A la guerre comme à la guerre

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A la guerre comme à la guerre

• Poutine ayant, pour désigner ‘Ukrisis’, abandonné l’expression “Opération Militaire Spéciale” (OMS) pour le mot “guerre”, le parti américaniste et ses portefaix-traducteurs zélenkistes comprennent aussitôt que cela signifie “victoire” pour eux-mêmes (pour le “Collective West”). • Ainsi un conflit se poursuit-il entre deux partis qui ne font pas la même “guerre” et n’appellent pas la même “victoire”. • Pourtant, quelque part, il y a quelque chose qui ressemble à une vérité-de-situation. • Quoi qu’en dise Thalès, ces univers parallèles se rencontreront.

La semaine dernière, Poutine et Choïgou ont eu tenu une énorme conférence de mobilisation de l’appareil de sécurit nationale, suivie, le lendemain, et chacun des deux hommes de leur côté, de visites aux principaux producteurs d’armement de Russie. Il s’agissait de parfaire et d’accélérer la mobilisation de la production militaire, déjà en plein effort depuis le début des opérations en Ukraine. Les résultats de 2022 sont déjà impressionnants et le seront encore bien plus en 2023 et au-delà. Ce n’est rien de moins qu’une mobilisation industrielle de guerre totale, et faite pour durer longtemps, – et, à notre sens, faite bien plus que pour (contre) l’Ukraine mais pour faire face à l’OTAN, si nécessaire(et ce le sera) hors d’Ukraine. Ce n’est rien de moins que la Troisième Guerre mondiale.

Parallèlement – et sans surprise, on en conviendra, – le langage a changé et l’expression initiale d’“Opération Militaire Spéciale” (OMS) pour l’attaque de l’Ukraine a définitivement été abandonné. On parle désormais de “guerre” pure et simple, et non plus contre l’Ukraine mais contre l’OTAN. Ce n’est pas tout à fait nouveau au niveau opérationnel mais c’est fondamental au niveau politique et symbolique qu’exprime le langage public. L’évolution est présentée comme solennelle et décisive. 

« Le président russe Vladimir Poutine a qualifié son “opération militaire spéciale” en Ukraine de “guerre” pour la première fois depuis qu'il a lancé une invasion à grande échelle chez le voisin russe il y a près de 10 mois.

» C'est peut-être le plus grand signe jusqu'à présent, en plus de 10 mois de combats, que le conflit en Ukraine pourrait durer des années...Poutine a déclaré lors d'une conférence de presse télévisée jeudi : “Notre objectif n'est pas de faire évoluer la tournure de cette opération militaire, mais, au contraire, de mettre fin à cette guerre”, ajoutant que “C'est ce à quoi nous nous efforçons”. [...]

» Le président russe, ainsi que tous ses hauts responsables, y compris les experts des médias d'État, ont jusqu'à présent fait preuve d'une grande prudence dans l'utilisation de la terminologie officielle d'“opération militaire spéciale” pour décrire l'invasion de l'Ukraine qui a débuté le 24 février. »

Du côté US, on a malgré tout, car l’on est attentif à tout avec le bric-à-brac des services de renseignement disponibles, remarqué ce changement de langage. L’interprétation américaniste officielle conduit à estimer que la Russie s’estime désormais engagée dans une guerre totale contre l’OTAN, que l’OTAN entend évidemment gagner sans argument ni démonstration nécessaires.

Le site ‘ZeroHedge.com’, qui a rapporté ce changement sémantique a repris, le lendemain, la déclaration du département d’État à ce propos en soulignant l’interprétation présentée par l’administration à cette occasion ; en gros, l’annonce d’une capitulation de la Russie. ‘ZeroHedge.com’, qui est à la fois contre le Système et l’administration Biden et plutôt contre l’attaque lancée contre l’Ukraine par Poutine, emploie un ton assez neutre, peut-être dubitatif et incertain...

« “Depuis le 24 février, les États-Unis et le reste du monde savaient que l’‘opération militaire spéciale’ de Poutine était une guerre non provoquée et injustifiée contre l'Ukraine. Enfin, après 300 jours, Poutine a appelé cette guerre par son nom”, a déclaré un porte-parole du département d'État. [...]

» Le communiqué explique qu’indépendamment du changement de terminologie désormais apparent de Poutine, il n'en demeure pas moins que “l'agression de la Russie contre son voisin souverain a entraîné la mort, la destruction et le déplacement.” [...]

