A propos de notre grande crise

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A propos de notre grande crise

Cet article paru le 4 novembre 2002 dans The Guardian devrait constituer une lecture inspiratrice, et particulièrement éclairante sur les réelles conditions de notre crise générale, derrière les explications parcellaires ou de simple propagande. Il s'agit de l'article “The odd coupling”, du Britannique Stuart Reid, qui est rédacteur en chef adjoint de The Spectator. L'article est bien explicité, dans toute son ampleur, par son sous-titre : “Opposition to war and global capitalism is creating unlikely alliances between right and left”.

Stuart Reid commence par une observation critique, à propos du fait qu'on ait donné de la grande marche antiwar de Londres du 28 septembre l'image exclusive d'une manifestation de la gauche britannique. « There was no suggestion that among the 400,000 or so who turned up there were also soldiers, lawyers, civil servants, gentlemen farmers, quantity surveyors, bookie's runners, sub postmistresses, self-employed plumbers, or — heaven forbid — Telegraph Group journalists. » Personne ne sembla imaginer que des gens de droite, des Tories en d'autres mots, puissent avoir participé à cette manifestation. C'est une pesanteur du conformisme de l'esprit et, par conséquent, un mépris de la réalité et des faits. L'un de ces faits est par exemple, un récent sondage The Guardian/ICM que cite Reid, qui nous apprend que dans le total des 51% de Britanniques s'opposant à la guerre américaine, on compte 48% de Tories et 46% de travaillistes.

L'argumentaire de Reid est extrêmement intéressant. Il repose sur une approche des confrontations en cours beaucoup plus dynamique que le courant, notamment que la sempiternelle division droite-gauche. On a déjà rencontré épisodiquement cette approche. (Reid cite le cas de Justin Raimundo et Antiwar.com, site ouvert au moment de la crise du Kosovo, accueillant des éditorialistes de la droite dissidente et de la gauche dissidente US : effectivement, la guerre du Kosovo a été, singulièrement aux États-Unis, une des premières occasions où des regroupements droite-gauche d'adversaires du conflit se sont réalisés.)

Cette approche s'appuie sur l'appréciation fondamentale que le capitalisme n'est nullement une force conservatrice mais une force “ultra-libérale”, dans le sens le plus idéologique qui soit, c'est-à-dire dans le sens qu'elle est déstructurante, opposée aux affirmations identitaires, opposée aux vertus traditionalistes dans la mesure où ces vertus sont ce qui définit et fixe une identité. La bataille n'est plus entre une droite qui usurpe le terme “conservateur” puisqu'elle apparaît surtout comme un masque pour le libéralisme déstructurant, et une gauche soi-disant “progressiste” mais qui se veut également libérale et dont une grande part finit par soutenir aussi bien l'attaque contre la Serbie que l'attaque contre l'Irak, — c'est-à-dire qu'au nom de slogans humanitaires, elle soutient des méthodes impérialistes dont le résultat est la déstructuration des identités. Au contraire, cette “droite” et cette “gauche” se retrouve unies derrière la globalisation, la politique “libéral-impérialiste”, etc.

Voici quelques paragraphes du texte de Stuart Reid. Ils permettent de bien comprendre son approche du problème.

