Allemagne-USA et un espion de trop

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Allemagne-USA et un espion de trop

La semaine dernière, un officier du service de renseignement allemand BND a été arrêté. Il faisait honnêtement son travail pour le compte de la CIA, sans fournir, semble-t-il, des renseignements extraordinaires sur l’Allemagne de Merkel, – dans tous les cas, rien que la NSA ne se procure directement par les moyens qu’on sait. (Quoi qu’il apparaît que Merkel se soit procurée, ces derniers temps, un nouveau portable à l’insu de la NSA...)

L’homme est un sous-fifre du BND, âgé de 32 ans, et ses activités au service de la CIA ont été instrumentalisées d’une manière après tout conforme aux lois du marché ... «[T]the detainee is a man with mobility and speech impediments who worked in the registry of the BND “Intervention Areas/Foreign Relations” department in Pullach, near Munich. Allegedly he contacted the US Embassy in Berlin via email at the end of 2012 to offer his services. Since then he has passed on more than 200 documents classified “confidential” to “top secret” to the CIA in return for €25,000.» Malgré la classification, il ne semble pas que des secrets d’État d’une importance exceptionnelle aient été concernés. Le sel de l’affaire est que notre homme a été identifié comme agent de la CIA le 28 mai dernier, alors qu’il contactait le consulat russe de Munich, toujours par courriel comme vous et moi, pour offrir ses services à la Russie, – peut-être pour le compte de la CIA ou bien à son initiative personnelle... Autre “peut-être”, concernant les Russes, qui savent beaucoup de choses sur les agents doubles et triples en Allemagne, et qui pourraient avoir jugé de bonne politique, dans l’hypothèse de la connaissance du cas concerné, d’avertir le Verfassungsschutz (contre-espionnage allemand), histoire de mettre un peu du sel dont nous parlons, cette fois dans les relations entre l’Allemagne et les USA.

Et cela pourrait ressembler à une réussite... En effet, et malgré la petitesse du cas, il semble que cette arrestation ait provoqué en Allemagne une tempête inhabituelle d’intensité dans les milieux politiques. C’en est au point où certains se demandent si cette affaire, plutôt considérée comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase ou comme un prétexte pour lancer une affirmation qui mûrit d’elle-même depuis un certain temps, ne marqueraient pas une évolution importante dans les relations Allemagne-USA. C’est le cas de WSWS.org, dans un texte de Peter Schwarz du 8 juillet 2014. L’analyse de WSWS.org est intéressante à suivre parce que ce site trotskiste, qui se place dans le réseau de la IVème Internationale, a des analyses qu’on sait sérieuses et bien documentées, mais qui répondent, selon une démarche doctrinale inflexible, à des lignes extrêmement rigides quant à l’interprétation générale. Ainsi, lorsqu’il est question de querelles entre des membres du bloc BAO, pays invariablement classés comme “bourgeois, capitalistes et impérialistes” par WSWS.org, la conclusion est invariable et répond à la ligne : “De toutes les façons, ces pays finiront par se retrouver sur la ligne capitaliste et impérialiste qui leur est commune”. Pour le cas de l’Allemagne et des USA, la conclusion est renforcée, également selon une ligne immuable portant sur les liens d’allégeance de l’Allemagne aux USA et signifiant que, de toutes les façons, l’Allemagne retrouvera sa ligne de complet alignement sur les USA.

Il est donc particulièrement intéressant de relever cette fois une divergence notable dans l’analyse de conclusion. Non seulement WSWS.org fait état d’un renouveau du militarisme et de l’impérialisme de l’Allemagne, mais il en fait l’argument essentiel pour conclure que cette affaire d’espion double marque une évolution importante dans les relations de l’Allemagne et des USA. Jusqu’ici, l’hypothèse du renouveau du militarisme et de l’impérialisme allemands s’accompagnait toujours de la réserve que ce renouveau se ferait complètement en accord et en partenariat avec les USA, leur militarisme et leur impérialisme.

«...The fierce reaction to the unmasking of a relatively low ranking agent has deeper reasons. It indicates a change in direction of German foreign policy. Since the current government came to office late last year, Foreign Minister Frank-Walter Steinmeier, Defence Minister Ursula von der Leyen, and President Joachim Gauck have intensively promoted a more active role for Germany in world politics and a revival of German militarism.

»There is a consensus that a return to a more active imperialist German foreign policy can only take place together with, and not against the United States. However, the objective logic of this policy inevitably leads to conflicts over economic and geopolitical interests. The debacle of US policy in Iraq has led to ever louder calls for German leadership. In addition, German government and economic circles are perturbed by America’s confrontational course towards China. China is one of the most important markets for German industrial products and investments, and 2,500 German companies have invested around €40 billion in the country.

»German business circles have also rejected US calls for economic sanctions against Russia. This question has split the EU, and Germany cannot hold the union together if it continues to unconditionally follow the American line. While Poland and other Eastern European states are calling for a tougher line against Moscow, Italy, which has just taken over the EU Presidency, France and other countries oppose such a confrontation. At the end of June, the Austrian government even warmly welcomed Russian President Vladimir Putin in Vienna to sign a contract on the South Stream pipeline, which the US is determined to sabotage. There is a vigorous debate in German ruling circles about the country’s relationship with the United States. Under the headline “The question of Alliance,” the latest edition of Der Spiegel discusses whether a greater distance to the US and a closer relationship to Russia is desirable.

»The news magazine had specifically commissioned a survey indicating that many Germans favor greater independence from the United States and increased cooperation with Russia. “A lot has happened in recent years: the war in Iraq, Guantanamo, the executions with drones, the financial crisis, the NSA, the fear of Google,” Der Spiegel writes. The article advocates a more active geopolitical role for Germany and claims: “The demand for more German responsibility is unanimous abroad.” And if it is subsequently “sharply attacked—like any leading power ... that is part of the price to be paid.”