» Le choix sans précédent du mot “guerre” par Poutine est intervenu le lendemain de la visite du président ukrainien Zelenski à Washington, où il a rencontré le président Biden et prononcé un discours devant le Congrès, où il a promis une “victoire absolue”. Tout au long de l’invasion, les responsables du Kremlin ont soigneusement évité d'utiliser le terme “guerre” pour décrire l’invasion de l'Ukraine. »

L’intervention la plus intéressante est évidemment du côté américaniste. Chez les Russes, le changement de terminologie est complètement en accord avec les derniers événements et les dernières prises de position de la direction. Pour la Russie, le conflit a pris une telle dimension opérationnelle sans aucune possibilité de négociations sérieuses et crédibles, alors que l’adversaire s’est révélé être, non pas l’Ukraine mais l’OTAN (le “Collective West”) ; par conséquent, ce n’est plus l’OMS initiale, c’est une guerre que la Russie entend gagner parce qu’une défaite signifierait son extinction en tant que nation. Tout cela est logique.

Du côté US, c’est presque l’inverse. La Russie a “reconnu” que l’OMS est en fait une guerre, et c’est par conséquent un premier pas décisif vers... la défaite de la Russie. Va nettement dans ce sens le rapprochement fait dans le texte cité entre « Le choix sans précédent du mot “guerre” par Poutine » et, un peu plus loin, l’allusion à l’intervention de Zelenski devant le Congrès, « où il a promis une “victoire absolue” » sur la Russie. Par ailleurs, c’est encore plus net lorsque, dans la déclaration du porte-parole, il est dit que Poutine ayant reconnu que c’est une “guerre”, – il poursuit in fine qu’il est donc tout à fait logique que la Russie poursuivre ce “retour au réel” et reconnaisse sa défaite...

« ...Comme prochaine étape pour reconnaître la réalité, nous exhortons [Poutine] à mettre fin à cette guerre en retirant ses forces de l'Ukraine. »

L’intérêt de cette mise en parallèle des deux interprétations repose évidemment sur le mot “réalité”, – et aussi, bien entendu et fondamentalement, si les deux partis, Russie et USA, ont la même définition, la même interprétation de ce mot. C’est sur ce point que reposent toute l’originalité, toute la véritable nouveauté de l’événement (l’événement étant à la fois le confrontation du concept de “guerre” par rapport à ce qui se passe en Ukraine, et “la réalité” de la guerre).

La mobilisation c’est la guerre

Arrivés à ce point, il est bienvenu de jeter un coup d’œil embrassant l’état de mobilisation industrielle pour la guerre des deux puissances

• L’effort de mobilisation de l’industrie militaire russe est absolument considérable. Manifestement, il s’agit d’équiper le pays pour une guerre générale, dont le symbolisme est extrêmement proche de la “Grande Guerre Patriotique” (1941-1945). La mobilisation de l’industrie militaire a très largement commencé au cours de l’année 2022, montrant par là que l’argument de communication initial selon lequel l’opération en Ukraine (OMS) prétendait être de courte durée n’a absolument pas interféré sur une dynamique immédiatement mise en marche ; et il est aussitôt apparu que cette mobilisation industrielle était manifestement faite pour être de longue durée, anticipant la prospective de conflit(s) de longue durée pouvant aller jusqu’à un conflit général de type “mondial”.

Cet effort est en constante accélération, intégrant le fait que l’OMS est devenue une “guerre” et que rien, absolument rien ne dit qu’elle restera limitée à l’Ukraine. Il y a là une vision à long terme de la Russie qui n’a cessé de se renforcer depuis 2014 selon laquelle un affrontement général avec l’“Ouest collectif” est inévitable.

Il faut ajouter pour préciser les conditions de cette guerre du point de vue de l’adversaire de la Russie que cette expression de “Ouest collectif” n’a aucune signification géopolitique stable. Pour la Russie, l’“Ouest collectif” c’est le binôme OTAN-USA, qui n’empêche en rien que certains pays inclus dans ce binôme (notamment par l’appartenance à l’OTAN) rompent ce lien et se trouvent ainsi passer hors de l’“Ouest collectif”.

Pour avoir une bonne idée du détail de cet effort de mobilisation industrielle, de nombreuses sources indépendantes et dissidentes donnent des indications très précises. Comme exemples, on citera notre source Christoforou-Mercouris, les 23 décembre et 24 décembre.  

