Archives-dd&e : la tyrannie de l’utopie

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Archives-dd&e : la tyrannie de l’utopie

PhG écrivait hier : « ‘Archives-dd&e’ se propose de reprendre et de mettre en ligne sur le site ‘dedefensa.org’, d’une façon systématique divers textes qui parurent dans la Lettre d’Analyse ‘dedefensa & eurostratégie’ (dd&e). » Voici le premier article, que le même PhG annonçait effectivement, avec ses précautions oratoires habituelles : « Je crois qu’un des tous premiers textes repris, – non, c’est-à-dire le premier, inutile de jouer au plus fin, – se développe autour du concept d’“utopie” (le titre : “La tyrannie de l’utopie”) ; et l’on verra qu’aujourd’hui, l’emploi de ce mot est, chez nous, complètement différent...  »

Effectivement, c’est le premier enseignement de ce texte, qui doit être une correction : le mauvais emploi du mot “utopie”, qui suppose dans son acceptation classique une arrière-pensée idéologique alors que le texte fait le constat de la néantisation de l’idéologie. Aujourd’hui où nos conceptions ont évolué et se sont affinées, voici ce que nous disons de l’utopie :

« En observant les divers aspects du mot “utopie”, une seule chose me retient et me fais finalement adopter le terme, mais bien sûr une chose fondamentale : son étymologie, de ce mot formé par Thomas More à partir du grec “aucun lieu”. Effectivement, et cela est si bien trouvé (moi qui ignorais l’origine du mot “utopie”), – songez-y, que la “nostalgie” soit une “utopie”, c’est-à-dire “aucun lieu”, un nulle part qui représente une sorte de “partout” ; c’est-à-dire, dirais-je en poursuivant ma perception de la définition, “aucun lieu“ dans le présent, ni nécessairement dans le futur que ce présent prétend imposer, mais “partout” (tous les lieux) dans le passé dont la nostalgie rend compte en faisant le choix des plus sublimes et donc en substituant au passé mécanique de nos mémoires, le véritable passé, celui qui suggère des accès à l’éternité …
» Ce n’est que dans ce sens que la “nostalgie” me paraît une “utopie”, mais alors quelle puissance, quelle ampleur, quelle hauteur ! »

Aujourd’hui encore, si nous avions à écrire ce texte dont pourtant tant d’éléments nous paraissent appropriés à notre situation présente, 15 ans plus tard, ceci est absolument impératif : nous emploierions bien entendu le mot “simulacre” à la place du mot “utopie”. Le “virtualisme” devient alors, au lieu de ce que nous en fîmes d’abord avant d’évoluer à cet égard, le “bras armé” et l’“acte” du simulacre.

Ce texte représente donc la rubrique Analyse du Volume 19, numéro 19 du 25 juin 2004 de la Lettre d’Analyse dedefensa & eurostratégie’ (dd&e).

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Archives-dd&e : la tyrannie de l’utopie

Durant ces deux dernières années, avec la guerre contre l'Irak (sa préparation, son exécution, son “après-guerre”), nous avons connu une extraordinaire concentration d'événements. Il s'agit de la confrontation directe, sans masque, de l'utopie avec la réalité, rendue possible par le virtualisme.

On sent bien, d'une façon générale, — c'est-à-dire d'une façon globale pour employer un terme irrésistible aujourd'hui, — que la guerre contre l'Irak est un événement considérable ; mais qu'elle n'est pas un événement considérable selon les arguments avancés, selon les événements qu'on nous avait annoncés (lutte contre le terrorisme, établissement de l'Empire américain, introduction de la démocratie au Moyen-Orient, etc.) ; qu'elle est un événement considérable d'une façon complètement inattendue, qui secoue les fondements de notre civilisation même, dont le “modèle” s'est nourri de l'individualisme moderniste de la Renaissance, de la révolution scientifique du XVIIe siècle, des Lumières du XVIIIe.

