Berlin face à l’État-paria archétypique (les USA, of course)

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Berlin face à l’État-paria archétypique (les USA, of course)

Hier, les autorités allemandes ont officiellement notifié à l’officier qui dirige la CIA en Allemagne, – le “chef de station” à l’ambassade US à Berlin, – qu’il était expulsé du pays. Cette décision est sans précédent dans les relations entre les USA et l’Allemagne, au moins depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et le passage de l’Allemagne sous une sorte de “protectorat” USA/OTAN à partir de 1949-1952. Bien entendu, cette décision vient après l’arrestation de ce qui semblerait être deux agents doubles de la CIA, un dans le service de renseignement BMD (voir le 8 juillet 2014), l’autre, il y a deux jours, au ministère de la défense. Bien entendu encore, la longue polémique, sinon la querelle, entre l’Allemagne et les USA à propos de la NSA a également pesé très lourd dans la décision d’expulsion, et aussi la frustration des Allemands devant l’absence complète de réaction positive des USA malgré une négociation intense sur le second point).

(On sait que Merkel est directement concernée puisqu’elle a été personellement impliquée dans un prolongement de la crise de la NSA, avec les révélations sur l’écoute de son propre téléphone mobile par la NSA. Sur ce cas, on précisera que l’humeur de Merkel a été encore plus assombrie par le refus de la NSA de lui communiquer le dossier que l’agence a constitué sur elle, alors qu’elle l’avait exigé, avant son voyage en avril aux USA. Sans doute Obama a-t-il répondu aux remarques que Merkel lui a faites à ce sujet, que lui-même n’interférait pas dans les questions internes à la NSA, tout comme il a répondu à Hollande qu’il n'interférait pas dans les affaires internes du département de la justice, en repoussant la possibilité qu’il puisse faire quelque chose à propos de l’amende de la banque BNP-Paribas. Obama est un homme qui a le sens des limites de son pouvoir, et le respect du pouvoir des entités qui sont placées en principe sous son autorité.)

Le Guardian du 11 juillet 2014 publie un compte-rendu sur cette grave altération des relations entre l’Allemagne et les USA... «Diplomatic relations between Germany and the US plunged to a new low after Angela Merkel's government asked the top representative of America's secret services in Germany to leave the country. While not formally amounting to a full expulsion, the move nonetheless sends a dramatic signal: after a year-long dispute triggered by the revelations of NSA whistleblower Edward Snowden, Merkel seems to have finally run out of patience with Washington's failure to explain itself.

»According to Süddeutsche Zeitung, the US embassy staffer who has been asked to leave is a CIA “chief of station” who coordinates secret service activity in Germany, and who emerged as the key contact for two German officials recently arrested for allegedly spying for the US. According to German media reports, such drastic action had previously only been thinkable when dealing with “pariah states like North Korea or Iran”...»

La décision provoque de nombreuses réactions politiques dans le monde politique allemand, sans surprise lorsqu’on sait l’importance que ce même monde politique a accordée aux affaires des deux agents doubles, essentiellement celle du premier, l’agent du BND recruté par la CIA (voir le 8 juillet 2014). L’appréciation générale concerne l’aspect politique de cette affaire, et nullement l’aspect technique et sectoriel du matériel de renseignement livré aux la CIA, – considéré en général comme dérisoire, – et certainement apparaissant comme dérisoire par rapport à l’ampleur des effets politiques de l’affaire.

«German politicians remain at odds over the importance of the documents obtained by the BND employee, but there is little dispute between the parties over the gravity of the allegations, and it is noticeable how some of the most vocal criticism has come from with Merkel's traditionally atlanticist Christian Democratic party. “If the situation remains what we know now, the information reaped by this suspected espionage is laughable,” the interior minister, Thomas de Maizière, said in a statement. “However, the political damage is already disproportionate and serious.” The finance minister, Wolfgang Schäuble, also used strong language. “One can only cry at the sight of so much stupidity. That’s why the chancellor is very much ‘not amused’ in this case.”

»At Thursday's press conference by the supervisory panel, Burkhard Lischka of the Social Democratic party said: “For over a year we have been asking questions and failed to get a response.” As a result, cracks had started to show in Germany's relationship with America. Andre Hahn, a Left party member on the panel, said the recent string of spying cases had shown that “we wouldn't put anything past Russia and China. But there's blind trust in the US.” He added: “This trust has now taken a knock.”»

Un autre point de vue sur la position du gouvernement allemand, et du monde politique allemand (l’élite-Système), est donné par un journaliste d’investigation, John Goetz, répondant à des questions de Russia Today le 10 juillet 2014. Goetz détaille les difficultés qu’a l’élite-Système allemande pour réagir, lors qu’elle est soumise à des pressions intenses dans ce sens...