• Il n’y a pas d’équivalent du côté du “Collective West” à l’effort organisé de mobilisation de l’industrie côté russe. On a beaucoup documenté cet aspect, qui est résumé par cette remarque d’une source indépendante à Washington :

  « La base industrielle de défense américaine s'est détériorée depuis la fin de la guerre froide, – en particulier pour les munitions et les missiles, – ce qui la rend incapable de répondre aux besoins militaires des États-Unis, sans parler de ceux de leurs alliés et partenaires. »

D’une façon plus générale, on reprendra cette citation d’un article De RT.com cité sur ce site il y a trois jours dans un texte s’attachant à l’état d’impréparation des USA :

 « Les combats en Ukraine ont “exposé les failles de la planification stratégique américaine” et “révélé des lacunes importantes” dans la base industrielle militaire des États-Unis et de l'OTAN, a rapporté vendredi le Washington Post. Alors que les forces de Kiev consomment plus de munitions que l'Occident ne peut en produire, le Pentagone cherche à faire face en les entraînant à se battre davantage comme des Américains.

» “Les stocks de nombreuses armes et munitions clés sont presque épuisés, et les délais d'attente pour une nouvelle production de missiles s'étendent sur des mois et, dans certains cas, des années”, note le Washington Post, dans le cadre d'un récit sur la façon dont les États-Unis ont acheminé quelque 20 milliards de dollars d'aide militaire à Kiev rien que cette année. Sur cette somme, seuls 6 milliards de dollars ont été consacrés à de nouveaux contrats d'armement, le reste provenant des stocks du Pentagone.

» Le complexe militaro-industriel américain peut fabriquer environ 14 000 munitions pour les obusiers de 155 mm, a indiqué le Post en citant la secrétaire d'État américaine à l'armée Christine Wormuth, alors que les forces ukrainiennes en utilisent environ 6 000 par jour lors des combats intenses.

» Le complexe militaro-industriel américain est “en assez mauvais état en ce moment”, a déclaré au Post Seth Jones, du centre d'études stratégiques et internationales (CSIS) basé à Washington. “Nous sommes vraiment bas... et nous ne nous battons même pas”, a déclaré Jones, ajoutant que dans les scénarios où les États-Unis affrontent la Chine ou la Russie dans un conflit conventionnel, “nous ne dépassons pas quatre ou cinq jours de guerre avant d'être à court de missiles de précision.” »

Le plus extraordinaire et le plus important, c’est qu’en neuf mois (beaucoup plus si l’on accepte les affirmations de Merkel, – qui mettrait désormais en doute la parole de l’ex-chancelière ?! — selon laquelle le conflit était préparé, en Ukraine et dans l’“Ouest Collecif“, depuis 2014), – c’est à dire qu’en huit ans le “Collective West” a été totalement, absolument, catastrophiquement impotent dans l’évidente nécessité d’insuffler un peu d’ardeur et de productivité dans sa base industrielle militaire en vue d’un conflit conventionnel de haute intensité. Au contraire, la détérioration s’est poursuivie à bon train, pour un matériel formidablement complexe et fragile, couteux et opérationnellement catastrophique.

Note de PhG-Bis : « J’extorque à PhG une illustration très sexy de cette situation avec  la décision d’Israël d’interdire de vol une partie de sa flotte de F-35B/JSF suite à un grave accident. Le JSF, on connaît dans ces colonnes ! Il s’agit de l’avion du type “dernier cri”, – “cri de désespoir”, si l’on veut – mis en service à partir de 2016-2017 alors que son développement avait commencé en 1994, qui n’a jamais participé à un combat, sans doute parce que  trop précieux... Tout de même, cette interdiction de vol montre au moins qu’Israël fait voler ses F-35, ce dont nous étions nombreux à douter. »

La charge des parallèles 

Le plus enrichissant dans cette problématique, à notre sens, c’est d’en revenir aux remarques d’entrée du texte sur l’interprétation de l’évolution sémantique de Poutine de “OMS” à “guerre”. C’est-à-dire qu’il y a deux univers séparés, dont l’un négocie avec la réalité, et l’autre ne cesse de parfaire un simulacre représentant le monde tel que ses initiateurs ont décidé qu’il est. On devinera, sans même nécessité de prendre parti, qui est qui et qui est l’autre dans cette partie...

Pour les Russes, cela signifie que la guerre commence réellement dans ses dimensions désormais inévitables ; pour les USA et le bloc-BAO cela signifie que la “victoire” est un fait acquis puisqu’il y a “guerre”. Le « Enfin, après 300 jours Poutine a appelé cette guerre par son nom » signifie en réalité (!!) : “Enfin, après 300 jours Poutine a reconnu sa défaite”. C’est en effet une extraordinaire attitude que de dire, d’une façon aussi automatique qu’assurée alors que les situations matérielles de guerre sont ce qu’on a vu qu’elles sont et que la remarque vient de celui qui a la situation la plus déplorable : “Il y a guerre, donc nous avons gagné”.