On pourrait dire, pour renverser un thème courant par ailleurs dans ce numéro (voir notre rubrique de defensa), qu'il existe un “modèle américain” qui résiste à la crise, contrairement au deuil que nous annonçons : il s'agit du modèle même de la crise, de l'effondrement des ambitions et des capacités d'une civilisation. A cet égard, l'Amérique nous mène, elle nous inspire, elle est complètement notre modèle.

La question plus pratique, plus “activiste” en un mot, qui se pose de plus en plus expressément aujourd'hui, concerne la mesure où nous nous révélerons à nous-mêmes ; et, cette fois, par “nous” nous voulons signifier : nous, les Européens. Dans quelle mesure saurons-nous nous séparer du “modèle” politique et utopique américain qui s'effondre, et dans quelle mesure saurons-nous alors refuser le modèle de crise et d'effondrement que nous offre aujourd'hui l'Amérique ? Dans quelle mesure, si l'on veut prendre ce même problème autrement, saurons-nous sauver notre propre civilisation d'une part, sauver les autres que nous avons forcés à suivre cette civilisation, par force, par persuasion, par inspiration d'autre part ?

Mais l'on comprend que tout cela est un tout : la crise, le destin de cette crise, la possibilité que l'un ou l'autre (mais en fait : seule l'Europe pourrait y parvenir) trouve la formule pour échapper à cette crise. De toutes les façons, c'est le tournant d'une civilisation qui se proclame in fine complètement universelle.

La crise américaine postmoderne, modèle 9/11, comme modèle de la crise du monde : tentative de définition de cette crise

Nous nommons cette crise irakienne “crise américaine postmoderne, modèle 9/11”, pour marquer qu'elle n'est pas la seule “crise américaine”, pour marquer également qu'elle est l'enfant direct mais conjoncturel de l'attaque du 11 septembre 2001, pour marquer enfin qu'elle est spécifique à notre temps historique que nous définissons comme post-moderne. Cela signifie d'abord que nous estimons que cette crise n'est ni une surprise, ni un accident, ni une aberration. C'est un événement logique, dont tous les facteurs et éléments préexistaient puissamment, que l'attaque du 11 septembre a précipité mais n'a certainement pas causé dans ses structures fondamentales. C'est une crise imprévue et inattendue mais qui ne peut être considérée finalement comme une surprise par rapport à ce qui précéda.

Nous détaillons ci-dessous les trois éléments considérés, cela permettra d'avancer dans la définition de la crise. Successivement : ce n'est pas la première “crise américaine”, elle est l'enfant seulement conjoncturel de 9/11, c'est une crise postmoderne.

• Ce n’est certes pas la seule “crise américaine” à moins que l'on accepte l'histoire américaine, depuis la Grande Dépression et l'orientation nécessaire vers l'extérieur (la “fuite en avant”), comme une grande crise continue évoluant par paliers paroxystiques s'ajoutant les uns aux autres. Le professeur Simon Serfaty, du CSIS de Washington, envisage la possibilité d'un retrait en catastrophe des USA d'Irak, et, se référant au précédent de l'évacuation de Saigon en 1975, explique qu' « un Saigon-II serait infiniment plus grave que le Saigon de 1975 », notamment par les répercussions intérieures aux États-Unis. On voit combien, par cette simple analogie paroxystique, les crises américaines s'enchaînent et se ressemblent, jusqu'à faire considérer l'hypothèse d'une seule crise continue dont 9/11 et l'Irak sont le dernier avatar.

