 59 years…»

Le dernier point signale l’entrée dans le cœur du sujet de son article, dans le chef d’Arnaud de Borchgrave. Il s’agit d’une description extrêmement détaillée, et alarmiste à mesure, de l’évolution de la situation en Egypte dans les prochains mois, justement au long de cette année 2011 qui semble vouée au maudit nombre 11. Borchgrave attribue aux Frères Musulmans une place prépondérante dans cette évolution, qu’il juge particulièrement préoccupante pour la situation générale au Moyen-Orient du point de vue des intérêts de Washington. C’est une hypothèse à considérer qu’en cette occurrence, notablement détaillée dans le chef de cette prospective de la situation égyptienne, Borchgrave parle à partir de contacts récents, aussi bien avec certaines personnalités égyptiennes qu’avec certains liens qu’il entretient dans le parti républicain autant que dans des points essentiels de la puissance américaniste comme le Pentagone et, surtout, la CIA.

(Dans la partie la plus active de sa carrière, Borchgrave était considéré par certains comme proche de la CIA et, surtout, des milieux anticommunistes organisés de l’époque, notamment la World Anticommunist League, largement financée par Taïwan et le révérend Moon, multimilliardaire anticommuniste sud-coréen qui fit sa fortune en lançant sa propre “Eglise”, qui fonda le Washington Times dont Borchgrave fut rédacteur en chef, qui racheta l’agence de presse UPI et ainsi de suite. En 1980, Borchgrave fut le co-auteur d’un énorme best-seller, L’iceberg (The Spike), qui décrivait dans le style de la “politique-ficton” la soi-disant pénétration du KGB dans la presse occidentale, et l’existence d’une “taupe” majeure du KGB dans les services occidentaux. Le co-auteur était Robert Moss, très actif dans les réseaux anticommunistes parallèles et sous-traités par la CIA dans les années 1970 et 1980, – ce qui fait qu’on peut considérer L’iceberg comme on livre “soutenu” par la CIA. L’opération peut être placée dans le cadre des opérations générales type-Gladio des années 1970-1980, de déstabilisation des démocraties occidentales jugées trop accommodantes avec le communisme. Robert Moss eut une destinée singulière puisqu’il s’engagea à partir de 1986 dans une voie ésotérique, développant la théories de l’Active Dreaming, selon la thèse que des rêves “dirigées”, selon des méthodes initiatiques héritées des indiens Mohawk, permettaient d’entrer en contact avec des entités ou des personnes terrestrement disparues.)

Ces diverses considérations et références de carrière, dans des milieux où les liens établies dans le cadre de luttes idéologiques clandestines subsistent souvent sous une forme ou une autre, font de Borchgrave un homme dont les analyses reflètent souvent des courants généraux et des tendances qui ne sont pas exprimées publiquement d’une façon trop affirmée, mais qui renvoient à des préoccupations réellement existantes dans les milieux de l’évaluation stratégique. Il y a tout lieu de croire, vu la précision du propos et sa concentration précise sur un sujet très bien défini, que cet article de Borchgrave renvoie à des préoccupations précises actuelles dans les milieux de sécurité nationale US. Cela impliquerait que l’Egypte reste plus que jamais le centre de préoccupation stratégique fondamental de ces milieux, dans l’actuelle chaîne crisique dans les pays arabo-musulmans, et que son destin est loin d’être assuré, et à l’abri d’une évolution radicale déstabilisante.

«Behind Cairo's political stage, says one ranking Egyptian on a private visit to Washington, Iran's mullahs and Egypt's Brothers are unobtrusively sidling up. Four weeks ago, Turkish President Abdullah Gul, a former Islamist, flew to Cairo for a brief meeting with Gen. Hussein Tantawi, chairman of the Military Council ruling Egypt pending elections, followed by a two-hour huddle with Muslim Brotherhood leader Mohamed Badie.

»Recently reborn as the “Party of Freedom and Justice,” Badie leads the Muslim Brotherhood in an election campaign that is already under way. The Obama administration now backs a role for the Muslim Brotherhood in a reformed Egyptian government on condition that it “reject violence and recognizes democratic goals.” But it would be terminally naive to expect a friendly bunch of Muslim Brothers on good terms with U.S. diplomats.

