A propos d’Occupy Wall Street et d’“horizontalité vertueuse”

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A propos d’Occupy Wall Street et d’“horizontalité vertueuse”

C’est à propos du Bloc Notes du 11 octobre 2011 que je veux intervenir ici. Ce texte a attiré le commentaire d’un de nos lecteurs, Morbihan, sous le titre “l’horizontalité vertueuse”, le même 11 octobre 2011. Je veux apporter des précisions qui auront aussi bien l’allure d’une confirmation de l’évidente signification du propos ; il n’y a pas la moindre animosité ni la moindre vindicte personnelle, bien entendu, et notre lecteur doit en être absolument persuadé ; l’essentiel de cette démarche est bien la clarification d’une position de dedefensa.org sur un point précis qui n’est pas sans importance et, à partir de là, le rappel rapide d’une de nos positions générales.

«Vous nous dites: “Si l'horizontalité est subversive d'un ordre (d'une hiérarchie)... par conséquent elle est vertueuse”.

»Vous faites donc ainsi l'apologie de l'anarchie (sans chef, donc sans hiérarchie). Cette approche me convient parfaitement, tant ce sont les mêmes qui, depuis des siècles – nobles, religieux, bourgeois... – tiennent en mains les rênes du pouvoir.

»Illusion que le pouvoir? Certes. Mais illusion pénible à subir pour ceux qui n'en n'ont guère.

»Alors, merci d'aller jusqu'au bout de votre pensée, et de faire explicitement référence à l'anarchie, plutôt que de la masquer, comme d'autres, par le biais de l'horizontalité…»

Je pense que le passage auquel fait allusion notre lecteur ne peut être que celui-ci, – et, dans ce cas qui me paraît incontestable, je suis désolé de devoir lui dire qu’il nous fait dire, d’une certaine façon, à peu près le contraire de ce que nous disons. Voici le passage.

«L’horizontalité rompt le concept de hiérarchie, qui est dans ce cas une hiérarchie complètement subvertie et invertie, comme tout ce qui renvoie au Système. Même si elle peut être considérée comme théoriquement “subversive” par rapport à l’ordre théorique, cette horizontalité est en réalité subversive d’un ordre (d’une hiérarchie) lui-même subversif ; par conséquent elle est vertueuse. Elle agit en dehors du Système parce qu’elle refuse les références du Système et se révèle complètement antiSystème.»

On ne lit nulle part une phrase qui commence par “Si l’horizontalité..”, mais par contre il y a une phrase qui commence bien par “Même si l’horizontalité…”, c’est-à-dire avec l’expression d’une restriction majeure. Dans ce passage, nous constatons que “l’horizontalité rompt le concept de hiérarchie” sans prendre position sur la chose, mais que le concept de hiérarchie est “dans ce cas une hiérarchie complètement subvertie et invertie, comme tout ce qui renvoie au Système”. Implicitement mais fort clairement pour qui nous connaît, notre position est posée : sans débattre du concept d’“horizontalité”, il est manifeste que nous considérons dès lors, et dès lors seulement, comme essentiel le fait qu’il “rompt” la hiérarchie subversive du Système. Tout le reste va de soi. Si nous applaudissons le fait que cette “horizontalité” détruit la hiérarchie et l’ordre qui soutient cette hiérarchie, c’est évidemment et uniquement parce que cet ordre est lui-même subversif puisqu’il se reflète dans la hiérarchie également subversive du Système. “Par conséquent”, certes, “l’horizontalité” est vertueuse, exactement comme l’est un outil utilisé au bon moment et à bon escient. Elle l’est conjoncturellement et en raison des circonstances, essentiellement et uniquement parce qu’elle est manifestée par Occupy Wall Street dans les circonstances qu’on sait ; comme “cette horizontalité” (cette horizontalité-là), Tea Party est, dans d’autres circonstances, vertueux de la même façon, comme l’est également Ron Paul, comme l’est également Vladimir Poutine ; ces diverses circonstances sont celles qui les placent, les uns et les autres, à tel moment donné qui nous importe, en position conflictuelle avec le Système (en antiSystème). C’est la définition même que nous donnons du système antiSystème.

Tel que notre lecteur s’exprime, – «Vous faites donc ainsi l'apologie de l'anarchie (sans chef, donc sans hiérarchie)…», je suis conduit à supposer qu’il parle de “l’anarchie” en tant qu’idéologie. Dans tous les cas, je crois qu’on peut comprendre cette remarque de cette façon et l’observation mérite par conséquent d’être prise comme telle, et notre position précisée en fonction de cette possibilité qui impliquerait un engagement précis et majeur, et idéologique, de notre part.

Il n’est simplement pas question une seule seconde dans notre chef, de faire l’éloge de l’anarchie, de la “démocratie directe”, ni de quoi que ce soit qui s’approche de près ou de loin d’un concept relevant de l’idéologie. Il s’agit là d’une position qui relève de notre volonté d’“inconnaissance”, à propos de laquelle nous avons beaucoup écrit et qui est un principe d’action essentiel pour nous. Pour être plus précis encore : nous l’avons dit souvent et je le redis à cette occasion, l’idéologie n’a pour nous aucun intérêt à être débattue, parce que c’est un faux nez du Système et que c’est alors tomber dans les rets du Système que d’y céder, en acceptant ses références et en pensant donc selon les formes et les fondements qu’il (le Système) impose. Nous débattons en termes de structure et de déstructuration, de subversion, de dissolution, nous débattons en termes de principes selon les références des philosophies pérennes du Principe et de la Tradition, selon des concepts tels que la légitimité et l’autorité qui en découlent, tout cela absolument contre la modernité.