• L'attaque 9/11 n'est donc pas créatrice de la crise qui s'exprime en un nouveau palier paroxystique à partir d'elle. Elle en est le détonateur en même temps qu'un élément central d'incontestable aggravation. Précisons notre pensée, à partir du “plus rien ne sera jamais comme avant” que vous répètent les Américains, à qui mieux mieux, du vice-président Cheney au Common Manqui ne sait plus penser aujourd'hui qu'à l'ombre de la bannière étoilée : l'impact de la crise est moins au niveau géopolitique et stratégique qu'au niveau psychologique. (Mais le reste suivra : l'impact psychologique va entraîner l'affaiblissement dramatique, tant géopolitique que stratégique.) 9/11 est donc à la fois un enchaînement inéluctable, si l'on considère le passé de crise de la politique de sécurité nationale des USA (les interventions extérieures et manipulations diverses, comme la création des maquis islamistes de Ben Laden en Afghanistan dans les années 1980, étant du domaine de “la fuite en avant” qui conduit à des effets dits de blowback, ou choc en retour) ; et, à la fois, pour l'effet psychologique, un déchirement, quelque chose de tout à fait nouveau qui fait effectivement de cette crise un événement qui n'a pas de précédent.

• C’ est surtout dans son aspect postmoderniste que cette crise est sans précédent ; dans ce cas, également, la psychologie est directement concernée. Le postmodernisme implique dans sa définition, notamment, le « dépassement par les techniques », — et, certes, dire “... par les technologies” est encore plus approprié. C'est de cela qu'il s'agit : grâce aux technologies de communication et à l'usage intensif qui en est fait, cette crise est devenue postmoderne, au point où l'hypothèse de l'existence d'une nouvelle idéologie nous paraît justifiée. Il s'agit du virtualisme, la première idéologie caractérisée d'abord par l'absence d'un contenu idéologique, mais plutôt par la forme technique de déstructuration du monde réel, et son remplacement par un autre monde virtualiste. C'est parfaitement le cas avec la crise irakienne, qui a évolué dans sa première partie, dans sa partie maîtrisée, comme une pure création virtualiste, — et qui, ensuite, immédiatement, en a subi les effets négatifs.

Au plus la crise avance et grandit en intensité, au plus l'événement se réduit et s'efface, — alors, il ne reste que l'idéologie du virtualisme pour justifier historiquement les actes

Une caractéristique remarquable de la guerre contre l'Irak fut sa préparation. Pendant plus d'un an, il ne fut question, le plus publiquement du monde, que d'attaquer un pays affaibli, exsangue qui, pieds et poings liés, attendait qu'on disposât de lui. Cela en dit long sur l'honneur et la dignité des attaquants, mais cela n'est pas nouveau, sauf pour les aveugles et les sourds, et les autistes en général : plus l'Occident s'affiche moralisatrice, plus elle se conduit avec la lâcheté d'une puissance obsédée par une trouille hystérique. Cette lâcheté, plus tard, lorsqu'elle sera mise à jour, étonnera les peuples. Ce procès est pour plus tard, dans une autre Histoire, dans un autre monde.

Ce qui nous retient ici est “technique”. Ce qui nous attache est ce phénomène, que nous allons tenter de montrer, d'une “mission” uniquement technique (comment faire accepter l'idée de la guerre). Le champ de bataille en fut les opinions intérieures, y compris (et surtout, dirait-on) celle de l'establishment washingtonien ; l'arme principale, voire exclusive, qu'on y employa fut celle de la communication, sous toutes ses formes, avec tous ses moyens ; les tactiques allaient de soi, le mensonge, la dissimulation, la manipulation, la désinformation, etc.

L'activité médiatique et dialectique de l'avant-guerre de Washington et autour de Washington, et, d'une façon générale, dans le reste du monde, est un phénomène de communication considérable. La question posée n'était pas de savoir si le danger pouvait être évité ou non, si la guerre était inéluctable ou pas, si le conflit possible secouerait le monde ou non, etc. On pourrait croire, à s'en tenir aux apparences, que l'on abordait effectivement ces sujets, comme dans un avant-guerre “normal”. Mais la réalité était différente, en raison de la disproportion inimaginable des forces et, – ici la capacité d'agir en toute liberté, – là l'incapacité évidente d'agir. La question posée, froidement considérée, était celle-ci : “Est-ce que je cogne ou pas ?”, sachant que rien ne pouvait empêcher le coup qu'on envisageait. On pourrait dire que c'est décrire un acte projeté de sang-froid ; la réalité est que c'est décrire un acte projeté de façon hystérique, l'hystérie concernant notamment et précisément les images innombrables du soi-disant “adversaire” que l'on se jeta à la figure pendant des mois.