»In one of his weekly sermons last year, Badie displayed his baddie colors: “Arab and Muslim regimes are betraying their people by failing to confront the Muslims' real enemies, not only Israel but also the United States. Waging jihad against both of these infidels is a commandment of Allah that cannot be disregarded.” “Governments have no right to stop their people from fighting the United States,” Badie continued. And those who do “are disregarding Allah's commandment to wage Jihad for His sake with (their) money and (their) lives, so that Allah's word will reign supreme over all non-Muslims.”

»Badie's title for this sermon: “The U.S. is Now Experiencing the Beginning of its End.”»

Un autre intérêt de ce texte est d’envisager les rapports entre la place qui est faite au nombre 11 et à la prospective politique que décrit Borchgrave. Comme on l’a vu, Borchgrave, peut-être sous l’influence de Moss, n’est pas insensible aux dimensions ésotériques ou aux évaluations sortant des normes supposées rationnelles. Certains centres de sécurité nationale US ont une attitude semblable dans certains cas (la CIA d’une façon générale, avec des activités de recherche constante dans les domaines para-normaux ; le Pentagone lui-même n’y est pas insensible, notamment en fonction de certains aspects fort peu conventionnels de son histoire).

La proximité des allusions au nombre 11 et de la prospective de la situation égyptienne renforce et aggrave l’impression de l’hypothèse sur cette situation égyptienne que veut présenter Borchgrave. Le nombre 11 a envahi le Net, notamment, comme symbole maléfique par excellence, et reflétant dans ces temps extraordinairement instables et catastrophistes une perception effectivement catastrophique dans cette année 2011. L’origine de la très mauvaise réputation du nombre 11 est des plus honorables, puisqu’il s’agit principalement du Saint-Augustin de La Cité de Dieu, Livre XV, chapitre 20 :

«Mais de quelque façon que l’on compte les générations de Caïn, ou par les aînés, ou par les rois, il me semble que je ne dois pas passer sous silence que Lamech, étant le septième en ordre depuis Adam, l’Ecriture, qui lui donne trois fils et une fille, parle d’autant de ses enfants qu’il en faut pour accomplir le nombre onze, qui signifie le péché. En effet, comme la loi est comprise en dix commandements, d’où vient le mot décalogue, il est hors de doute que le nombre onze, qui passe celui de dix, marque la transgression de la loi, et par conséquent le péché.»

Il est évidemment difficile de tirer un enseignement précis sur le fait, dans un sens ou l’autre, et là n’est pas notre propos. Il s’agirait plutôt de constater combien, volens nolens, des domaines aussi différents que l’évaluation stratégique qui se veut “sérieuse” (louable intention) et les spéculations ésotériques et symboliques sont aujourd’hui l’objet de connexions épisodiques et inattendues, mais très marquantes parfois, qui nous paraissent effectivement très marquantes pour leur effet sur la psychologie. Encore une fois, nous écartons la réflexion rationnelle, qui est de toutes les façons infectée par la subversion de la raison humaine par le Système, et qui étale régulièrement par conséquent son impuissance à comprendre cette époque. Nous nous en tenons à la psychologie, qui accueille les tensions et les forces de cette époque sans la censure “protectrice” instaurée par le Système. Il est difficile alors de ne pas conclure que la proximité, même épisodique, de domaines si différents n’a pas un effet profond de déstabilisation sur la pensée rationnelle, qui ne mérite rien d’autre d’ailleurs ; et que cette proximité et son effet sur la psychologie entretiennent au contraire la perception de se trouver devant une époque insaisissable par cette seule raison, et qui possède, per se, des éléments fondamentaux, de type métahistorique, en pleine activité dans l’évolution des événements et de la situation de crise terminale que nous connaissons.


Mis en ligne le 12 avril 2011 à 09H11

(N.B. : pour la beauté de la chose, nous avons manoeuvré habilement de façon à mettre en ligne ce Bloc-Notes à une heure qui, en minutes, renforce l'impression générale du propos...)