« It seems to me that the right has paid its dues, and that the left should cut us some slack. This is a serious business, and if we are to defeat the unrepresentative gang of liberal imperialists (or neo-conservatives) who surround George W Bush, we'll have to do better when we march than wear flares and beads, and denounce Ariel Sharon as ”the new Hitler”.
» The professional agitators know that they have Noam Chomsky, Tariq Ali, George Galloway and Robert Fisk on board, but they should also know that Sir Michael Howard, Peregrine Worsthorne, Correlli Barnett, Lord Hurd and Sir Malcolm Rifkind have strong anti-war sympathies. Against this broad anti-war alliance are ranged such British establishment figures as Margaret Thatcher, Iain Duncan Smith, Tony Blair, Peter Stringfellow and George Best.
» We live in a time of odd couplings. When Nato launched its war of aggression against Yugoslavia, Justin Raimondo, a libertarian conservative from San Francisco, set up the website, antiwar.com. For more than four years now it has been posting pieces from across the political spectrum, with the left probably better represented than the right. Last month, a magazine fiercely opposed to the war (and to the global, free-trade economy) was launched in Washington. It is called The American Conservative, and is bankrolled by my friend and colleague, the unmentionable Taki Theodoracopulos. In the first issue Kevin Phillips has a piece entitled Why I am no longer a conservative. He attacks “Washington conservatism” for representing “Wall Street, big energy, multinational corporations, the military-industrial complex, the religious right, the market extremist think-tanks.”
» Much the same sort of thing — minus the religious right — applies in Britain, under new Labour, even if there is nothing here that can yet match the battiness of American neo-conservatives such as Michael Ledeen. In his The War Against the Terror Masters, Ledeen writes: “Creative destruction is our middle name, both within our society and abroad. We tear down the old order every day, from business to science, literature, art, architecture and cinema to politics and the law. Our enemies have always hated this whirlwind of energy and creativity, which menaces their traditions (whatever they may be) and shames them for their inability to keep pace. We must destroy them to advance our historic mission.”
» As the great anti-communist Whittaker Chambers noted, capitalism is “profoundly anti-conservative”. Ledeen's bullying neo-conservatism illustrates this perfectly. Yet he may fail in his historic mission, thanks to the tacit old Tory/old Labour alliance here, and similar alliances on the continent and in the US. The mass demonstrations in Europe and America, the stand taken by Schröder and Chirac, the opinion polls showing a majority throughout the world — including the US — against a unilateral war with Iraq: all these may convince Bush (if not Ledeen) that it is worth giving peace a chance. The idea of 150,000 American troops invading Iraq looks more implausible with each passing day, and less attractive to the voters whose backing Bush will need if he is to secure a second term. »

La “creative destruction”, souvenir troitskiste

L'interprétation de Reid est particulièrement enrichissante. Elle est renforcée d'explications claires que nous donnent les représentants des interventionnistes, sociaux-impérialistes, libéraux-impérialistes, neo-conservatives et ainsi de suite. Quand le neo-conservative Michael Leeden, cité par Reid, nous explique que « Creative destruction is our middle name, both within our society and abroad », il avance à visage découvert. « Creative destruction » est le terme employé par le “capitalisme avancé” pour expliquer et justifier la destruction d'emploi et les licenciements massifs et, dans la foulée, les délocalisations, l'établissement du corporate power transnational et le reste. Plus loin, cette phrase du même Leeden nous montre bien la fonction déstructurante et anti-traditionaliste du courant qu'il glorifie : « Our enemies have always hated this whirlwind of energy and creativity, which menaces their traditions (whatever they may be) and shames them for their inability to keep pace. »

Lorsque la citation se termine par la phrase «  We must destroy them to advance our historic mission », nous sommes confortés dans l'interprétation que nous avons offerte à plusieurs reprises déjà, de nous trouver devant un mouvement de type révolutionnaire, dont l'état d'esprit renvoie indiectement mais substantiellement au concept de “révolution permanente” des trostskistes. Il est là aussi question de « our historic mission », qui implique la même vision linéaire de l'histoire (vision qui est celle des ultra-libéraux comme celle des marxistes), le même souci de nivellement et de destruction des identités.

Un rassemblement des droites et des gauches ?

On peut dégager diverses significations de ce texte, qui conforte et renforce d'autres démarches dans le même sens. On en mentionnera quatre principalement.

• Le point le plus important du texte de Stuart Reid est cette appréciation selon laquelle le mouvement actuel de crise, qui s'exprime principalement par “une volonté de guerre” (le fait que ce soit contre l'Irak apparaît ici moins important), doit trouver une opposition autant à droite qu'à gauche ; que cette opposition de droite n'est pas moins fondée que celle de gauche ; que l'opposition de gauche doit résister à la tentation de monopoliser la résistance contre le mouvement belliciste actuel, sous prétexte de l'étiquette (“droite”) qui est mise sur ce mouvement.