On comprend aisément que la crise s'imposait dès le début, dès ses prémisses comme on les voit, comme essentiellement psychologique, –  ni stratégique, ni géopolitique

Le constat devient par conséquent que, très rapidement, l'on ne débattait plus de la réalité des rapports de forces (réalité stratégique, réalité géopolitique). (C'est simple, comme on l'a vu plus haut : “on ne débattait plus de la réalité des rapports de forces” parce qu'un tel rapport ne pouvait exister, puisqu'il n'y avait pas de forces qui pussent être comparables.) Devant ce vide de la réalité habituelle d'un avant-guerre, et sous la pression sans cesse grandissante de la psychologie s'exprimant avec l'hystérie habituelle, il fallut trouver un substitut. D'un autre côté, ce n'était pas difficile, c'était l'évidence même. Le substitut existait à l'état potentiel, à l'état larvé, voire dans un état déjà de semi-développement et donc quasiment établi dans la société de l'establishmentaméricain. La tendance virtualiste a toujours marqué l'establishmentwashingtonien depuis l'origine, et elle dispose désormais, depuis une ou deux décennies, de structures très solides (système médiatique et de relations publiques), de moyens technologiques (communication) d'une très grande puissance, d'un cadre “non-politique” (omniprésence des intérêts commerciaux et financiers, réduction sinon inexistence d'un État de bien public). Très vite, tout fut en place pour le développement d'une réalité virtualiste d'une très grande puissance, un théâtre si l'on veut mais un théâtre impératif, qui désignait la réalité comme obsolète et inexistante.

L'on vit et l'on lut alors des choses extraordinaires. On nous parla des armes de destruction massive (ADM) dont on sait qu'elles sont du domaine de Fantômas, de l'affaire de l'uranium du Niger qui allait permettre à Saddam de fabriquer la bombe, — très vite, dans les mois qui venaient ; d'un avion sans pilote qui allait bientôt permettre à l'Irak d'attaquer jusqu'aux pays les plus vertueux de l'Occident lointain. Tout cela, bien entendu, autant de constructions manipulées de A à Z ; pas une ADM, la filière de l'uranium comme un grossier canard si aisé à démonter. L'avion sans pilote était une sorte de maquette grandeur nature capable de voler quelques kilomètres. Le spectacle fut considérable, de voir ces sérieux analystes des grands SR occidentaux, la CIA (quand elle y croyait), le MI6, se pencher avec gravité sur ces calembredaines qu'un scénariste de Hollywood écarterait d'emblée pour un film-catastrophe sur le sujet. Ce qui menace le renseignement anglo-saxon aujourd'hui, ce n'est pas l'erreur d'évaluation, c'est le ridicule d'avoir tenu pour sérieuses des choses si évidemment dérisoires et fabriquées.

Tel était le climat de l'hystérie ambiante que l'on vit des grands esprits, dont on attendrait qu'ils montrassent du bon sens à défaut d'indépendance, se compromettre dans des affirmations si mirobolantes et grossières de fausseté qu'on a peine aujourd'hui à croire qu'elles furent écrites, il y a à peine quelques mois. On rappellera les évaluations de l'historien britannique Paul Johnson, considéré comme une référence (Wall Street Journaldu 11 mars 2003) : « II est faux d’argumenter que l’Irak est un petit État : Saddam a cinq ou six fois la puissance d’anéantissement dont Hitler disposait en 1939 et plus que n’en avait Staline lorsque l’OTAN fut formée. Si Saddam atteint son but de disposer de bombes atomiques “sales”, sa capacité à faire le mal excédera celles de Hitler et de Staline additionnées.. » Rien là-dedans ne vaut l'honneur d'une réfutation, sinon du mépris.

