Black c’est black

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Il s’agit d’une “révolution”, selon les termes de Bill Sweetman: «For black-budget watchers, the FY2010 budget is a revolution.». Sweetman, rédacteur en chef de Defense & Technology International, et l’un des rares journalistes de la “presse officielle” de défense à avoir une approche critique des pratiques du complexe militaro-industriel (voir notamment son action sur le cas JSF), en même temps qu'une exceptionnelle expertise des arcanes, manoeuvres et filouteries du Pentagone et de ses budgets dissimulés, débusque cette fois sur son blog d’Aviation Week, le 7 mai 2009 (reprise sur Danger Room du même 7 mai 2009) le cas de l’augmentation du black budget du Pentagone. Le cap des $50 milliards est franchi, soit une somme supérieure au budget de la défense de la France, ou celui du Japon, ou celui du Royaume Uni, et une somme équivalent à 10% de l’entièreté du budget DoD.

Bill Sweetman:

»For black-budget watchers, the FY2010 budget is a revolution. Spending on classified programs and activities is listed as such, by category. Goodbye, 0207424F Evaluation and Analysis Program. So long, 0207248F Special Evaluation Program. These long-running budget lines, with their ever-changing names, have disappeared, along with the chore of wading through the USAF's Operational Systems Development budget, counting what is there and calculating what is missing.

»In the R-1 (research and development), P-1 (procurement) and O-1 (operations) budgets for 2010, just over $50 billion is listed for classified programs, the largest-ever sum. The Pentagon's "black" operations, including the intelligence budgets nested inside it, are roughly equal in magnitude to the entire defense budgets of the UK, France or Japan, and 10 per cent of the total.

»Highlights include the US Air Force's classified research and development budget. Earlier estimates suggested that secret projects accounted for 36 per cent of USAF R&D spending, but the FY2010 budget shows that even this startling number is on the low side. The USAF plans to spend almost $12 billion on secret programs in 2010 - more than three Joint Strike Fighter development efforts - or just about 43 per cent of its R&D.»

Le black budget du Pentagone a toute une histoire. Il s’agit d’un budget couvrant des programmes ultrasecrets, qui ne sont pas soumis à un contrôle catégoriels du Congrès. (En fait, selon les normes généralement admises, seuls 2% des parlementaires, incluant le leadership des commissions sur les forces armées et services de renseignement, et organismes proches, sont en principe informés du détail des black budgets, – insistons sur la restriction : “en principe”.) Les sommes sont présentées dans leur totalité, sans indication de leur destination sinon la mention de programmes désignés par des noms de code exotiques, sans la moindre explication du contenu et de l’orientation de ces projets. Cela signifie que le Pentagone peut faire ce qui lui importe de ces sommes, sans le moindre contrôle réel (certains estiment que le secret draconien du domaine interdit même au secrétaire à la défense, par des artifices de procédure, d'avoir accès à certains aspects des activités de ces budgets et services).

Le black budget a explosé avec la présidence Reagan, atteignant à partir de 1982-83 des sommes proches du pourcentage de FY2010 (autour de 10% du budget DoD, à l’époque entre $30 et $36 milliards). Cette période correspondait à l’effort ultrasecret de la technologie furtive et des programmes secrets qui l’accompagnaient. Elle correspondait également à l'affaiblissement des pouvoirs publics du au développement du secteur privé dans toutes les activités publiques, notamment au DoD, cela répondant à l’orientation générale lancée par le “Manifeste Powell” au début des années 1970. Elle signifiait essentiellement un effort des puissances privées et bureaucratiques pour se débarrasser du contrôle de la puissance publique et conduire leurs propres “agendas”, comprenant aussi bien des programmes technologiques que des opérations subversives ou d’influence idéologique (cela, d’autant que le black budget alimente également les services de renseignement). Avec la fin de la Guerre froide, la pratique du black budget a connu un certain déclin avant de redémarrer avec l’administration GW Bush et 9/11. Avec FY2010, il rejoint en pourcentage du budget DoD les plus hauts sommets (alors justifiés théoriquement par la Guerre froide et ce qui était présenté, d’une façon intéressé, comme un effort agressif particulier de l’URSS à la fin des années 1970); en valeur absolue, il atteint des sommets jamais atteints auparavant, ce qui donne au black budget une puissance budgétaire absolument incontrôlée d’une puissance sans équivalent. Il est est généralement suggéré, sinon admis, que certaines sommes incontrôlées du budget “courant” du DoD, sont également récupérées ou contrôlées, c’est-à-dire recyclées par le black budget en argent hors du contrôle des autorités politiques. Tout cela fait de ce domaine un “Etat dans l’Etat“ au sein du Pentagone, et sans doute le plus influent du point de vue bureaucratique; si l’on veut, c’est le budget-leader du Pentagone, et l’on sait qu’au Pentagone qui a le budget a le pouvoir.

Il est manifeste que l’augmentation de FY2010, qui varie selon les domaines référencés entre 8% et 15% par rapport à l’année précédente, représente un effort à peine dissimulée de la bureaucratie pour élargir son champ de complète indépendance par rapport au pouvoir civil (Gates autant que la Maison-Blanche). Il s’agit aussi bien d’une riposte aux tentatives de réforme du département (Gates) que d’un effort bureaucratique pour tenter de verrouiller une politique expansionniste et belliciste qui allait bon train sous l’administration GW Bush, et qui semble être éventuellement contrecarrée, sans certains domaines, par l’administration Obama. Tous ces constats additionnés montrent une situation de “complot”, mais pas dans le sens habituel du terme d’une action créée de toutes pièces, structurée illégalement, éventuellement spectaculaire, comme l’entendent habituellement les thèses du domaine; mais un “complot” bureaucratique, pour pérenniser et assurer, voire augmenter par des voies formellement “légales” un pouvoir de facto en place et qu’on juge menacé. Une bonne définition serait une variation sur la thèse du Coup d'Etat permanent de Mitterrand, quelque chose de beaucoup plus crédible, dangereux et efficace, – un “coup d’Etat rampant” permanent, dissimulé dans la jungle bureaucratique, et qui est en train d’accélérer.

… Sorte de “coup d’Etat rampant” permanent, en effet, car cette action (de FY2010) n’a rien d’exceptionnel. Ce fut, comme on l’a vu (ère Reagan), une pratique épisodique, courante et fournie. Surtout, il faut remonter bien plus loin que Reagan, ce qui fait du black budget quelque chose d’institutionnel bien plus qu’accidentel, – par conséquent “coup d’Etat rampant” permanent, mais aussi institutionnalisé. Cette pratique répond à la logique fondamentale du complexe militaro-industriel à sa création, qui est une force d’origine privée, à la fois du Big Business et de cénacles idéologique de la supériorité américaniste, éventuellement à connotation suprématiste-raciste (suprématie de la “race” anglo-saxonne). (L’histoire du CMI, avec ses origines certes, est diversement présenté sur ce site.) On voit dans un texte comme celui de l’interview de Nick Cook, le 21 juillet 2005, que cette connotation raciste est confirmée par certaines collusions implicites entre le CMI (le Pentagone) et différents aspects du régime nazi dans le domaine de la science et des armements (notamment les recherches conduites par la SS), renforcé notamment après la fin de la guerre, lorsque le CMI récupéra divers savants et secrets nazis. Vraiment, tout y est.


Mis en ligne le 9 mai 2009 à 07H02