On dira : “c’est de la propagande”, et cela ne suffira pas. La propagande est une déformation consciente de la réalité à son avantage. Dans le cas qui nous occupe, il n’y a pas “déformation de la réalité” mais certitude que ce que l’on serait conduit à définir objectivement comme de la propagande est objectivement la réalité même pour ceux qui la développent. Il s’agit bien d’un simulacre qui constitue une construction imaginaire d’une vérité-de-situation absolument faussaire ; et c’est une construction dont nul parmi les architectes (les constructionnistes) ne met en doute un instant ce caractère de vérité-de-situation.

Cela ne signifie pas nécessairement une absence complète d’intelligence ni une démarche volontaire d’une sorte d’auto-simulacre, d’une tromperie assumée, etc., de la part de ceux qui se conduisent de la sorte, – les élites de l’“Ouest collectif”. Un bon exemple est celui du sénateur républicain US Lindsay Graham qui explique depuis plusieurs mois (notamment lors de la visite de Zelenski), références techniques et technologiques à l’appui, qu’une accentuation “raisonnable“ de l’aide à l’Ukraine aboutira très rapidement (si ce n’est déjà fait ?) à l’effondrement de l’armée russe, à une défaite russe, à une chute de Poutine (par assassinat éventuellement) et à un démantèlement de la Russie. Tout cela est dit avec la plus parfaite maîtrise et selon une logique qui, une fois qu’elle a été orientée fans le sens du simulacre, est absolument justifiable et intellectuellement impeccable.

Graham est le même homme qui, durant les deux procédures en destitution de Trump (automne 2020 et janvier 2021), – et sans pour cela épouser les thèses de Trump bien au contraire et tant s’en faut, – a critiqué avec une efficacité et une logique extrême conformes à la vérité-de-situation les procès d’intention, sinon d’imagination, intentés par les démocrates contre le président. Il s’érigeait alors en impeccable démolisseur de simulacre dans le domaine du droit et de la légitimité du pouvoir. Il intervint avec la même logique, la même intransigeance intellectuelle que celles qu’il montre aujourd’hui en faveur de Zelenski et d’une perception totalement faussaire de la situation en Ukraine qui est un cas remarquable puisque soutenue par un formidable et incontestable dossier historique, – depuis1989-1991 et 2014. (A l’inverse, par exemple, des polémiques telles que celle du Covid-19, celle-ci étant au départ et pendant quelques mois beaucoup plus incertaine.)

Il ne peut donc être question de corruption, de mauvaise foi ou de tromperie délibérée, dans l’un ou l’autre cas. Il y a donc, pour ce qui concerne l’Ukraine, une question de choix intellectuel, et celui-ci ne peut être fait qu’en fonction d’une vérité-de-situation défendue par des gens comme Macgregor, Ritter, Sachs, Mercouris, Baud, etc., – toutes personnes éminemment qualifiées et impeccablement expérimentées pour rendre compte de cette vérité-de-situation. Tous ces gens sont en complète opposition avec un Lindsay Graham, et un certain nombre de personnes de son calibre (on laisse de côté la nuée des mouches du coche-à-merde corrompues jusqu’à la moelle et également ignares).

L’Ukraine s’impose ainsi comme un cas proche de la perfection où l’extraordinaire puissance du simulacre monté par la communication oppose une résistance farouche à la vérité-de-situation. Cela rend l’issue de cette polémique extrêmement difficile à déterminer, et introduit ainsi une extraordinaire dangerosité dans le chef du développement d’une guerre réelle.  Reste irrésolue la question de la source de cette puissance du simulacre dans le sens où elle va, – l’action d’influence de “mouches du coche-à-merde” tels les neocons étant totalement insuffisante pour générer une telle puissance ; et bien sûr, en ayant à l’esprit que cette puissance produite par le Système est le seul développement capable de détruire ce même Système par une catastrophe de quelque ordre que ce soit (militaire, communication, psychologie), – confirmant ainsi l’hypothèse surpuissance-autodestruction. La référence à des forces supra-humaines comme explication devient, une fois de plus, une hypothèse impossible à écarter.

 

Mis en ligne le 27 décembre 2022 à 13H30