Il faut bien comprendre que la nécessité de considérer sérieusement de telles fariboles implique un habillage intellectuel extrêmement corseté, puissant, qui puisse tenir une construction aussi absurde et aussi dérisoire, et pourtant affirmée aussi massivement. Cet habillage ne pouvait être qu'idéologique. Il s'agissait de construire un cadre idéologique qui achevât de mettre en place les structures de la réalité virtualiste qui constituait désormais la réalité tout court. La tâche était urgente.

Nous voici devant la tyrannie de l'utopie : au bout du compte, il faut bien comprendre que c'est AUSSI en son nom que le monde fait ses sottises sans fin et sans fond

Il s'agit de s'entendre précisément. Contrairement aux affirmations des très nombreux zélateurs et inquisiteurs occidentaux et complètement libéraux qui se font frissonner à bon compte, sans trop de risques, en jouant aux Savonarole-démocrates, — contrairement à ce qu'ils glapissent, il n'y a pas une entreprise de conquête idéologique en cours. A part un bastion ou l'autre (type Corée du Nord), sans la moindre importance ni la moindre réalité dans ce qu'on pourrait envisager d'appeler une bataille idéologique, personne n'envisage une seconde de contester toutes les vertus habituelles que chacun se doit d'avoir dans sa poche arrière, prêtes à servir, c'est-à-dire prêtes à être présentées comme le mot de passe qui vous ouvre les portes de la pensée conformiste : démocratie, droits de l'homme, marché libre, libre-échange, etc. (Que ceci ou cela soit vraiment appliqué n'a strictement aucune importance. Nos temps ne sont même plus ceux du cynisme et de la démagogie, mais ceux du virtualisme. La réalité qui nous est proposée n'a pas le moindre intérêt.)

Donc, il n'y a, aujourd'hui, aucune bataille idéologique en cours. Peut-être y a-t-il des conflits de culture, de religion, etc., — et cela reste à voir ; encore, ces éventuels conflits ne présentent aucune unité conflictuelle entre eux. Dans le conflit des Balkans jusqu'à la guerre du Kosovo (1999), les musulmans, dont pas mal d'extrémistes, sont les alliés privilégiés des Américains, parfois jusqu'à la trahison de leurs alliés européens (en Bosnie, en 1993-94) par ces mêmes Américains. Aujourd'hui, les Américains sont les adversaires des musulmans extrémistes, et peut-être au-delà des extrémistes, et ils ont bien du mal à convaincre leurs alliés européens de les suivre.

Tout le monde applaudit aux prescriptions occidentales, même avec des arrière-pensées, parfois dans une mesure où les Occidentaux en viennent eux-mêmes à trahir leurs principes pour tenter d'en éliminer des conséquences qu'ils découvrent dérangeantes. En 1989, en Algérie, le FIS islamiste s'impose au premier tour des élections. Le gouvernement liquide le processus démocratique pour cette fois, pour éliminer le FIS (et lancer une guerre civile bien sanglante), avec l'approbation gênée, distraite, passive, pas trop regardante, etc., de tous nos zélotes des règles démocratiques.

Car, bien sûr, tout le monde adopte ces principes sacrés en les interprétant à sa façon. On le voit aussi en Floride en 2000, en Russie en 2004, dans diverses dictatures reconverties des zones du Sud. Cela, ce n'est pas de l'idéologie, c'est de la magouille. En d'autres mots, il n'y a plus d'idéologie en tant que telle aujourd'hui, c'est-à-dire qu'il n'y a plus cet ensemble de règles politiques exprimant une vision spécifique du monde, par opposition à telle ou telle autre. Il n'y a plus aujourd'hui d'idéologique que le cadre, c'est-à-dire un conformisme de pensée qui se rapproche de la terreur intellectuelle. On n'a jamais autant glapi la nécessité de la démocratie dans des pays où personne, absolument personne, ne songe à proposer autre chose que la démocratie, malgré les fables sur les extrémismes, — on songe à des pays comme la France, la Belgique, etc.