Maintenant, si l’on veut connaître notre position fondamentale sur la question de l’anarchie “en tant qu’idéologie” et dans le contexte de la situation actuelle qui est celui où le texte cité intervient, je vous dirais que je considère que l’anarchie se trouve à la tête du Système. Ce n’est pas illogique puisque l’anarchie “en tant qu’idéologie” est pour moi un enfant illégitime et non reconnue par convenance et habileté trompeuse, mais pourtant bien ressemblant, de la modernité et du “déchaînement de la Matière”. On trouve, dans la situation actuelle du Système, des pouvoirs politiques sans aucune légitimité et sans pouvoir politique, par conséquent sans hiérarchie légitime ; un système d’argent sans aucun contrôle, aucune hiérarchie légitime, aucun principe ; des forces armées nationales prétendument légitimées (occidentales essentiellement) qui interviennent dans la plus complète illégalité et sans véritable contrôle légitime, qui violent les souverainetés et massacrent des civils non belligérants, qui kidnappent et torturent, qui font bon marché des lois et des principes de la guerre, et revendiquent hautement ces comportements comme “vertueux” ; des “pensées” politiques qui se réfèrent aux modes des salons, par essence illégitimes sinon dérisoires, qui vous font adorer celui-ci et condamner celui-là pour le même comportement, qui font de celui qu’on adorait et recevait fastueusement hier le diable-Hitler “du jour” qu’il importe de liquider à tout prix et à vil prix, c’est-à-dire “vertueusement”. Voilà l’anarchie, et elle est à la tête de notre monde (notre Système) ; cela correspond parfaitement au sentiment d’hostilité, voire de la haine fondamentale de la légitimité, de la hiérarchie que l’on trouve dans le chef de la modernité et dans celui du Système, et ce sentiment général inspire aujourd’hui le Système en toutes choses. D’où il se déduit cette pensée qui pourrait paraître inattendue mais qui n’est que simple logique, que l’on pourrait bien considérer les participants de Occupy Wall Street, initiateur de “cette horizontalité” antiSystème, comme des insurgés de type antimodernes”, aux noms évidemment jamais exprimés de la légitimité, de la Tradition et du Principe (en termes philosophiques renvoyant à l’esprit général du “pérennialisme”), éventuellement et paradoxalement des insurgés au nom de la hiérarchie qu’implique toute légitimité, contre l’imposture du système, qui se traduit par une hiérarchie subversive et un pouvoir impuissant, l’un et l’autre baignant dans des privilèges de rapine. Qu’eux-mêmes (les participants de Occupy Wall Street) n’en sachent rien et se couvrent de noms bizarres, ou, plus intelligemment, ne disent rien de ce qu'ils sont, n’empêche pas la vérité de la chose. Nous sommes bien dans une situation “maistrienne”.

Je comprends très bien que l’on puisse parler de quelque chose comme un “esprit de l’anarchie”, – quoique cela ne serait en aucun cas le terme que je choisirais, justement à cause de sa connotation idéologique ; l’on parlerait alors d’une révolte, ou d’une insurrection suivant une ligne de résistance, contre les pouvoirs établis et contre l’ordre établi, par conséquent contre la hiérarchie en place et ses chefs. Aujourd’hui, cette insurrection est non simplement compréhensible, elle est nécessaire et vitale et, surtout, elle est légitime au sens le plus haut du terme, simplement parce que pouvoirs et ordre, hiérarchie et chefs sont totalement subversifs. Pour moi, cet esprit-là, et la résistance et l’insurrection qu’il implique, n’attaquent pas un principe (la hiérarchie dans ce cas), mais exactement son contraire et son singe, – une imposture et un simulacre ; et cette imposture et ce simulacre règnent en maîtres incontestés du Système, mais comme des valets et des appointés d’un courant qui les maîtrise eux-mêmes et les possède, que je nomme aussi bien “déchaînement de la Matière” (le fondamental) que modernité (son faux nez).

L’avantage de Occupy Wall Street est que la définition de son activisme est assez diffuse, sinon inexistante, – et c’est là sa vraie “vertu”, comme son absence d’objectifs référencés par le Système, – pour permettre une interprétation fondamentale qu’il n’impose pas lui-même. Je donne ici la mienne (“des insurgés de type antimoderne,… de la légitimité…”, etc.), que je considère comme impérative en raison de la surpuissance, que je qualifierais d’“absolue” puisque sans adversaire possible dans son domaine, des circonstances qui ont donné naissance à ce mouvement de résistance… Somme toute, le seul slogan qui me semble parfaitement fédérateur avec Occupy Wall Street, c’est cette inscription lue sur une pancarte brandie par un manifestant à Los Angeles : “Fuck the System”.

Pour conclure, je demanderais à notre lecteur, à nouveau, de ne pas voir dans ces réflexions une réaction polémique, ni même une critique à son encontre. Il n’y a rien de semblable, non plus qu’une passe pour lancer un débat effectivement polémique. Il y a des précisions concernant notre position, telle qu’elle doit être comprise et entendue, telle qu’elle est incontestablement référencée par une multitude de textes sur ce site, – rien d’autre, mais rien de moins.

Philippe Grasset

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