«“It’s very embarrassing for the political leaders in Germany to have Americans spying on the Chancellor, or Americans spying on the Defense Ministry, or Americans spying on the German Intelligence service, or on the parliamentary investigations – it’s a big embarrassment for the German political elite,” German investigative journalist John Goetz told RT. “Germany is under a lot of pressure...not to do something. From German standards, they did quite a lot...” he said. “The German and American security systems are so interwoven you can’t even separate them – they’re basically the same infrastructure, the same architecture of security. So, if Germany was to say they don’t want to, it’s very hard for them not to because there are so many institutions that are interwoven.”»

Cette affaire est étonnante à plus d’un égard et mérite d’être passée au crible. Il ne fait aucun doute que l’on se trouve dans le cas d’une réaction brutale de l’Allemagne, d’une des réactions les plus brutales que ce pays soit capable d’exprimer, et que cette réaction se fait contre les USA ; certes, les USA comme l’équivalent d’une Corée du Nord, ce qui n’est pas rien ... («...such drastic action had previously only been thinkable when dealing with “pariah states like North Korea or Iran”»). Pour autant, cette réaction considérée dans sa véritable totalité n’est pas une réaction d’une puissance allemande véritable, ni une affirmation de l’Allemagne elle-même, pour la raison que nous cessons de répéter d’une incapacité intrinsèque de cette puissance de se réaliser pleinement et par elle-même seulement, comme il est nécessaire pour une vraie puissance. (Voir encore le 8 juillet 2014 : «Ainsi jugeons-nous que la puissance allemande est de type “relationnelle”, qu’elle ne s’exprime que par le biais des relations qu’elle a avec d’autres, et de l’influence qu’elle a sur les autres, et donc que cette puissance dépend tout de même des autres autant que d'elle ; l’Allemagne en elle-même manque d’une façon décisive des attributs de souveraineté nationale qui lui permettraient de s’affirmer seule, – et sans doute certains jugeront-ils cette occurrence heureuse, et cette situation rassurante...»)

• Si l’on tient à comprendre quelque chose à l’épisode des “agents doubles” de la CIA enchaînant sur la saga NSA, et une compréhension selon le moyen de la raison et conformément aux références de la raison, on y échoue finalement parce que cette affaire est bien entendu incompréhensible. Il n’y a pas de mesure humaine possible pour étalonner une telle stupidité que celle montrée par les USA, en pratiquant dans le cas allemand l’espionnage comme ils le font, en refusant tout arrangement, en poursuivant leurs activités mises à jour (crise NSA dans ses dimensions politique et diplomatique) pour d’ailleurs obtenir des renseignements sans le moindre intérêt, etc. Au regard des dégâts diplomatiques, évidents dès octobre dernier (voir le 28 octobre 2013 et le 30 octobre 2013), cette stupidité est au-delà d’elle-même, elle devient incompréhensible. On comprendra alors qu’elle nous conforte, nous, dans l’hypothèse que nous ne cessons de développer d’une non-politique US réduite à la politique-Système, à la fois furieuse et aveugle, à la fois surpuissante et autodestructrice, sans aucun élément humain capable d’influer sur elle. (Dernier développement en date à ce propos, de notre fait, le 10 juillet 2014.) Il s’agit d’une dynamique incontrôlable par les dirigeants politiques et laissée à la puissance de ses composants et d’une impulsion générale extrahumaine, agissant aveuglément selon sa propre puissance. Pour illustrer la chose, nous dirions que lorsque Merkel demande à Obama son dossier-NSA et qu’Obama n’obtempère pas, c’est parce qu’il (Obama) n’a aucun moyen de l’obtenir, c’est-à-dire dans l’incapacité de se faire obéir. (Obama ne le dira pas parce qu’on a sa fierté, – et celui-là, c’est jusqu’à l’arrogance qu’il l’a, – et ainsi laissant se développer le poison du soupçon chez Merkel.) Même chose pour les agents doubles de la CIA, qui ne dépendent que de la CIA, qui suit sa propre politique bureaucratique.

• On dira : “Mais l’Allemagne est tellement tenue par les USA, comme l’explique monsieur Goetz, qu’elle ne peut rien faire”. Mais justement, ce lien énorme attachant la vassale à son suzerain, s’il empêche des actions décisives de l’Allemagne, suscite d’énormes tensions selon l’aiguillon d’une psychologie rendue furieuse puisque désormais n’existent plus ni le loyalisme, ni la confiance qui faisaient auparavant accepter cette vassalité (voir plus loin). Comme, par ailleurs, les crises s’amoncellent et ne permettent pas de faire l’économie d’une réaction comme l’on glisse les cendres de cigarette sous le tapis, et notamment et essentiellement la crise ukrainienne, alors l’Allemagne ne peut finalement pas s’empêcher de chercher à réagir d’une façon plus structurelle, au-delà d’une mesure conjoncturelle comme l’expulsion du chef de la station de Berlin de la CIA ... Elle cherche, elle cherche, et elle trouve.