Cette situation fait que s'est installé un cadre idéologique très fort, très contraignant (une tension, une pression constante, proche de la terreur intellectuelle), mais tout cela sans objet réel, sans nécessité dans la réalité. Nous ne sommes pas, aujourd'hui, obligés de liquider les koulaks, les Ukrainiens ou les anciens du Parti, comme Staline en 1928-29, 1932-33 et 1936-37. Nous dénonçons des dangers imaginaires, des légions de fantômes, créons des comités de vigilance contre rien, traquons la plus petite allusion à la couleur de peau, la moindre appréciation élogieuse du style d'un écrivain des années trente qualifié de fasciste et ainsi de suite. Nous avons créé une immense architecture complètement vide, baptisée idéologie, où nous empilons des principes, des anathèmes, des prescriptions idéologiques qui n'ont aucun lieu d'être et qui sont d'autant plus terrifiants qu'on ne sait quoi en faire. C'est l'ère du virtualisme en action.

Ce cadre ne pouvait manquer d'être transcrit dans le paroxysme virtualiste qu'a été la guerre en Irak, puisque, là aussi, il n'y avait rien que les magouilles internes et les batailles de chapelles à Washington, D.C., entre groupes d'influence, lobbies, agences, bureaucraties, etc. La guerre devint une formidable croisade pour l'installation de la démocratie dont nul ne savait rien, ni l'intérêt, ni la possibilité qu'on l'installât, ni, bien entendu, de quelle démocratie il s'agissait. A tout hasard, on cassa tout, espérant, comme dans les loteries, qu'un Dieu quelconque, de préférence démocrate et américaniste, “reconnaîtrait les siens” et permettrait l'accomplissement de l'utopie en grandeur réelle, sous la direction éclairée du Montesquieu des bords du Tigre, le ci-devant Bremer.

L'Irak devenant la catastrophe qu'on sait, sans aucun des arguments qu'on avait avancés pour l'écraser sous les missiles et sous les bombes, sans aucune des réalités sérieuses qui, d'habitude, caractérisent les situations autour des guerres, avant et après, l'argument de l'idéologie la plus grandiose possible devint impératif. A mesure que la guerre irakienne s'avérait être un “rien”, un vide absolu dans sa signification historique, et en regard de toutes les destructions et de toutes les souffrances infligées, il devint impératif que l'argument de l'utopie, le seul qui restait, le seul qui pouvait être enflé sans crainte d'exploser puisqu'il n'a strictement aucune réalité physique comme celle du gaz compressé qui éclate, il devint impératif que cet argument devînt colossal, à l'échelle d'un Monde nouveau, d'une Histoire complètement refaite. L'argument du “grand dessein” de la démocratisation du Moyen-Orient apparut comme ces liftingsde fond en comble qu'on fait subir au visage de l'actrice-vedette qui commence à vieillir, et qu'on a intérêt à garder en l'état parce qu'elle représente un tel paquet de milliards de dollars.

Soyons sérieux, cette fois : il n'y a pas plus de sérieux que cela à accorder aux ricanements de Richard Perle, aux délires de Michael Ledeen, aux discours ânonnés de GW et aux bêlements généraux qui, pendant quelques mois, servirent de commentaires aux plus prestigieuses plumes occidentales, avec ce seul mot : démocratie, démocratie.