• La connexion est faite clairement entre la globalisation, prise dans son sens le plus large, et d'abord économique, et la crise du terrorisme. Cette démarche élargit la vision et les implications de la crise que nous traversons aujourd'hui, elle permet de mettre à leurs véritables places les différents problèmes qui sont traités depuis le 11 septembre 2001, parfois de façon très dramatique. Ainsi, selon cette optique, le terrorisme a une importance beaucoup moins grande que celle qu'il occupe dans la présentation officielle de la crise.

• En complément des deux points précédents, on peut apprécier combien une fraction non négligeable de la droite est agressée par le mouvement général de déstructuration, qu'il s'exprime par la globalisation ou par la guerre contre l'Irak. Cette droite est celle qui défend les traditions, les structures stables, que ce soit l'Eglise ou la souveraineté des nations. C'est moins la droite de “l'ordre pour l'ordre” (un ordre pour protéger ce qu'on veut, éventuellement pour protéger les forces de déstructuration comme le corporate power US) que la droite d'un “ordre pour donner un sens” (un ordre ayant en soi une signification et une orientation, donc un ordre fondé sur une légitimité, en général la légitimité que donnent les traditions).

• L'une des appréciations importantes à laquelle ce texte de Reid et les idées auxquelles il renvoie conduit, c'est que la bataille n'est pas, dans tous les cas ne sera pas lorsqu'on arrivera au terme, de forme nationaliste, ni même de forme régionaliste. Selon sa logique, on conclut évidemment que l'Amérique en tant que nation n'est pas l'ennemie puis qu'il y a, en Amérique, des forces importantes pour s'opposer à ce que le néo-capitalisme, ou ultra-libéralisme, a de profondément “anti-conservateur” d'une part, de destructeur des structures sociales d'autre part.

La droite dans l'anti-américanisme

L'importance du problème soulevé par Reid, comme il l'est épisodiquement depuis la fin de la Guerre froide et l'identification précise du mouvement de globalisation, se mesure au fait que, dans le domaine de l'affrontement en cours aujourd'hui, le plus délicat est d'identifier les protagonistes et leur places. (Et aussi : le plus pathétique dans cet affrontement est que ces protagonistes eux-mêmes, ou certains d'entre eux, réalisent quelle place ils ont à tenir.) On fait en général de la gauche, et surtout des reliquats de la gauche marxiste, le point fort, voire exclusif, de la résistance à la globalisation. On ne peut commettre plus grosse erreur d'analyse, — et, en général, comme on le comprend bien, c'est une “erreur” sollicitée, dont on comprend bien les avantages.

Une bonne part de la gauche, et les reliquats de la gauche marxiste, s'opposent à des situations souvent abstraites, et à des positions théoriques. Ces forces sont anti-capitalistes, anti-impérialistes, etc. Aujourd'hui, cela signifie s'opposer à l'américanisme, et c'est un événement important. Mais les forces de droite traditionalistes, conservatrices, etc, sont, elles, opposées beaucoup plus directement à l'américanisme parce que c'est une force déstructurante qui s'attaque essentiellement aux structures et aux références traditionnelles, nationales, etc. Pour ce courant de droite, la globalisation, c'est d'abord l'américanisme ; et ces forces sont anti-capitalistes (selon les excès de l'hyper-libéralisme) et anti-impérialistes, d'abord dans la mesure où le capitalisme extrémiste et l'impérialisme sont aujourd'hui les caractéristiques de l'américanisme.

Tout cela n'est pas une nouveauté, c'est retrouver une constance de l'histoire. Il faut rappeler que le mouvement d'antiaméricanisme le plus significatif et le plus profond (plus encore que l'actuel, à qui il reste du chemin à parcourir du point de vue conceptuel), vit le jour en France entre les années 1919-20 et dura jusqu'aux années 1934-36. Les auteurs qui concrétisèrent ce mouvement sont, selon la classification de David Strauss (Menace in the West — The Rise of French Anti-Americanism in Modern Times, 1978), au nombre de six : l'homme politique André Tardieu, les économistes et chroniqueurs André Siegfried et Lucien Romier, le chroniqueur Luc Dartain, les écrivains Georges Duhamel et Paul Morand. Tous étaient des hommes de droite ou des centristes, républicains conservateurs ou modérés.