... La position actuelle de l’Allemagne, le cas allemand en pleine évolution explosive, voire déstructurante pour sa position traditionnelle, voilà qui est fascinant. L’Allemagne est coincée, ou a été coincée jusqu’ici (disons de 2008-2009 jusqu’à l’automne 2013), entre deux tendances psychologiques substantivées par des réalités opérationnelles, technologiques et économiques : un sentiment d’allégeance vis-à-vis des USA, mais une allégeance qui n’était pas vraiment contrainte, qui était au contraire empreinte d’un certain loyalisme et d’une réelle confiance, qui demandait donc en retour de cet abaissement consenti une reconnaissance et une estime du suzerain, – et toute cette construction psychologique actuellement en plein vacillement, sinon déjà plongée dans son processus de dissolution. D’autre part, il y a un sentiment nouveau mais très vif de puissance manifeste, sentiment exprimé essentiellement dans le cadre européen, particulièrement affirmé non pas depuis la réunification (même si celle-ci a servi) mais depuis que la France, puissance européenne centrale, a volontairement abdiqué sa puissance principielle et souveraine, et quasiment suzeraine vis-à-vis de l’Allemagne dans le cadre européen. (Ce rapport implicite de suzerain à vassal dans le cadre européen existait encore du temps de l’équipe précédente, où Chirac, quelle que fut sa situation intérieure, avait une supériorité de prestige sur Schröder dans les grandes affaires internationales et de sécurité, y compris lorsqu’ils se constituaient en tandem contre les autres, comme lors de l’invasion de l’Irak de 2003. Ce rapport n’existe plus, sinon en partie dans l’autre sens, entre Merkel et Sarko-Hollande, – surtout avec Hollande.)

Mais voici qu’aujourd’hui la situation fait que l’Allemagne, qui ne peut plus accepter d’être vassale des USA dans les conditions qu’on voit, qui n’a pas les moyens d’être une véritable puissance pour les raisons que nous avons dites et que nous réaffirmons constamment, devient une Allemagne frustrée alors que les crises demandent des actions. Écartons ici la riposte vis-à-vis des USA qui est notre sujet de départ, et observons comment l’Allemagne frustrée parvient néanmoins à progresser, à évoluer politiquement selon les enseignements qu’elle tire du comportement américaniste. C’est notamment et essentiellement dans la crise ukrainienne que la chose se marque, où l’on peut désormais parler d’un “groupe des trois” constitué pour chercher une solution à la crise. Écartons la spéculation sur cette solution, – bien improbable à notre sens, – et attachons-nous à la signification politique que suggère ce “groupe des trois” suscité par la dynamique allemande, car c’est bien la seule puissance frustrée de l’Allemagne qui a permis ce rassemblement ... (L’on a bien compris que ce “groupe des trois“ s’énonce Allemagne-France-Russie, qui désormais mène l’action diplomatique vis-à-vis de l’Ukraine [voir le 5 juillet 2014] tandis que les USA poursuivent en mode de surpuissance leur action subversive.)

• Pour n’être pas solitaire, pas trop “allemande” dans cette entreprise, mais au contraire paraître “européenne”, l’Allemagne a attiré à elle la France, qui n’a rien à refuser à Merkel. Ainsi la France sert-elle encore à quelque chose, sans l’avoir vraiment, ni cherché ni voulu, mais parce qu’elle reste ce qu’elle fut. La France est la caution européenne de l’Allemagne dans cette affaire du “groupe des trois”... (Peut-être saura-t-elle en tirer profit ? On verra, même si l’on n’est pas exagérément opimiste.)

• L’Allemagne a officialisé son dialogue avec la Russie, elle a institutionnalisé dans le “groupe des trois”, pour contrer la politique US de déstructuration et de subversion en Ukraine. Ainsi la Russie remplace-t-elle les USA à la table, et l’on comprend qu’elle ne demande que ça, puisque le dessein de Poutine est de séparer l’Europe des USA. Pour l’Allemagne, l'essentiel est sauf puisque la vertu conformiste est sauve : c’est en tant que représentante de l’Europe, avec la France comme garante de cette vertu, qu’elle établit un dialogue avec la Russie.

Notre certitude est que les USA vont de plus en plus ressentir ce “groupe des trois” comme une trahison de l’Allemagne (et, incidemment de la France, qui devrait finir par s’en apercevoir). Notre hypothèse est que s’il n’y avait pas eu ces différents avatars avec les USA, de la NSA au “agents doubles” de la CIA, l’Allemagne n’aurait pas osé s’engager si avant avec la Russie (et la France), manifestement contre la volonté US. Notre sentiment est que cette orientation peut bouleverser peu à peu, ou bien même très vite selon les circonstances dont on sait qu’elles abondent, nombre d’aspects des relations entre les USA et l’Allemagne, et les relations transatlantiques par conséquent. (Espérons qu’incidemment, la France songera à finir par s’en apercevoir, et à distinguer l’avantage qu’il y aurait à figurer d’une façon plus volontaire et plus créatrice dans le processus.)


Mis en ligne le 11 juillet 2014 à 12H56