»The article concludes that “to break the alliance to the West [is] not an option,” but nevertheless “Germany could make itself more independent of the US.” Germany has “grown up in the last twenty years. It can no longer hide behind others. Instead, Germany can lead Europe to an independent political role.” For America, such a Germany “might not be an easy partner, but in the end it is more of a relief than a threat.”

»The fact that this is not true is already demonstrated by the intense spying on Germany by the United States, which the German Interior Minister now seeks to counter by having the German secret services spy on the United States. The increasing tensions between Germany and the United States, which fought each other in two world wars, is a result of the growing crisis of global capitalism, which has exacerbated class tensions and international conflicts. The only social force that can prevent this is the international working class. It must not subordinate itself to the anti-Americanism of the German and European bourgeoisie, nor to the imperialist aims of the American bourgeoisie. It must unite internationally, to oppose growing militarism and combine the struggle against war with the struggle for socialism.»

Bien entendu, il n’est pas question de prendre cette analyse pour du comptant, mais d’en juger relativement à la ligne habituelle de ce courant de pensée, pour apprécier son évolution et mieux apprécier la valeur des événements décrits et leurs effets. La question du “militarisme” et de l’“impérialisme” renaissants de l’Allemagne ne nous semble pas non plus être de l’intérêt le plus pressant. Il s’agit de notions géopolitiques qui appartiennent à une époque dépassée ; si l’Allemagne semble “dominer” aujourd’hui l’Europe, c’est selon une perception qui est essentiellement animée par défaut, tout aussi essentiellement à cause de l’absence de la principale nation européenne qu’est la France. Le plus intéressant concerne plutôt la position de l’Allemagne par rapport aux USA, dans le cadre général de la “crise haute ultime” qui secoue les relations générales, notamment au sein du bloc BAO, à partir de son centre explosif qu’est la crise ukrainienne. C’est à notre sens dans ce cadre que les remarques de WSWS.org sont intéressantes, parce qu’elles se justifient en considérant l’Allemagne dans un cadre multilatéral qui a toute sa cohérence, et un cadre général où, justement, l’Allemagne pèse de tout son poids, par le biais des relations qu’elle entretient avec les uns et les autres. (Ainsi jugeons-nous que la puissance allemande est de type “relationnelle”, qu’elle ne s’exprime que par le biais des relations qu’elle a avec d’autres, et de l’influence qu’elle a sur les autres, et donc que cette puissance dépend tout de même des autres autant que d'elle ; l’Allemagne en elle-même manque d’une façon décisive des attributs de souveraineté nationale qui lui permettraient de s’affirmer seule, – et sans doute certains jugeront-ils cette occurrence heureuse, et cette situation rassurante...)

De ce point de vue, l’évolution de l’Allemagne que signale implicitement WSWS.org se place alors dans la logique européenne qui a déjà été signalée (voir notamment le 5 juillet 2014) en favorisant de plus en plus son deuxième terme, – entre proaméricanisme antirusse exacerbé des pays d’Europe de l’Est et réserve extrême des grands pays continentaux d’Europe de l’Ouest. Elle se place également dans la logique de ses relations (et des relations européennes) avec la Russie et avec la Chine. A cet égard, WSWS.org fait justement remarquer l’importance du fait que Merkel ait fortement condamné les USA à propos de l’arrestation de l’agent double, hier, lors d’une visite qu’elle effectue en Chine, et cette condamnation durant une conférence de presse conjointe avec le Premier ministre chinois, – ce qui revenait, en quelque sorte, à prendre à témoin la direction chinoise, et à exprimer indirectement et symboliquement le renforcement des liens entre l’Allemagne et la Chine, par conséquent pour les implications générales de ce cas, entre l’Europe et la Chine. («Significantly, she did this during a joint appearance with Li Keqiang, the prime minister of China, whom the United States has targeted as its main international rival.»)

Finalement, on jugera que le plus important dans cette appréciation d’une certaine évolution allemande, c’est que l’événement se place dans un flux dont on a déjà relevé des signes, qui va dans le même sens de la contestation de la position du “un peu plus égal que les autres” que les USA s’attribuent dans le concert du bloc BAO, particulièrement à l’occasion de cette crise ukrainienne. L’absence de mesure des USA, si caractéristique de leur politique, et leur indifférence aux préoccupations européennes par suite de la désorganisation et du morcellement de leur pouvoir, tout cela brise l’arrangement tacite du bloc BAO depuis sa formation de facto en 2008, selon une certaine reconnaissance de l’égalité de pouvoir des grands ensembles. Il est de fait que l’intervention impérative et unilatérale des USA dans la crise ukrainienne a posé les conditions de base pour la mésentente au sein du bloc qui est en train de se développer, en créant une situation où les USA usurpent d’une façon un peu trop voyante, et avec des conséquences un peu trop coûteuses, le pouvoir des grands pays européens de l’UE.

Tout cela va évidemment dans le sens de la stratégie de Poutine, en riposte à la crise ukrainienne, et surtout à l’implication américaniste dans la crise ukrainienne : susciter la division de ce qui était, pendant la Guerre froide, l’“axe transatlantique”, entre les puissances européennes et les USA. (Vieille stratégie déjà opérationnalisée vis-à-vis de l’Allemagne, du temps de l’URSS, avec des succès divers.) Il faut admettre par ailleurs que Poutine n’a pas de meilleur allié que les USA eux-mêmes, tant leur politique extérieure développe de brutalité maladroite, avec des effets pervers, d’une façon générale, sans viser personne et en touchant tout le monde, – et notamment, et plus qu’à leur tour, les Européens.


Mis en ligne le 8 juillet 2014 à 14H44