L'histoire événementielle n'existe plus, l'événement n'existe plus, l'un et l'autre réduits, tués par le virtualisme qui est le nom post-moderne donné à ce singulier régime d'oppression : la tyrannie de l'utopie

Ainsi se trouve-t-on dans une situation poussée à son extrême et à son absurde. La réalité n'y existe plus dans les motifs et les conceptions historiques des actes voulus et déclenchés par les hommes qui possèdent puissance et pouvoir terrestres. Par contre cette réalité existe complètement dans les conséquences terribles de ces non-actes, avec les larmes, le sang, le feu et la mort. C'est donc l'utopie qui est avancée comme argument général pour justifier cette évolution, l'utopie qu'a prioripersonne ne peut ni contrecarrer, ni contredire puisqu'elle se trouve hors de la logique humaine.

Qui cela peut-il surprendre ? En effet, la boucle est bouclée. L'utopie avancée par les dirigeants dont nombre s'avèrent être des médiocres, et, en général, des menteurs et des imbéciles pris la main dans le sang, est évidemment la même qui sert de moteur principal et exclusif au régime imposé à l'histoire. De la même façon que ces dirigeants à court d'arguments donnent comme explication de leur guerre lorsqu'elle s'impose comme un gâchis sans raison l'utopie universelle (démocratie, démocratie), de même cette utopie est depuis longtemps offerte et mise en avant pour expliquer le mouvement général tendant à déstructurer la réalité pour y installer une autre réalité, celle que nous nommons virtualisme. C'est cette utopie qui a transformé des humanistes à l'âme sensible devant les souffrances des paysans vietnamiens ou des étudiants chiliens, en guerriers assoiffés d'exploits militaires, applaudissant au pilonnage de Belgrade par l'U.S. Air Force.

(Dans ce cas, nous parlons du processus des arguments des humanistes libéraux, sans pour autant juger l'attaque contre la Serbie. Nous la jugeons sévèrement, mais pour d'autres raisons, qu'il n'est pas utile de développer ici.)

Mais on ne fait là que répéter l'évidence. L'importance du phénomène doit être trouvée au-delà : elle est de constater le véritable effet et l'effet fondamental qu'a eu l'utopie, en nous conduisant au virtualisme une fois que nous disposâmes des moyens de le faire (les technologies de la communication), pour inventer une réalité qui soit conforme aux suggestions tyranniques de l'utopie. Ce processus, qui nous a offert toute sa réalisation avec la guerre irakienne, a comme effet de pulvériser l'événement historique, de le réduire à rien. Le virtualisme en tant qu'il est l'effet extrême de la tyrannie de l'utopie nous conduit au phénomène fondamental qui est la destruction de fond en comble de l'histoire événementielle, par le moyen de la destruction de tout événement possible, remplacé par sa déformation et sa transformation virtualiste.

Ce n'est certainement pas “la fin de l'Histoire” (voir Fukuyama et notre Analyse, dans notre numéro du 25 juin 2004), au point où ce pourrait être même le contraire. C'est la fin de l'histoire événementielle, c'est-à-dire de l'histoire faite par l'homme, puisque l'homme, succombant au diktatde l'utopie, a inventé des événements qui correspondent à cette utopie plutôt qu'à la réalité. Pour autant, l'Histoire n'est pas finie.

Il subsiste en effet les courants profonds, que nous croyons plus forts que jamais puisqu'il n'y a plus désormais d'interférences humaines contraires. C'est la fameuse “force des choses”, pour laquelle d'autres expressions devraient être éventuellement forgées. Répétons-le, le signe et même la preuve que l'Histoire subsiste dans ses courants profonds, on les trouve dans le fait que le cheminement virtualiste et la liquidation de l'histoire événementielle ont pour conséquence de mettre à nu l'imposture de la puissance américaine, c'est-à-dire de la source même du virtualisme, du centre même de la tyrannie de l'utopie.

Il s'agit donc d'un processus extrêmement paradoxal, qui nous montrerait d'une part l'effondrement de la structure même d'un processus historique, mais au bénéfice de la réelle substance de l'Histoire, apparaissant du fait de cet événement de façon beaucoup plus visible et identifiable.